ALLER À L’ÉCOLE, ARRÊTER L’ÉCOLE… OÙ EST LA CIBLE?

ALLER À L’ÉCOLE, ARRÊTER L’ÉCOLE… OÙ EST LA CIBLE?

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Il arrive, particulièrement en fin de session, qu’un étudiant se dise : moi, je vais tout arrêter, je n’ai plus de vie! On entend aussi : je devrais prendre une année d’arrêt, j’y reviendrai plus tard! J’ai même déjà entendu : je n’en peux plus d’être pauvre, je lâche tout et je vais travailler!

Et cet élan suscite souvent aussi des réactions de la part des autres : ne lâche pas maintenant, tu ne pourras plus y revenir; ne fais pas ça, tu vas finir trop vieux – débarrasse-toi  plutôt de ça pour commencer à vivre au plus tôt…

Bon, bon, bon… Tous ces élans d’arrêt de l’école, toutes ces réactions devant une telle possibilité, tout cela, il me semble que ce sont des réactions. Et il faut dire qu’une réaction, c’est à accueillir pour ce que c’est : une réaction! C’est-à-dire un réflexe dicté par l’envahissement d’une émotion : l’écœurement dans le cas de la personne qui veut arrêter, la peur dans le cas des autres.

Mais il me semble qu’il faut aller plus loin que ça pour y voir plus clair et que tant qu’on tentera de peser le pour et le contre rationnellement tout en étant porté par des réactions émotives, on n’y verra pas clair.

Et il me semble aussi que la première question qu’il faut se poser, c’est plutôt : pourquoi on va à l’école? Parce que, tout naturellement, si je sais pourquoi j’y vais, probablement que je saurai aussi pourquoi ne plus y aller… que ce soit de façon permanente ou temporaire.

Personnellement, j’ai la croyance que l’être humain n’est pas planté sur terre pour y végéter ni pour ne voir qu’à ses fesses tout en profitant sans autre considération de ses petits plaisirs. Au contraire, je suis d’avis que chaque humain est ici pour une bonne raison. Au-delà de tout ce qu’en disent les diverses spiritualités qui ont cours en ce monde, il me semble qu’il est vrai qu’un être humain doit trouver un sens à sa vie, et que c’est ce sens qui doit guider ses actions, ses choix, sa vision.

Christiane Singer, dans son magnifique livre « N’oublie pas les chevaux écumants du passé » écrit :

« Souviens-toi que tu t’es engagé, en venant sur cette terre, à prendre soin  – oh, de ce que tu voudras! -, de quelques êtres et de toi-même, de quelques arbres et de quelques buissons, de quelques bêtes qui mangeront dans ta main, ou de toute une école, d’un hôpital, d’une préfecture ou d’un ministère – de toute façon, un royaume! Tu as le choix! La seule clause fixée, tu t’en souviens? La seule condition sine qua non, tu te la rappelles? Oui, voilà que la mémoire te revient: à condition de faire tout ce que tu feras dans une vibration d’amour.

(…)

Qu’est-ce que nous aimons sur cette terre? Qu’est-ce que nous honorons? Quelle pensée nous émeut? De quoi avons-nous une nostalgie fervente? Voilà la bonne direction: ça chauffe! Ça chauffe! Tu es tout près de la vraie vie… Poursuis! Tu y es déjà. »

En écrivant cela, il me semble qu’elle nous met dans la bonne direction : celle de l’amour….

Ça fait curieux, bien sûr, de nous engager dans une réflexion sur l’école à partir de l’amour mais n’est-ce pas la seule et unique question qu’il faille se poser? Non pas qu’est-ce que je vais faire! Non pas dans quel domaine dois-je aller? Mais plutôt : Qui dois-je aimer? Quel est le contrat d’amour que j’ai signé en venant sur terre? À quoi me suis-je engagé à réaliser dans l’amour? Car il me semble que l’amour est la seule motivation qui peut nous permettre d’aller de l’avant, peu importe les obstacles. L’amour est la seule cible valable qui dure dans le temps. L’amour est la seule clé universelle qui nous permet d’accéder à ce qu’on est vraiment.

Beaucoup me diront que ce n’est pas très concret et que se poser des questions sur l’amour ne renseigne pas beaucoup sur la pertinence de continuer son bac en éducation physique etc.

