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LES CONDITIONS DE L’AMOUR INCONDITIONNEL.

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J’ai été élevé, comme la plupart des gens, dans un système de valeurs judéo-chrétiennes.

Dans ce système de valeurs, une phrase était souvent répétée, à laquelle je croyais (et je crois toujours), celle de l’Évangile de Jean (15,13) : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. »

La Bible ajoute d’ailleurs ce texte, souvent très populaire dans les mariages : « l’amour excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout » (1Co 13,7). Ce texte appelle à la notion nommée de nos jours « amour inconditionnel ».

Et là, honnêtement, je me sens très « poche ».

Parce que je ne suis pas capable d’aimer tout le monde, de tout excuser, de tout endurer.

Pourtant, le mot « inconditionnel » veut bien dire ce qu’il dit : « sans aucune condition ».

J’ai donc observé un bon bout de temps les gens autour de moi, et particulièrement ceux qui, dans le grand mouvement de développement personnel actuel, prônaient justement cet « amour inconditionnel ».

Et j’en ai trouvé beaucoup qui le prônaient. Aucun qui le vivait, même quand ils l’affirmaient.

J’ai vu des gens quitter leur conjoint sans avoir pris la peine d’essayer d’entretenir l’amour, j’ai vu des gens dire « je t’aime » à d’autres alors que visiblement, ils étaient très en colère contre eux. J’ai vu des gens refuser de partager leur quotidien à d’autres parce qu’ils les trouvaient incompatibles avec eux. J’ai vu des gens en critiquer d’autres dans leur dos tout en affirmant qu’il fallait les aimer. Je pourrais continuer.

Et ça m’a un peu rassuré sur moi-même.

Je me suis dit : l’amour inconditionnel est un idéal qu’on n’atteint jamais.

Mais cela ne suffisait pas. Je voulais quand même arriver à aimer davantage. Pourtant, comme psychologue, je sais que l’on doit aussi s’aimer soi-même. Et j’ai toujours compris la phrase biblique « aime ton prochain comme toi-même » comme voulant dire « aime les gens de la même façon que tu t’aimes toi-même », ce qui signifie que je dois d’abord m’aimer pour être capable d’aimer les autres.

Du coup la question qui se pose devient la suivante : est-ce que je m’aime moi-même si j’excuse tout et que j’endure tout? Bref, est-ce que je m’aime moi-même si je suis inconditionnel dans mon amour?

Je suis d’accord avec Marc Pistorio quand il affirme :

« A ce propos, j’aimerais préciser que l’on fait souvent l’apologie la générosité au sens d’un altruisme qui s’apparenterait au don de soi dans lequel on n’attend rien de l’autre. Je ne suis pas d’accord avec ce principe, et je ne crois pas qu’il reflète la réalité profonde des échanges amicaux ou amoureux. Je pense que les intentions de faire du bien à l’autre et de le rendre heureux sont souvent à l’origine des actions de ceux qui savent aimer, mais je ne crois pas qu’il n’y a pas d’attentes en retour. Qu’il s’agisse d’être gratifié du simple sourire de l’autre, d’une parole bienveillante ou d’une marque d’affection en guise de remerciement, nous attendons tous une reconnaissance, particulièrement lorsque l’on offre le meilleur de nous-mêmes! Et, si la générosité était unidirectionnelle, je me questionnerais sur l’estime de soi de la personne qui ne recevrait rien en retour et ne s’en plaindrait pas. Manquerait-elle cet amour de soi qui affirmerait aussi le besoin légitime de recevoir? »

Ce besoin de recevoir, moi, je l’appelle réciprocité. Car si l’humain aspire à aimer, il aspire aussi à être aimé en retour. C’est particulièrement vrai dans les relations de couple et en amitié profonde.

À ce stade de ma réflexion, j’ai une confession à vous faire : j’aime encore mes ex conjointes. Toutes. Et sans conditions. Et, évidemment, j’ai un petit faible pour la dernière parce que, justement, c’est la plus récente.

Oh la la, me direz-vous. Pas très avancé le gars…

Mais laissez-moi vous expliquer.

Elles ne vivent pas avec moi et nous ne sommes pas des amis proches. On ne se voit jamais (ou presque). Et toutes, j’ai à cœur qu’elles soient heureuses, se développent harmonieusement et je suis réellement désolé pour elles lorsque j’apprends qu’elles ne vont pas bien. Mais, encore une fois, elles ne vivent pas avec moi et nous ne sommes pas amis proches.

Qu’arriverait-il si l’une d’entre elles revenait vers moi en me disant qu’elle désire que l’on reprenne notre vie comme couple?

Euh…

Étant maintenant célibataire, je me le suis demandé.

