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UNE RUPTURE AMOUREUSE EST UN TRAUMATISME

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L’ÉVÉNEMENT

 

Le 21 juillet 2016.

Le diagnostic vient de tomber. Sans appel.

J’ai un cancer du poumon.

Il est avancé.

Je l’annonce à ma conjointe. Je suis désemparé.

L’accueil est froid. Sans aucune émotion apparente. Sans aucun mouvement vers moi.

Je lui demande comment elle se sent. Sa réponse est claire : « Je ne sais pas. »

Un peu plus tard, alors qu’il sera question qu’on m’opère, je lui demanderai : « Seras-tu là à l’opération? » Elle me répondra sans émotion : « Ça dépendra de mon horaire de travail. »

Elle me quittera le 21 novembre, au début de ma chimiothérapie, désirant demeurer mon amie.

J’essaierai pendant un mois, mais en serai incapable à cause d’un événement que je tairai ici mais où je me suis senti trahi, blessé, brisé. N’ayant jamais offert d’être un ami mais un conjoint, je devrai couper les ponts pour me remettre.

Au final, contre toute attente, ce n’est pas le cancer qui aura été le plus dur à traverser mais cette rupture pour laquelle je suis encore parfois marqué profondément.

DES SYMPTÔMES PUISSANTS

Cette relation aura duré trois ans et demi. La pire que j’aie eu à vivre de toute ma vie. Une sorte de non-relation où j’ai vécu la confrontation entre mes valeurs et mes ressentis face à ce qu’est un couple et sa vision de l’autonomie et de l’indépendance, tronquée par un attachement évitant où l’on ne nomme jamais les choses clairement, où les informations importantes restent cachées et où, finalement, le plus clair du temps se passe dans l’attente.

J’aurais dû sortir soulagé de cette non-relation. Ce n’était pas ce que je voulais vivre.

Pourquoi alors donc était-ce si difficile?

Bien-sûr, moi, je ne voulais pas que ça se termine. Je voulais que ça commence. C’est ça que j’attendais. Depuis longtemps. Mais ce n’est pas ça qui s’est produit.

J’aurais alors dû commencer un deuil. Mais c’était plus gros que ça.

J’étais envahi de rêves récurrents, de sentiments de vide, d’une peine qui dure, d’une anxiété immense et souvent sans objet. Parfois, je me réveillais le matin en pensant qu’elle allait m’appeler parce que ça continuait. J’avais oublié que c’était fini. Je vivais une intensité d’émotions comme si ça venait tout juste d’arriver alors que ça faisait plusieurs mois. J’avais encore l’élan de m’inquiéter pour elle. Je sentais toujours un lien même après plusieurs mois. J’avais une peur viscérale de la rencontrer au détour d’une rue, dans une allée de super marché. Je me retrouvais en hypervigilance. J’avais l’impression que je l’aimais encore, alors qu’elle ne voulait absolument pas de moi comme conjoint, qu’elle n’avait d’ailleurs jamais voulu vivre avec moi (je l’ai appris plus tard, après la rupture), qu’elle ne voulait pas partager sa vie avec moi.

Pourquoi donc y étais-je encore attaché alors que je faisais tout pour m’en détacher?

Bien sûr, dans la littérature populaire, on m’aurait décrit comme un « dépendant affectif », mais j’avais beaucoup lu sur le sujet et, du moins pour cette relation, je ne me reconnaissais pas dans ces descriptions.

Bref, pourquoi me sentais-je aussi « traumatisé »?

Mon ancienne propriétaire avait une expression issue de la mentalité populaire pour décrire cela : « l’amour, c’est plus fort que la police », disait-elle.

Mais encore? Il me fallait comprendre.

UN TRAVAIL FAIT.

J’avais déjà réalisé qu’elle avait toutes les caractéristiques de mon père évitant par lequel j’ai vécu ma principale blessure d’enfance.

Bien sûr, j’avais réalisé que j’avais fait de cette relation une relation de survie où il était capital qu’elle me donne ce que mon père ne m’avait pas donné (et que ces personnes sont d’ailleurs incapables de donner à moins d’une grande évolution).

J’avais fait ce deuil de mon père. J’étais sorti de cette survie.

Mais ça faisait mal quand même. La peine ne s’en allait pas vraiment. L’anxiété revenait régulièrement.