C’est vrai, si on veut une réponse toute faite, rapide, à la sauce moderne de : utilise ton potentiel intellectuel et tes goûts pour te trouver un domaine dans lequel il y a du boulot et gagne ta vie. C’est comme ça que ça marche. Tu n’auras pas de vie avant d’enseigner l’éducation physique. Là, tu vas pouvoir t’acheter une maison, une auto, avoir une piscine, un garage, deux enfants et demi, autant que possible un gars et une fille, te faire vasectomiser puis enfin prendre ta retraite où tu pourras peut-être voyager avant de tomber malade et puis crever…

Ça c’est une vie…

Et moi je pense surtout qu’à la fin de cette vie, justement,  sur le point de crever comme on dit, la question qui hantera nos têtes, ce ne sera pas : est-ce que j’aurais dû avoir une maison plus grande, un enfant de plus, un voyage différent, non… À la fin de nos vies, ce qui sera omniprésent en nous, je crois plutôt que ce sera : est-ce que ma vie a eu un sens? Est-ce que j’ai aimé vraiment mes enfants? Est-ce que j’ai aimé?… Tout court…

Au fond, la vraie question, ce n’est pas : qu’est-ce que je vais faire plus tard… C’est plutôt : quelle est ma cible d’amour? Et cette cible, elle traverse le temps. Elle reste la même au fil des années. Elle est loin devant nous… Au terme de notre vie. Et si on a la cible, on a la vie. On sait d’instinct ce qu’on doit faire, par quel chemin passer pour le réaliser. On peut même s’adapter à d’autres chemins… Tant qu’on a la cible, la direction est bonne. Et peu importe le raccourci ou le détour que l’on prendra dans nos vies, la cible sera là pour nous guider vers le meilleur. Le meilleur pour nous, le meilleur pour les autres, le meilleur de soi!

Bien sûr, on peut voir l’école comme une étape avant de vivre. Une étape par laquelle il faut passer pour avoir une bonne position. Une étape qu’il faut finir au plus vite si l’on veut entreprendre la vraie vie. Quelque chose, à la limite, dont on se débarrasse au plus tôt pour pouvoir enfin gagner sa vie et se payer un peu de luxe qu’on n’a pas le moyens de se payer en étant étudiant. Et dans ce sens-là, on peut voir aussi les fins de session comme un moment où l’on n’a plus de vie, où tout est figé pour la remise des travaux. Mais il me semble qu’on fait fausse route lorsqu’on raisonne comme ça. Un prof en pleine corrections a-t-il une vie? Un comptable au moment de l’impôt a-t-il une vie? Un employé de magasin en période des fêtes où tout est ouvert jusqu’à 21h a-t-il une vie? Des parents  avec trois enfants en gastro-entérite ont-ils une vie? Il y a un leurre important dans l’idée qu’on commence à vivre quand on arrête l’école. Beaucoup de travailleurs vous diront par exemple que l’époque de l’école a été leur plus beau temps de vie.

En fait, la vie est ainsi faite que parfois on est submergé par nos obligations et parfois non. Et au moment des submergements, on a l’impression de ne plus avoir de vie. Et qu’est-ce qui nous empêchera de décrocher de l’école, de notre engagement de couple, de notre travail? C’est la cible. Uniquement la cible. Notre cible d’amour.

Personnellement, ma cible dans la vie – ma mission comme certains disent -, c’est ce que j’appelle « être un passeur ». J’aime ce mot, même s’il n’est pas très explicite. Ma vie, en fait, c’est d’être un spécialiste des transitions de vie. J’aide les gens à passer d’un stade à un autre, d’un état à une autre, d’une vie à une autre, d’un amant à un autre… bref… les gens que la vie m’envoie sont toujours en transition… Et c’est comme ça que je les aime. Et c’est ça qui m’anime, me fait vivre, me conduit. C’est ma cible.

Dans la vie courante, la vraie vie comme on dit… je suis enseignant et je suis psychologue. Bon… Mais j’aurais très bien pu être travailleur social, orthopédagogue ou docteur… Mais peu importe ce que j’aurais fait, les gens que j’aurais vus auraient été en transition. Et cette cible m’anime, me motive, me garde en vie. C’est cette cible qui me fait écrire le présent article. C’est aussi cette cible qui me permet d’aller enseigner tous les matins et me lever à six heures, moi qui ai horreur de me lever si tôt. Et pourquoi? Parce qu’au plus profond de mon lit, quand le réveil sonne et que je me dis que j’aurais dû vendre des hot dogs dans un kiosque qui ouvre à midi, je pense à celles et ceux qui m’attendent dans ma classe. Et je les aime… Je les aime, comme ça, en transition vers une autre vie, vers l’université, vers la vie de famille. Je les aime au plus profond de mon cœur et je me dis que si j’y vais, ce matin, si je suis là, présent pour eux… je vais peut-être faire une différence. Et me disant cela, je me lève avec plaisir. Non pas que j’aime tout à coup me tirer du lit chaud… mais plutôt que ma cible m’appelle.  Ma trajectoire m’emporte en dehors du lit vers la mission qui est la mienne.

