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LE P’TIT DOCTEUR QUI GAGNE TROP CHER

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On a beaucoup parlé de la rémunération de médecins spécialistes ces jours-ci. Les augmentations d’honoraires consentis à cette catégorie de travailleurs seraient hors de proportion et totalement inacceptables.

Pendant ce temps, moi, j’ai été hospitalisé.

On m’a ponctionné de l’eau (enfin, du liquide) dans le péricarde (l’enveloppe du cœur).

Au moment où l’on m’administre le « léger sédatif » qui fera que je ne me souviendrai plus de rien, je me dis que j’espère que celle ou celui qui va planter l’aiguille pour aller là n’en est pas à son premier coup d’essai et qu’il connaît son affaire. C’est quand même mon cœur. Celui qui en a arraché une bonne partie de ma vie mais qui mérite sa chance. Celui qui me fait encore tenir bon dans cette vie que j’apprends de plus en plus à goûter en même temps que je m’en détache.

Et du coup, je me dis que quand t’es bon pour planter une aiguille juste assez proche mais pas trop du cœur d’un être, ça mérite un salaire. J’en connais qui gagnent bien davantage à planter des aiguilles direct au cœur de l’âme. On en connait tous.

Puis, quand je commence à émerger, y’a un p’tit docteur. Elle s’appelle Btissama. Le regard bienveillant, un discret sourire aux lèvres, elle est là avec toute son équipe. Son nom me transporte dans les contes des mille et une nuits (même si ça n’a probablement aucun rapport) et j’ai l’impression qu’elle va sortir un génie de sa bouteille pour me guérir. Ça donne confiance. Même si au départ, c’est beaucoup plus une affaire de science.

Mais j’aime bien l’idée que s’allient science et confiance dans ce p’tit docteur.

Je dis à l’équipe que ça va mais, immédiatement, une douleur sourde m’envahit. Une douleur immense à la poitrine. Je pense que je fais une crise cardiaque. Mais le p’tit docteur est attentive à ma douleur. Elle donne discrètement les ordres nécessaires, pose les questions qu’il faut pour se faire une idée, prends le temps dans le brouhaha que j’ai créé dans l’équipe en hurlant de me rassurer : « non, je ne fais pas un infarctus », même si ça fait un mal de chien.

Plus tard, elle m’expliquera que, bien que ça soit rare, l’intervention a créé une péricardite qu’il va falloir traiter. À chaque fois qu’elle viendra me voir, j’aurai l’impression qu’elle n’a du temps que pour moi. Complètement à ma disposition, totalement concentrée sur ce que je demande (et j’en pose, moi, des questions). Jamais de mouvement d’impatience.

Pourtant, elle est loin de n’avoir que moi à s’occuper.

De mon lit, je la vois à son ordinateur consulter les dossiers des patients, aller chercher les divers cartables de données, remplir des tas de formulaires, se lever tout de go pour revenir un peu plus tard, aller voir les autres, prendre autant de temps aussi pour eux.

Force est de me dire que ce p’tit docteur, elle travaille très fort.

Je lui reconnais une concentration que je ne serais pas capable d’avoir. Une force intérieure qui transparaît discrètement dans ses attitudes.

Et j’avoue que durant tout ce temps, je suis très content que ce p’tit docteur au nom de génie-dans-la-bouteille s’occupe de moi et ne m’oublie jamais.

Pas une fois, alors, je ne me suis demandé si le p’tit docteur gagnait trop cher. Vraiment pas une fois.

Oh, bien sûr, il y a un problème avec la rémunération des médecins. Il y’en a un aussi avec le salaires des directions générales d’organismes de charité comme il y en a un avec ces gars qu’on paye des millions pour pousser un morceau de caoutchouc sur la glace avec un bâton en bois.

Il y a un problème de justice sociale en occident. Point.

Les médecins font partie du problème mais ne causent pas le problème.

Moi, comme psychologue, je facture 120$ de l’heure les gens qui me consultent. Si je me compare à une mère monoparentale qui travaille au salaire minimum, souvent dans des endroits où les heures de travail ne coïncident même pas avec les heures de garderie, moi aussi je fais partie du problème. (Et oui, ce sont encore souvent beaucoup plus les femmes que les hommes qui héritent de cette misère).