Et la réponse vint un jour très clairement.

Je me sentais traumatisé parce que… je l’étais.

LE CHOC TRAUMATIQUE

Il m’était déjà venu à l’esprit qu’une peine d’amour ressemblait davantage à un stress post-traumatique qu’à un simple deuil. Mais je n’osais pas me rendre jusque-là, trouvant très injuste pour les vétérans de guerre ayant vécu des horreurs de se comparer à eux.

Pourtant… c’était le cas.

Je l’ai compris lorsque j’eus connaissance d’un protocole de recherche à l’Institut Douglas de Montréal où l’on applique le traitement d’un état de stress post-traumatique aux chagrins d’amour. On y traite la peine d’amour comme un trauma. Après tout, ne dit-on pas :  ma vie est foutue, il m’a brisé le cœur, je suis en morceaux? Autant de descriptions indiquant que ce n’est peut-être pas la fin du monde, mais que c’est la fin de notre monde.

Le traitement est simple. Une prise de propranolol une heure avant l’entretien puis une entrevue sur le rappel des événements traumatisants. Six rencontres en tout et ne reste plus que le deuil à faire. Un deuil normal. Plus de traumatisme. En tout cas, selon « La Presse », une baisse significative de l’intensité des symptômes de détresse de 55%.

La théorie qui sous-tend cette recherche est que la mémoire émotionnelle (une partie de la mémoire épisodique) réenregistre le choc traumatique avec autant d’intensité à chaque rappel. C’est l’amygdale, dans le cerveau, qui est responsable de la reconnaissance des émotions intenses. Sous l’effet de la noradrénaline, l’amygdale est suractivée et renforce l’encodage du souvenir comme étant un souvenir de détresse. Globalement (et à coups de grands détours intellectuels), à chaque fois qu’il y a rappel de l’événement, il y a sécrétion de noradrénaline, suractivation de l’amygdale et réencodage du souvenir comme hyper-dramatique.

En fait, sous l’effet du propranolol, un bêta-bloquant qui agit sur la noradrénaline, la mémoire émotionnelle perd de son intensité, ce qui permet le rappel des souvenirs sans une charge aussi forte. Par conséquent, lorsque les souvenirs reviennent en mémoire, sous l’effet du propranolol, ils ne sont plus vécus d’une façon aussi intense que lorsqu’ils viennent de se produire et s’atténuent donc avec le temps.

RAPPELS SUR L’AMOUR SÉCURISANT

Pour comprendre pourquoi une rupture constitue un traumatisme, il me faut d’abord revenir sur la notion d’amour. L’amour qui s’installe après les deux ou trois premières années de passion et qui suscite davantage d’ocytocine que d’adrénaline. L’amour sain. L’amour véritable. L’amour dépendant.

J’entends déjà quelques personnes pousser des hauts cris d’alarme. Noooonn, pas la dépendance!

Mais oui, l’engagement amoureux comporte de la dépendance à l’autre. C’est parfaitement naturel et normal. Cela vient de notre humanité, de notre fonctionnement humain et de notre développement naturel.

Mais il faut expliquer.

Lorsqu’un enfant vient au monde, il développe, pour survivre, des liens d’attachement. C’est dans ces liens qu’il prend sa sécurité. Sa figure d’attachement (typiquement la mère dans nos sociétés) lui sert à se rassurer. Il en est dépendant. Mais assez curieusement, c’est grâce à cette dépendance qu’il peut devenir autonome. Car tant qu’il se sent en sécurité, il se sent libre d’explorer son environnement, convaincu qu’au besoin, il pourra faire appel à sa figure d’attachement pour se rassurer. Avec le temps, la seule pensée de sa mère devient suffisamment rassurante pour qu’il continue d’explorer, n’hésitant toutefois pas à recourir à elle si son expérience s’avère inquiétante. Il apprend ainsi à se débrouiller seul. Et il développe ce qu’on appelle un style d’attachement sécurisant.

Dans l’attachement sécurisant, l’enfant apprend à activer son système d’attachement quand il en a besoin et à le désactiver lorsqu’il se sent en sécurité et libre de se développer.