Pour moi l’école n’est pas un but. L’école n’est pas non plus une étape de vie. En tout cas pas après le secondaire. Non, pour moi, l’école est un outil. Et comme outil, il n’a pas d’âge. Ce n’est pas quelque chose dont on doit se débarrasser au plus vite ni quelque chose que l’on doit faire à tout prix. Ce n’est qu’un outil utile parfois – et je dirais généralement – pour la réalisation de sa mission de vie. C’est un outil permettant d’aller mieux ou plus droit vers sa cible…

Et je me réjouis à ce titre que l’école ne soit plus obligatoire à partir de 16 ans…

Pour moi, se demander si on doit arrêter l’école, c’est une peut comme se demander : est-ce que je dois poser mon marteau? Ça ne dépend pas du tout de l’importance ou pas d’avoir un marteau dans les mains. Ça ne dépend pas non plus d’ une règle sociale qui dit que de tel âge à tel âge on doit avoir un marteau dans les mains. Ça dépend encore moins d’une supposée étape « marteau » dans la vie où, de 16 à 22 ans, on doit porter un marteau pour en être ensuite débarrassé. Ça dépend surtout de la question suivante : À ce moment-ci de ma vie. À l’instant précis où j’y réfléchis, est-ce que j’ai un clou à planter? Il me semble que c’est très simple.

Le marteau fera toujours partie des outils que j’ai dans ma maison. Parfois je le prendrai, et d’autres fois je n’en aurai pas besoin.

Pour l’école, c’est la même chose. Beaucoup de gens pensent à tort que l’école est une chose que l’on fait une fois et qu’après c’est terminé. Je connais ainsi quelqu’un qui « n’aimait pas l’école » et qui a fait un cours de mécanique auto « pour en finir plus vite » avec l’école. Et il fut très surpris, le jour où, après dix ans de travail, on lui proposa un poste supérieur qui impliquait trois mois de formation intensive… Il retourna donc « à l’école ». Pourquoi? Parce qu’à ce moment-là de sa vie, il avait besoin de cet outil. Et pendant ce trois mois, il « n’eut pas de vie ». :-)

Au moment où j’écris ces lignes, je pense avec une grande tendresse à une personne qui ne sait plus ce qu’elle doit faire… En fait l’a-t-elle déjà su? Elle se demande donc si elle doit arrêter dans six mois et prendre une année de congé pour voyager. Certains lui disent de ne pas faire ça, que c’est dangereux de ne plus pouvoir jamais revenir à cette « étape » ensuite. D’autres lui disent de suivre son « feeling ». D’autres encore lui disent qu’elle finira trop vieille.

En fait, personnellement, j’ai bien son idée de « voyager ». Il me semble que le mot est symbolique. L’autre jour, elle m’écrivait : j’ai envie de « tripper », de « voyager »… Mais bien sûr… sauf que, que ce soit en France, à Tombouctou ou bien en Australie, le voyage qu’elle doit faire est surtout un voyage au creux d’elle-même. Un voyage vers la découverte de sa cible. Un voyage à la découverte de son âme. Et, découvrant son âme, il deviendra évident de connaître précisément les outils dont elle aura besoin, incluant l’école, pour aller vers sa cible au mieux et le plus directement possible.

C’est souvent la peur qui nous fait hésiter. C’est aussi la peur qui nous confine dans des réflexions polarisées autour de « je fais ça ou ça ». Et lorsqu’on est coincé entre deux choix, c’est souvent parce que le troisième n’est pas encore apparu, tout simplement.

L’idée qu’on commence à vivre lorsqu’on a fini l’école est absurde. On commence à vivre quand on vient au monde. Et au fil des années, on utilise des outils d’abord pour découvrir sa cible, ensuite pour aller vers elle. Quand on a l’impression de faire du sur place avec un outil, c’est peut-être qu’il n’est plus adéquat. En utiliser un autre comporte des risques… Mais n’est-ce pas ça, la vie, savoir prendre des risques?