La solution dépasse les métiers. La solution est une vision de société. Beaucoup travaillent à lutter contre les inégalités sociales. Mais il manque tout de même une vision globale.

Et pour obtenir ça, il va falloir arrêter de « bitcher » ceux dont on dit qu’ils gagnent trop cher et s’atteler à se doter de cette vision sociétale beaucoup plus large que le cas par cas.

Jusqu’à présent, personne ne l’a vraiment fait. En tout cas en Amérique du Nord,

Peut-être est-on trop englués dans notre individualisme pour ça?

Mais dans ce cas, ne tirons la pierre à personne d’autre qu’à nous-mêmes.

Et certainement pas à mon p’tit docteur qui a tout fait pour que je sois bien et qui semble bien plus passionnée par les vies à sauver que par l’argent à se faire qu’elle n’a d’ailleurs probablement pas le temps de dépenser vu ses horaires de malade!

Le p’tit docteur gagne trop cher? Oui. Moi aussi. Et un paquet d’autres également.

À côté de ça, des gens vivent dans la misère.

Quand est-ce qu’on se donne les moyens de penser à un autre genre de société?

Moi, je serais d’accord pour ça.

Et j’en suis certain, mon p’tit docteur aussi.

Parce que ce p’tit docteur, c’est un cœur sur deux pattes. Pas une machine à fric.

Et ça, j’en suis certain.

———-

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" et "Des silences ébruités" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

18 COMMENTAIRES

  1. Comme vous peut-être, je travaille depuis des décennies à contribuer à «changer le monde»: en travaillant sur les causes et les aspects collectifs tout autant que sur nos attitudes et comportements individuels.

    Sur cette question des salaires aussi: dépasser le cas des individus médecins qui sont souvent extraordinaires, compétents et travaillants pour atteindre le problème sociétal auquel vous faites brièvement référence à la fin de votre texte.

    Je me permets de copier ici le texte que j’ai récemment écrit précisément sur cette question, comme ma (modeste) contribution au débat que votre texte a le mérite de susciter (votre site internet ne permettant pas qu’on «copie» de texte et comme je n’ai pas le temps de recopier ici tout le texte, j’y renvoie le lecteur intéressé sur mon propre site internet: http://www.dominiqueboisvert.ca au texte du 14 mars dernier intitulé «Pourquoi les salaires des médecins ne passent plus».

    Merci pour votre texte et l’occasion qu’il nous donne de dépasser les cas individuels…

    • Monsieur Boisvert. J’ai lu attentivement le texte que vous proposez en référence. Il est extrêmement intéressant. Nous nous situons cependant à des niveaux différents, ce qui n’est pas plus mal. Mon propos lorsque je parle d’éviter le cas par cas sous-entend aussi d’éviter les « groupes particuliers » pour englober l’ensemble des travailleurs dans une vision globale de la rémunération. Votre article s’attache à expliquer le ras-le-bol de la population au sujet mais au-delà de la rémunération notamment par cette mentalité de « caste » que vous décrivez fort bien par ailleurs. C’est une autre avenue, celle des mentalités au sein des organisations, qui est intéressante d’aborder bien que mon propos ne s’y attarde pas. Heureusement, notamment chez les jeunes médecins, dans ma pratique courante, je vois graduellement disparaître cette espèce de mentalité « à part » au profit d’une attitude plus collégiale. Souhaitons que cela continue. Merci de votre contribution.

      Comme votre sujet et le mien diffèrent quelque peu, j’inviterais cependant les lecteurs intéressés par votre article à y réagir sur votre propre page.

  2. Thank you Jean…Bti is my friend. A person who you categorically summarize as ‘the little doctor’. This person is full of love and laughter. A dedicated, caring individual, who is patient and kind.

    I am so happy that you had the opportunity to have your heart, literally held in her humble, efficient, precise, educated hands.

    She cares, from her own heart, which makes her one of the absolute best in her field.

    Best of luck with your recovery, and yes…some Quebec doctors give their all, because they are passionate, and not for the meagar salary.

