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POUR EN FINIR AVEC L’IMPERMANENCE

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En ce jour de la Saint-Valentin, je voudrais faire un plaidoyer en faveur de la durée de l’amour.

Pour cela, je ferai un détour. Un grand détour. Un détour si long que je vous demande un peu de patience afin de me suivre jusqu’au bout car vous risquez d’être tenté de me dire souvent : où est l’amour dans tout cela?

Pour commencer, je voudrais vous parler de traumatisme et de sentiment de sécurité.

Je sais, j’ai déjà dit qu’une rupture amoureuse était un traumatisme (et je le maintiens), mais ce n’est pas mon propos aujourd’hui. Non. Je veux seulement vous parler du sentiment de sécurité que l’on doit avoir pour vivre notre vie normale.

En psychologie, le sentiment de sécurité personnelle est basé en fait sur quatre « presque fausses » vérités :

  • Je contrôle ma vie (toute ma vie)
  • Je suis invulnérable (il ne peut rien m’arriver)
  • Je suis quelqu’un de bien (je sais qui je suis et c’est vraiment génial)
  • Ma vie a un sens (la vie est juste)

Le schéma suivant nous aide à conceptualiser cela.

 

Vous voyez pourquoi je parle de « presque fausses vérités »? Parce que dans la réalité, je peux bien contrôler certains aspects de ma vie, mais il est impossible de tout contrôler. Parce que dans les faits, tout peut toujours arriver. Parce qu’en réalité, bien que je sache en général qui je suis, je n’ai jamais fini de le découvrir et qu’il y a de grandes parties de moi qui ne sont pas si géniales que ça, et parce dans la réalité, la vie n’est pas du tout juste. Enfin peut-être parfois. Mais pas tout le temps.

Pourtant, pour vivre, on assume le contraire. Parce qu’autrement, ce serait invivable.

Bien sûr, quand je pars pour un rendez-vous, je peux avoir un accident et ne jamais me rendre. Quand je planifie l’achat d’une maison, je peux mourir avoir d’en avoir reçu les clés. Alors même que je me félicite d’être quelqu’un de bien, je peux faire une connerie qui va remettre cette conviction en question. Je peux avoir tout fait pour contrôler ce qui se passe dans mes investissements, mais un crash boursier sur lequel je n’ai pas le contrôle peut me ruiner. Je peux travailler comme un fou pour un projet mais que ce dernier n’aboutisse pas, me faisant alors dire que « ce n’est pas juste ».

Le problème, c’est que ce n’est pas une vie que de vivre pour les catastrophes. Je ne peux pas prendre ma voiture en songeant en permanence que je pourrais avoir un accident. Je ne peux pas investir en ayant dans la tête que je vais tout perdre. Ce serait impossible à vivre.

Je vis donc en me racontant que tout est beau.

C’est ça, le sentiment de sécurité personnel.

C’est ce qui s’écroule quand quelqu’un vit un événement traumatisant.

Son univers de sécurité.

Un peu comme si la vie s’était chargée de lui montrer avec force que ses convictions étaient fausses. Du coup, il a l’impression qu’il ne contrôle plus rien, que la vie n’a ni sens, ni justice, que tout peut arriver et qu’au final, il ne sait même pas lui-même qui il est réellement.

Voici le graphique du résultat de cette catastrophe :

 

 

La personne à qui ça arrive ne peut plus avancer. Elle est démolie. Elle vit en état d’insécurité chronique. Elle est dans la « certitude » que tout peut mal finir, ce qui lui enlève l’envie de faire quoi que ce soit.

Elle devra réapprendre à ne pas se laisser désarmer par cet état de fait, ranimer l’espoir que les choses puissent être autrement, lui redonner le goût de « croire » à l’inverse.

Elle devra réapprendre à vivre sans mettre le focus sur les catastrophes. Sans y penser. Comme si elles n’allaient jamais se produire. Et encore. Avec la sagesse aussi de les prévenir autant que faire se peut.

Si vous êtes dans l’état d’une personne qui vit le graphique rouge, vous ne pouvez pas vivre une vie pleinement satisfaisante. Vous êtes beaucoup trop dans l’insécurité pour cela. Vous vous attendez tellement à une catastrophe que vous la verrez partout. Vous devez apprendre à vivre comme dans le graphique vert.

Dans l’insouciance? Pas vraiment.

Celui qui vit comme si rien ne pouvait lui arriver est conscient qu’il peut se produire quelque chose. Mais il a choisi de ne pas s’en préoccuper. Sa solution pour prévenir un accident est de conduire prudemment. Et il croit qu’il va arriver à bon port.

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Et l’amour, dans tout ça?

J’y arrive.

Je me suis marié en 1977. À l’époque, déjà, on savait que la moitié des couples qui se mariaient finissaient par divorcer. Il était donc de mise de faire rédiger un contrat de mariage en « séparation de biens ». Ça s’appelait comme ça. C’était fait par un notaire qui nous lisait un texte consistant essentiellement à gérer la rupture. Nous n’étions pas encore mariés.