Aucune vie ne vaut la peine d’être vécue sans l’amour qui guide nos pas…

Lorsqu’à 39 ans, j’ai été à un carrefour et que s’est présentée la possibilité de faire des études en psychologie, c’était risqué. Cela impliquait renoncer à une grande partie de mon salaire pour quelques années. Cela impliquait des sacrifices énormes. Mais c’était là l’outil dont j’avais besoin pour aller plus loin dans ma mission. Et c’était donc un beau risque.

Et lorsqu’à la fin de ma maîtrise, après six mois de corrections intensives, mon directeur de mémoire m’a demandé de recommencer toutes les corrections, je n’en pouvais plus… J’avais l’impression de ne plus avoir de vie… Et j’ai bien failli, ce jour-là, lui répondre que j’arrêtais tout.

Ce n’était pas logique. Ce n’était pas la chose à faire du point de vue rationnel. Mes amis me disaient, me suppliaient de ne pas faire ça. Et je ne l’ai pas fait. Mais pas du tout à cause des conseils de mes amis. Pas du tout à cause de la logique. Seulement et uniquement à cause de ma cible.

Ces corrections ont été souffrantes mais j’ai tenu bon. Parce que je savais, au plus profond de moi, que cela m’amenait encore plus loin vers ma cible. Uniquement pour ça. C’est par amour pour les gens que j’allais aider que j’ai continué. C’est seulement ça qui m’a donné la force de finir mon mémoire. L’amour.

Lorsqu’en cours de route, j’ai l’impression que je perds ma cible ou que je ne l’ai pas encore trouvée… à quoi sert de continuer sur ce chemin. Ce n’est pas l’outil qui est important. C’est ce qu’on désire fabriquer avec. Vaut mieux alors s’arrêter, là, tout de suite, et de rentrer en soi pour mieux trouver sa cible.

Car c’est seulement lorsqu’on voit sa cible que la vie est vraie, pleinement vécue et chargée de sens.

Et c’est aussi la cible qui nous fait choisir nos outils, nos amis, notre environnement, notre amant et, au final, notre réalisation pleine et entière dans l’actualisation de notre potentiel.

C’est l’amour, au final, qui donne sens à tout!

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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

2 COMMENTAIRES

  1. Salut, juste pour dire que je te suis encore. Pour voir de mes creations et voyage, voir mon site.
    Je ne suis pas a l’ecole mais je fait des ateliers et apprend quand meme avec des mentors.
    Merci
    Gaetan Genesse

  2. Superbe ce texte. Je dois dire que tu as eu un impact assez fort dans ma "transition" lors de mes deux merveilleuses années de Cégep. Une de tes anecdotes plus ou moins en lien avec la matière enseignée m'a même servi énormément, quelques années plus tard et m'a permis de me sentir "normale" et d'être heureuse dans une situation où j'aurais pu me sentir completement déstabilisée et en grand désaroi. Bref, Merci Jean. Toi et Denis , vous avez eu un effet psychologique sur ma vie qui dure encore aujourd'hui et qui va sans doute durer pendant longtemps encore, C'est précieux ça et vous devriez en être fiers, car je suis certaine de ne pas être la seule dans cette situation.

    p.s. j'ai pris un an pour voyager après mon bacc. et j'ai décidé de ne pas faire un diplome supplémentaire simplement pour avoir le diplome, mais plutot d'essayer de trouver un emploi qui me rendrait heureuse dans mon domaine, sans nécessairement fitter dans le moule et suivre le même chemin que tous les autres. Ca fait un bien énorme de savoir que n'importe quel emploi ou je pourrais aider quelqu'un, remonter une estime de soi, rendre une personne fière d'elle-même, de ce qu'elle peut accomplir, peu importe son âge et sa sitiuation, me rendrait heureuse. ce que je veux, ce nest pas "être prof dans une école", c'est de servir de déclencheur, de force motivatrice, de support pour quelqu'un. N'est-ce pas merveilleux quand on réalise que ce n,est pas un titre ou un salaire quon recherche,mais plutot un "feeling"? Qu'on réalise que même si on a dévié du chemin que tout le monde croyait qu'on allait prendre, la vie nous a formé et continue de nous former dans notre véritable "domaine" et que ce dernier est beaucoup plus vaste et riche que l,on croyait?

    Bonne chance avec tes projets, j'adorerais assister à une de tes conférence à mon retour au Québec.

    Vanessa Bergeron

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