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COMMUNIQUER, C’EST SE DIRE À L’AUTRE

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Un jour, une femme m’appelle et me dit : je t’envoie mon mari pour que tu lui apprennes à communiquer. Elle me passe ensuite le monsieur qui prend rendez-vous pour le lendemain.

Voici, en gros, comment il m’a exposé le problème.

« Ma femme m’a dit de venir apprendre à communiquer, mais je ne comprends pas parce que je suis celui qui parle le plus de nous deux. »

Du coup, étonné, je lui demande de me décrire un soir typique de sa vie. Et le voilà parti à me décrire la veille au soir (je fais un résumé car c’était en vérité beaucoup plus long que ça).

« Je suis revenu de travailler et je suis tout de suite allé lui dire bonjour et l’embrasser. Je lui ai demandé comment avait été sa journée et l’ai écoutée pendant qu’elle me disait ce qui lui était arrivé mais ça a été très court. Ensuite, elle m’a demandé la même chose alors j’ai donné plein de détails : quand je suis arrivé au boulot, le gérant n’était pas encore là et j’avais affaire à lui. J’ai donc dû attendre qu’il arrive – en retard comme d’habitude – avant de commencer à travailler. J’ai fait le tour de mes clients, j’en ai appelé plusieurs. Imagine, M. Demers (nom fictif) a perdu son fils dans un accident la semaine passée. Il trouve ça dur. J’ai ensuite été manger puis j’ai terminé mes appels. Une des secrétaires avait emmené des biscuits maison et on en a mangé au break. Elle est bonne en cuisine. »

Un fois qu’il eut fini de raconter sa journée, il me dit être allé écouter les informations à la télé et sa femme lui est alors tombé dessus : « Tu t’en vas écouter la télé. Une fois de plus, on ne communiquera pas. » Il n’a pas compris et lui a demandé comment elle appelait le fait de lui avoir raconté en détails sa journée. Elle lui a alors répondu qu’elle était contente, mais qu’il y avait trop de détails et qu’elle aurait voulu plutôt communiquer. Elle ne savait pas trop comment le dire. Elle affirmait : c’est trop, mais en même temps, c’est pas assez. Il faut communiquer. Je ne sais pas comment te l’expliquer.

De là, disait-il, avait germé cette idée de voir un psychologue.

Il s’arrêta net de parler et attendait visiblement que je lui explique « comment communiquer ».

Mais je repris son discours.

« Le gérant est arrivé en retard. »

« Oui. Comme d’habitude. »

« Qu’est-ce que ça vous a fait qu’il arrive en retard. »

« Ça m’a mis en retard moi aussi. »

« Et qu’est-ce que ça vous a fait d’être en retard vous aussi? »

« Ça a retardé le travail de plein de monde. »

Visiblement, il ne comprenait pas ma question. Je l’ai ajustée :

« Comment vous vous êtes senti quand vous avez vu que vous seriez en retard? »

« Je me suis senti en retard. »

Il ne comprenait toujours pas ma question.

« Qu’est-ce qui se passait en vous pendant ce temps-là? »

« Euh… je me sentais pressé? »

« Étiez-vous en colère? »

« Euh… ben je sais pas trop. Mais ça m’a fait chier. »

Imaginons que j’ai des pouvoirs magiques et que vous pouvez dire tout ce que vous pensez de ses retards au gérant et que l’instant d’après, il n’en aura plus aucun souvenir. Qu’est-ce que vous lui diriez?

« Je suis dirais que c’est un bébé gâté, que c’est un fils à papa et que ce n’est pas parce que son père est le patron de la boîte qu’il a le droit de faire chier tout le monde avec ses caprices et ses retards. Je lui dirais : y’a des gens qui travaillent ici. »

Il était effectivement très en colère.

