ALLER VITE OU L’ART DE TOURNER EN ROND.

ALLER VITE OU L’ART DE TOURNER EN ROND.

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Je suis dans le bureau du thérapeute. Je viens d’avoir quarante ans et je ne me comprends plus. Il y a trois mois à peine, me pensant fort de mes quatre années de thérapie psychodynamique, je me moquais un peu de cette fameuse crise de la quarantaine dont tout le monde parlait. J’annonçais haut et fort, cyniquement :

—Bon, ben il me reste trois mois!

Aujourd’hui, pourtant, j’y suis. C’est arrivé tout d’un coup. À 15h30 aujourd’hui, je me sentais fort de toutes mes certitudes. À 15h35, j’étais effondré sous le poids de mes doutes. De mes doutes sur absolument tout. Particulièrement à propos de mes certitudes. Je ne savais plus rien.

—Combien ça va prendre de temps, André ?

Mon thérapeute me regarde et sourit, bienveillant mais moqueur. Il connaît mon petit penchant pour l’impatience. Il garde le silence un moment puis ajoute lentement :

—C’est 24 mois non traité et deux ans traité.

Un autre moment de silence, puis il ajoute :

—Mais c’est une moyenne.

Abasourdi par sa déclaration, anxieux, tendu, je lui lance :

—Je vais faire ça en six mois!

André se cale dans son fauteuil, me regarde et se tait. Il attend, je crois, que mon bouillonnement intérieur se calme. Oh il n’a pas eu à deviner mon intérieur. Assis sur le bout de mon siège, le visage en avant, le cou dont on doit voir tous les nerfs et les muscles ainsi que mon agitation globale montrent hors de tout doute que je ne veux pas de ce qui m’arrive dans ma vie. Que ce n’est pas le temps. Que je n’ai pas le temps.

Je comprends pourtant que rien de plus ne se passera dans ma séance de ce soir sil je ne me calme pas. Je prends donc le temps de m’assoir bien au fond du fauteuil, je détends lentement mes muscles, je respire. En m’arrêtant ainsi, un sentiment de découragement commence à poindre. Un découragement et une peur du futur. En même temps, alors que l’adrénaline quitte mon corps, je commence à sentir ma fatigue. Ça fait deux nuits que je n’ai pratiquement pas dormi.

C’est dans cet élan d’émotions que je trouve la force de murmurer :

—Je n’ai pas le temps, André. Je dois régler ça au plus vite.

André me regarde toujours en silence, accueillant ce que je lui dis sans aucune trace de jugement. Il attend encore un peu, puis, voyant que le calme revient en moi et que je semble disposé à l’écouter, il commence à parler.

—Tu sais, Jean, les grandes étapes de développement se présentent souvent comme des crises. C’est une crise que tu vis. Et pas des moindres. Or, quand on vit une crise, ce n’est pas le temps d’en sortir. C’est le temps d’entrer dans la crise. D’en regarder les enjeux. De les prendre un à un. Et cela prend du temps. Pas trop de temps. Juste le temps qu’il faut. Et quand on veut aller plus vite, la seule chose que l’on fait, c’est de tourner en rond plutôt que d’avancer. Bien sûr, il est parfois utile de pouvoir aller vite. Mais dans le domaine de la croissance, il importe de respecter le temps qu’il faut. C’est frustrant. C’est même parfois décourageant. On voudrait bien que ça soit fait autrement. Mais c’est comme ça.

Je ne dis pas à André ce que j’en pense, mais je continue à croire que ça va prendre six mois. De toute façon, c’est très long pour moi, six mois et je crois bien que je suis incapable d’envisager deux années qui représentent à cet instant une éternité.

Nous commençons donc à travailler, à « entrer dans la crise » comme il le dit.

Tout au long de ce travail, je me dépêche, évite parfois certains sujets, pensant que la négation permettra que cela se règle de lui-même, voulant absolument en finir au plus vite.

Tout au long de ce travail, j’aurai profondément tourné en rond. Souvent. Trop souvent.

Plus j’aurai voulu aller vite, plus j’aurai fait du sur place.

Concrètement, j’aurai pris trois ans, moi qui voulais en prendre la moitié d’une. Douze mois de plus que la moyenne en voulant dix-huit mois de moins.

On pourrait dire alors que j’ai appris à prendre mon temps?

Même pas. Pas complètement en tout cas.

Aujourd’hui encore, il m’arrive souvent, par impatience, par exaspération, de vouloir aller vite. Et immanquablement alors, je me mets à tourner en rond.

Heureusement, maintenant, je m’en aperçois. Je me calme alors, j’entre au cœur de cette exaspération, je la rassure et reprends un rythme qui convient davantage à mon développement.

C’est alors qu’il me vient cette phrase toute paradoxale mais combien vraie :

« C’est en allant lentement que l’on va le plus vite. »

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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

2 COMMENTAIRES

  1. Merci monsieur Rochette pour cet article que j’ai lu et relu à plusieurs reprise. Il me fait sourire et aussi, surtout, réfléchir. Je l’ai aussi partagé à plusieurs amis.

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