Si, au cours de son enfance, on n’a pas assuré à l’enfant cette sécurité, soit il apprendra à s’arranger tout seul, laissant fermé son système d’attachement, ce qui donnera un attachement évitant (peur de l’intimité), soit il comptera sur tout le monde pour satisfaire ses besoins, laissant toujours ouvert son système d’attachement, ce qui donnera un attachement anxieux (peur de l’autonomie).

Les évitants auront une peur féroce du mot « dépendant », refusant de dépendre de quiconque alors que les anxieux le comprendront mal, pensant qu’ils doivent justement dépendre pour tout de leur partenaire.

Nous parlons ici de gens à l’attachement sécurisant. Des gens qui peuvent ouvrir leur système d’attachement quand c’est nécessaire et le fermer quand il le faut. Donc, des gens pleinement autonomes (et non autosuffisants), capables d’autonomie et d’intimité.

Cet attachement sécurisant n’est cependant pas dépourvu de dépendance. Bien au contraire. (En passant, il existe aussi une dépendance toxique. Le lecteur pourra écouter les deux vidéos que j’ai déjà faites là-dessus.) En attachement sécurisant, notre système d’attachement est parfois ouvert et l’on ressent le besoin d’être en intimité, en complicité voire même en fusion… pour un temps. À d’autres moments, notre système est fermé et nous vaquons à nos occupations de façon totalement autonomes (ce qui ne veut pas dire que nous cessons de penser à l’autre, mais que son rappel en nous est suffisant pour nous sécuriser).

Parfois, nous sommes en besoin, ça va mal, c’est dur. Notre système se retrouve ouvert et c’est vers notre partenaire que nous nous tournerons pour cette sécurité. D’autre fois, ce sera notre tour d’accueillir l’autre dans un bout difficile.

Lorsque Céline Dion fut interrogé à propos de la maladie de René et qu’on lui demanda comment elle prenait ça, elle déclara: Je me suis dit que René avait toujours tout pris en charge. C’est à mon tour maintenant.

L’attachement sécurisant est donc un attachement réel à son conjoint, un engagement réciproque et mutuel à l’intérieur duquel on ne doute pas que l’autre, quoi qu’il arrive, sera là pour nous. C’est la base de notre sentiment de sécurité.

Bien sûr, on peut trouver sa sécurité en soi, en partie. Mais nous ne sommes pas faits pour vivre seuls. Nous sommes faits pour vivre en couple. C’est la nature même de l’être humain qui veut cela. Non pas pour que notre partenaire nous complète come si nous n’étions qu’une moitié de personne, mais pour qu’il partage authentiquement notre vie.

D’ailleurs, les effets bénéfiques pour la santé individuelle de vivre dans un couple sécurisant ont été largement démontrés et devinez quoi? Le sentiment de sécurité de la vie en couple a le même effet sur le système limbique que le propranolol.

Plus tard, après ma rupture, j’écrivis à mon ex : lors de l’annonce du cancer, j’aurais eu besoin que tu me prennes dans tes bras, que tu me dises que tu étais là pour moi et que tu allais te battre avec moi. Elle me répondit : la rage de vivre devait venir de toi, pas de moi. Démonstration ultime que soit elle n’était pas amoureuse, soit elle n’avait rien compris à ce qu’est un couple. Probablement les deux.

Parce que non, dans certains moments, la force de continuer ne peut pas venir de nous. Elle doit venir de l’autre. C’est un besoin. C’est viscéral. Et en voici une illustration.

Dans un étude importante, Susan Johnson, fondatrice de la thérapie de couple centrée sur l’émotion, a soumis des personnes sous IRM à des petits chocs électriques selon quatre conditions expérimentales : les personnes subissaient les chocs seules, ensuite en tenant la main d’un conjoint avec qui ça ne va pas très bien, en tenant la main d’une personne inconnue, puis en tenant la main du conjoint une fois la sécurité de la relation rétablie.

Voyez par vous-mêmes les résultats parlants de cette étude.

https://www.youtube.com/watch?v=2J6B00d-8lw

Oui, le rôle d’un conjoint sécurisant est fondamental dans le sentiment de sécurité personnel de l’individu. Il dépend littéralement de ce sentiment.

L’amour est fait pour partager nos petits comme nos grands rêves, nos petites tristesses comme nos grandes tristesses, nos intenses joies comme nos intenses douleurs… dans la sécurité que je suis accompagné et compris et qu’il en sera toujours ainsi. Quoi qu’il arrive.