Remarquez que je n’ai rien contre la protection que cela apportait, notamment à la femme qui avait été passablement malmenée par le passé.

Dans les années 80, et même un peu avant, on a découvert en occident le principe bouddhiste de l’impermanence, dont on a compris que chaque chose a forcément une date de péremption. Rien ne dure. Tout est passager. Ce qui est en partie vrai. Par exemple, on finit tous par mourir et cette vie terrestre a forcément une date de péremption.

Cela a coïncidé avec l’installation de plus en plus présente de la consommation de biens qui ne duraient pas (l’obsolescence programmée).

Mais du coup, j’ai parfois l’impression qu’on s’est mis à vivre pour la fin et non pour la durée.

Comme si on vivait dans le graphique rouge en permanence. En attendant la fin, inévitable.

Évidemment, et particulièrement en amour, beaucoup de choses peuvent ressembler à la fin. Lorsque les élans hormonaux du début de la relation laissent place à la véritable rencontre de l’autre, inévitablement, la passion en prend un coup. Il faut se mettre à « travailler » pour que la relation dure. Il faut accepter les discussions-ajustements nécessaires. Si nous répugnons au travail et que l’on entretient l’idée qu’une relation amoureuse doit être idéale et que rien ne doit jamais venir entraver la bonne entente des deux partenaires, alors à coup sûr, les premières mésententes auront l’air d’une fin d’amour.

Certains diront : c’est normal. Tout finit un jour.

Bien sûr que tout peut arriver. Une personne que l’on aime peut en arriver à nous larguer (j’en sais quelque chose). Mais est-ce ainsi que l’on doit vivre? Est-ce en s’attendant à la fin de l’amour que l’on doit envisager la relation? Jacques Salomé dit que c’est parce qu’on ne connaît pas la durée de vie d’un amour « qu’il convient de vivre l’amour dans l’ici et maintenant de chaque instant, de le nourrir, de le protéger, pour lui permettre de s’inscrire dans la durée… » Nullement question ici de s’attendre à la fin. Plutôt de travailler pour qu’il dure.

Lorsqu’on vit, est-ce qu’on passe notre temps à gérer notre mort? Est-ce qu’on se dit : on ne s’achètera pas de maison car de toute façon on ne l’emmènera pas quand on va mourir? Est-ce que, même devant la maladie (j’en sais aussi quelque chose), on se dit : bon, c’est fini, on baisse les bras et on attend simplement de mourir?

Il est vrai qu’on ne sait pas ce qui va durer dans notre vie. Il est vrai qu’on ne sait absolument pas de quoi demain sera fait et que j’aurais beau faire tous les projets du monde, je vais peut-être mourir aujourd’hui dans un accident d’auto.

Mais ce n’est pas ça qui devrait être en premier plan dans nos vies.

Pas l’impermanence, mais la volonté de permanence.

Et la volonté, par la même occasion, de tout faire pour que ça le soit.

Lorsque quelque chose se termine, on devrait pouvoir se dire : bon, ben au moins, j’ai tout fait pour que ça dure.

Si le cancer avait gagné, je serais mort aujourd’hui. Mais je serais mort en me disant : j’ai tout fait pour survivre.

La dernière fois que j’ai vécu une relation de couple, j’ai annoncé dès le départ que je voulais que ça dure. À l’époque, j’enseignais les 7 principes de John Gottman pour que le couple s’inscrive dans la durée. J’ai fait tout mon possible pour les appliquer.

Lorsque ma conjointe m’a larguée, je pouvais me dire : j’ai tout fait pour que ça dure.

Certains me diront : mais oui, c’est normal, c’est l’impermanence.

C’est faux.

Ce n’est pas l’impermanence qui a fait ce qui est arrivé. L’impermanence n’est pas une fatalité qui nous tombe dessus et sur laquelle nous ne pouvons rien. Dans ce cas précis, si les deux avaient voulu une relation qui tienne, cela aurait tenu et se serait inscrit dans la durée.

Le problème avec l’impermanence, c’est qu’on vit pour elle. On s’attend à ce que les choses cessent. On les anticipe même en pensant qu’il est normal que la vie s’étiole et se finisse. Les relations aussi.

Mais ce n’est pas ça vivre sa vie.

Ça, c’est mourir sa vie.

Si on entre dans l’amour avec l’idée que cela ne durera qu’un temps, il est bien évident que c’est ce qui va arriver. Parce que chaque écueil sera interprété comme une fin. Chaque difficulté comme un signe avant-coureur de l’apocalypse inévitable. Chaque mésentente comme une incompatibilité.

Si on entre en amour avec l’idée de la durée, avec la volonté de la durée, avec l’intention de la durée… et de la permanence, alors tout peut changer. Chaque écueil sera interprété comme une aventure à deux. Chaque difficulté comme un défi à deux. Chaque mésentente comme une invitation au partage et au respect.

Et peut-être alors que cette fameuse impermanence, on n’en parlera qu’au moment de mourir.

Dans l’amour et la tendresse.

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" et "Des silences ébruités" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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