Il y en a pour lesquelles ce serait un non catégorique. Pas parce que je ne les aime pas, mais parce que je ne crois plus que ça marcherait. Il y en a d’autres à qui je ne dirais pas non d’emblée, mais il y aurait des conditions liées à ce que j’ai vécu au moment où nous étions ensemble. Je le répète :  il y aurait des conditions.

Pourquoi?

Parce que je ne crois pas qu’en couple (ni en réelle amitié d’ailleurs), un amour doit être inconditionnel. Il doit être réciproque. Il doit être partagé.

J’ai aussi un ami avec lequel j’ai coupé un jour justement parce que ça n’était pas réciproque.

Je l’aime beaucoup et j’espère qu’il est heureux même si ça fait maintenant plus de trente ans que je n’ai pas eu de ses nouvelles.

Qu’arriverait-il s’il m’appelait et me disait qu’Il voulait renouer avec moi?

Euh…

Il y aurait aussi des conditions. Et aussi de l’ordre de la réciprocité.

En fait, ce que je constate, c’est qu’en relation, l’inconditionnalité n’est pas possible. Une relation profonde doit être réciproque. C’est la condition.

Alors dans ce cas, l’inconditionnalité est-elle possible?

Je pense aussi que oui.

Cependant, lorsqu’une relation n’est pas réciproque, le seul moyen d’être encore dans l’amour, c’est de ne plus être en relation.

C’est, d’une certaine façon, la « condition » de l’ « amour inconditionnel ».

L’« amour inconditionnel » est un amour qui a besoin d’absence pour fleurir. Car alors je n’ai plus rien à excuser, à comprendre et à endurer.

Mais est-ce encore de l’amour?

Je crois que oui, mais il est désincarné et, je dois bien l’avouer, du point de vue strictement humain, complètement inutile.

Au moment où j’ai eu le cancer, une ex conjointe dont je n’avais plus entendu parler depuis belle lurette m’a écrit ceci : « J’ai appris que tu avais le cancer et je veux te dire que je t’accompagne dans l’invisible. » C’était bien gentil de sa part et je me suis demandé si nous pouvions être maintenant amis. J’ai donc répondu en lui demandant de ses nouvelles, ce à quoi elle a répondu qu’elle préférait demeurer dans le silence. Or, son défaut à parler d’elle était ce qui m’avait fait le plus souffrir dans cette relation. Bref, ça n’avait pas changé. J’en ai donc conclu qu’aucune forme de relation n’était possible.

Si l’on est croyant, on peut penser qu’elle a prié pour moi et qu’elle a pensé à moi.

Pourtant, du point de vue strictement humain, cet « accompagnement dans l’invisible » n’est pas du tout relationnel.

L’amour « inconditionnel » nécessite une absence. J’aime beaucoup les personnes que j’ai aimées et qui sont absentes de ma vie, mais j’avoue en revanche que je ne donnerais pas ma vie pour ces personnes.

Il est une exception à tout cela. Mes enfants.

Je donnerais ma vie sans hésiter pour mes enfants.

Est-ce inconditionnel? Oui, dans un sens. Et non dans un autre.

Nos relations vont bien, mais je n’accepterais pas que mes enfants me dénigrent ou abusent de moi. Je m’éloignerais alors de leur présence tout en continuant à les aimer. Et je continuerais à accepter de donner ma vie pour eux, même dans l’absence.

L’amour humain n’est pas inconditionnel. Il ne peut pas l’être car il signifierait que j’accepte que l’on abuse de moi, qu’on m’utilise, qu’on me traite n’importe comment. Comment pourrais-je alors continuer à m’aimer moi-même? Il est forcément conditionnel à la réciprocité.

Aimer et être aimé en retour.

Je peux, bien-sûr continuer à aimer quelqu’un qui abuse ou a abusé de moi, à condition de ne plus le revoir, de ne plus être en relation (ou qu’il ait manifesté un regret sincère et que je lui aie pardonné).

Mais l’amour qui veut dire quelque chose. Le vrai qui embrase et qui porte, qui fait grandir et qui anime, c’est certainement l’amour en relation. L’amour réciproque. Dans le respect.

Et à celui-là, il y a certainement des conditions. Celles qu’imposent l’amour de soi, si nécessaire à l’amour de l’autre.

D’ailleurs, en passant, Jésus n’a jamais demandé d’aimer tout le monde. Juste son « prochain », celui qui est proche de nous. Et il n’a pas demandé non plus à ce que l’on meure pour tout le monde. Juste pour nos « amis ». C’est ça la vraie traduction. Et je soupçonne que par amis, il entendait les « proches ».

Et là j’avoue que dans la mesure où c’est réciproque, je suis bien prêt à tout excuser, tout croire, tout espérer et tout endurer. Parce que je sais que l’autre fera de même. En toute amitié.

Et au final, comme le tout est dans la réciprocité et le respect, personne n’aura plus grand-chose à excuser.

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" et "Des silences ébruités" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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