Dans ce système, il n’est pas question de penser qu’on ne peut faire quelque chose seul (ce qui serait le propre de l’attachement anxieux) ou de démontrer à tout prix qu’on n’a besoin de personne (ce qui serait plutôt l’apanage de l’attachement évitant). Non. On sait qu’on peut faire les choses tout seul mais on se simplifie la vie en se fiant à celui des deux qui a le plus de compétences ou d’expérience dans ce domaine. On compte sur l’autre. On s’abandonne dans une intimité partagée, dans l’admiration mutuelle des compétences de l’autre et dans l’accueil bienveillant de ses faiblesses.

Pourquoi diable dans un couple réaliste-rêveur celui qui est réaliste devrait-il devenir rêveur ou le rêveur devenir réaliste? Il le pourrait si c’était nécessaire. Il le deviendra un peu d’ailleurs puisque, forcément, chacun influence l’autre. Mais n’est-ce pas plus utile de nous enrichir mutuellement des capacités de l’autre?

C’est beaucoup plus simple. Et ça nous place dans une sécurité reposante.

C’est à ça que sert le couple.

Regardez cette magnifique publicité pour des… ceintures de sécurité.

https://www.youtube.com/watch?v=h-8PBx7isoM

C’est ça de l’attachement sécurisant.

QUAND VIENT LA RUPTURE.

Lorsque pour une raison ou pour une autre survient une rupture, c’est cet univers de sécurité qui s’écroule. Tout d’un coup, il n’y a plus personne. Celui sur lequel on comptait le plus au monde n’est plus là. Le plancher s’ouvre sous nos pieds.

Il y a alors de fortes chances pour que l’on se sente trahi.

Or, il n’y a rien de plus traumatisant que la perte totale de sécurité par la personne sur qui ont comptait le plus. La seule qui, à notre avis, ne pouvait pas nous faire ça.

Évidemment, certains diront : voilà pourquoi il ne faut pas s’attacher.

Mais si l’on vit notre vie en tentant d’éviter tout ce qui pourrait faire mal, on ne vivra guère qu’à moitié, et encore.

L’intimité n’existera qu’en faux-semblant, l’amour ne sera qu’un échange de services. Au final, on vivra en colocataires dans une sorte de solitude à deux qui n’a rien à voir avec le couple sécurisant.

Alors oui, ce sera la fin de notre monde et pour peu qu’on y ait véritablement cru, plongé, vécu, ce sera la perte de tous les repères.

Voilà pourquoi c’est un traumatisme.

Il faudra alors se donner nous-mêmes, peu à peu, cette sécurité. Tout doucement et même péniblement. Avec beaucoup de tendresse pour soi aussi. Et en comptant sur les grands amis pour les moments où notre système d’attachement sera ouvert. Ceux qui sont là, quoi qu’il arrive et qui se comptent habituellement sur les doigts d’une seule main. Ils ne compenseront pas complètement la présence d’un conjoint mais assureront les «besoins essentiels».

Il faudra réapprendre à être seul aussi, à équilibrer cette solitude avec une vie sociale renouvelée.

Au début, le simple fait de se faire à manger sera héroïque. S’amener au cinéma sera vu comme pathétique. Mais il faudra le faire.

Les anxieux auront tendance à se renfermer et à exacerber leur souffrance. Les évitants auront tendance à fuir dans la vie sociale et n’entreront pas suffisamment en contact avec leur souffrance. Il faudra trouver l’équilibre.

Mais ce sera un trauma.

Et il faudra reconstruire ce qui a été brisé.

La confiance? Pas vraiment.

La volonté de vivre? Non plus.

Plutôt reconstruire le sentiment de sécurité qui m’est nécessaire pour avancer dans la vie et pour être pleinement autonome.

Jusqu’à la prochaine rencontre.

Celle qui déclenchera suffisamment d’hormones pour que le goût revienne de prendre ce risque fou de plonger, de s’engager, de se dévoiler jusque dans ses faiblesses et ses fragilités, au risque d’être à nouveau traumatisé.

À moins qu’elle n’arrive pas… faute de temps qui reste ou de trauma pas encore guéri.

Mais avouez que ce serait dommage.

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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