  3. Bonjour à vous. Par votre article je comprend que vous travaillez au privé. Voila je crois l’objectif ultime de la rémunération et des coûts astronomiques associés à notre système de santé: la privatisation! Je suis prête à mettre ma main au feu qu’un de ces quatres, le gouvernement nous dira que le système de santé public coûte bien ttop cher et qu’il fait tout remanier. N’allez pas croire que pe regroupement pour un système de santé public, où on signé plusieurs centaines de médecin ne l’ont pas vue venir. J’espère du fond du coeur que je me trompe car une fois encore les mieux nantis auront accès à des services rapides comme certains ont accès à vous Monsieur et d’autres doivent attendre des mois pour un psychologue rémunéré par le service public. Merci pour votre article.

    • Bien que la question de la privatisation ne soit pas le sujet de cet article, je me permets de vous signaler que l’Ordre des psychologues travaille très fort pour que les services rendus par les psychologues soient couverts par le programme d’assurance santé du Québec. Trop peu de gens y ont accès actuellement.

  4. Merci, pour votre texte intelligent et honnête. Je suis médecin et les médias s’en sont donnés à coeur joie pour nous faire mal paraître. La grande majorité de mes collègues sont comme votre « p’tit docteur », des gens passionnés et dédiés.

  5. Le bâton du gars qui pousse le morceau de caoutchouc, il est pas en bois, mais en graphite. Et il coûte plus cher qu’un stéthoscope. Mais c’est pas grave, parce qu’il ne l’a pas payé, c’est son commanditaire qui le lui a donné.

    Merci pour cet excellent article. Ça fait du bien en cette ère de populisme effréné.

    Bon rétablissement!

  6. Notre société, médias sociaux à l’appui, est entrée dans une ère où l’individualisme, la restriction des horizons, le manque de respect et la hargne facile sont devenues des valeurs trop présentes.

    On sent un grand vécu et un grand humanisme dans votre texte. Ça fait du bien, c’est rafraîchissant. Souhaitons nous avant tout des solutions aux problèmes du réseau de santé qui sont réels.

  7. Merci monsieur d’être l’autre voix, celle de ceux qui ont dans leur parcours côtoyé des médecins de cœur, comme la majorité d’entre nous… merci de relativiser aussi nos revenus avec la complexité de la tâche. Merci pour ce texte rafraîchissant alors que le bashing jour après jour dans les journaux contribue à éteindre peu à peu plusieurs flammes…

  8. Monsieur Rochette, merci infiniment pour ce texte qui me touche profondément. Je suis entièrement d’accord avec vos propos et je nous souhaite à tous d’évoluer vers une société plus juste et équitable, où chacun pourra développer son plein potentiel et goûter au bonheur. Au grand plaisir de vous revoir, dans un autre contexte bien sûr!

  9. Bonjour à vous, hey oui, j’ai eu moi aussi un petit docteur (génie ) à 27 ans ils me donnaient 5 jours à vivre ( les reins ) un médecin qui sortait de l’université et engagé à l’hôpital St-Joseph de Lachine, arrive, je suis sous sédatifs constants, la douleur trop intense, quand il me visite avec les autres urologues il dit : vous allez diminuer la dose de médicaments je veux lui parler. Quand je reprends conscience, je vois ( un bel ange blond aux yeux bleus ) c’est ma description que j’ai vu de lui, jeune et beau, il me dit: j’ai pas étudié pour laisser mourir les gens, si vous signez je vais aller voir ce qui se passe, on est en 1976, pas de scanner, pas de résonnance, ils ne savent pas, le rein ne fonctionne plus. Je signe et il m’opère. Il m’a sauvé la vie, m’a suivi pendant 10 ans, il a été appelé partout par la suite pour les opérations difficiles, on le surnommait: Le petit génie . Moi aussi je trouve qu’il a été très important dans ma vie et que d’autres sont payés bien chers pour ne pas sauver des vies eux.
    Bon rétablissement à vous, je vais m’acheter surement votre livre prochainement, Sylvie Provencher le décrit, j’aime beaucoup ces lectures qui m’accompagnent. J’ai les livres de Dominique Allaire et les cartes de Sylvie Petitpas, bon printemps qu’il vous apporte santé et douceurs.

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