« Avez-vous dit à votre femme que ça vous avait fâché qu’il arrive en retard? »

« Non, mais c’est évident. Tout le monde serait en colère pour ça. »

« Et quand vous avez appris d’un client que son fils était mort dans un accident, qu’est-ce que ça vous a fait? »

« Euh… je ne sais pas trop. Il marqua un temps d’arrêt pour réfléchir et continua : Je me suis dit que ça devait être dur pour lui. »

« Et pendant que vous vous disiez que ça devait être dur pour lui, comment vous vous sentiez en dedans? »

« J’étais comme gêné de lui parler alors que les nôtres sont en parfaite santé. C’était comme si je n’avais pas le droit de lui dire quelque chose. »

« Vous vous sentiez inadéquat pour parler avec lui. »

« Oui, c’était comme si je ne me mêlais pas de mes affaires. »

« Et du coup, vous vous sentiez tellement mal que vous ne saviez plus quoi dire. »

« C’est pour ça que j’ai écourté la conversation par la suite. Il devait avoir hâte que je raccroche d’ailleurs. »

« C’est lui qui avait hâte de raccrocher ou vous? »

« Oh moi aussi. J’avais très hâte. »

—————–

Ce court extrait d’entrevue montre à quel point certaines personnes ne sont pas d’emblée connectées à leurs émotions. Du coup, lorsqu’elles parlent – et certaines parlent beaucoup -, on est constamment sur notre faim. Il manque quelque chose. Et on a alors le réflexe de croire qu’elles ne communiquent pas. On ne se rend pas complètement compte de ce qui manque, mais on sait qu’il manque quelque chose.

Pourtant, elles peuvent, comme cet homme, avoir donné beaucoup de détails.

C’est que la communication, c’est beaucoup plus que des faits et on aurait tort de croire que la « lecture de notre bulletin de nouvelles perso » est un modèle de communication.

La communication, c’est un partage. Un partage de ce qui nous est arrivé, oui, mais aussi et surtout de ce que ça nous a fait et, éventuellement, des besoins que ça a réveillé en nous.

La séquence normale est :

Faits – sentiments – besoins – demande (éventuellement).

Si l’on en reste à ce qui s’est passé, il manque des éléments importants pour que l’on ait l’impression d’être en relation avec l’autre. Les faits, après tout, tout le monde aurait pu nous les raconter.

La vraie relation, c’est d’aller plus loin que cela. De s’impliquer. De communiquer notre intérieur.

Voyez la différence.

Ce que monsieur a dit :

« Imagine, M. Demers (nom fictif) a perdu son fils dans un accident la semaine passée. Il trouve ça dur. »

Ce qu’il aurait pu dire.

« J’ai eu M. Demers au téléphone aujourd’hui. Il a perdu son fils dans un accident la semaine dernière. Je me suis senti tout croche quand il m’a dit ça. C’était comme si c’était indécent de lui parler alors que nos enfants sont bien vivants. Je ne savais plus quoi lui dire et je me suis arrangé pour raccrocher rapidement. Je me rends compte que quand je croise quelqu’un de malheureux, je ne suis pas habile et je ne sais pas quoi dire. J’avais de la peine pour lui mais en même temps, j’étais content que nos enfants soient en santé. Tu aurais fait quoi, toi? »

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Nous vivons tous des émotions. Malheureusement, nous n’avons pas beaucoup appris à les identifier et à en être conscients. Du coup, notre communication est déficiente. Voulant partager notre être, nous nous contentons de nommer les faits et assumons que l’autre comprendra ce que l’on a vécu. Mais pouvons-nous l’identifier nous-mêmes? Il y a de bonnes chances que l’autre soit incapable de savoir exactement ce que l’on a vécu si nous ne savons pas nous-mêmes le nommer.

La communication est un partage.

Partage de ce qui nous est arrivé, certes, mais partage aussi et surtout de ce que ça nous fait vivre, des prises de conscience que nous avons faites suite à cela, des besoins que ça a réveillé en nous.

« En nous… » C’est c’expression magique.

Communiquer, c’est faire part de ce qui est en nous.

Encore faut-il en être conscient. Et plus que vaguement.

En fait, tant que nous ne sommes pas au courant de ce qui se passe en nous, il est illusoire de penser qu’une relation saine pourra s’établir avec quelqu’un d’autre.

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