DE L’ENSEIGNEMENT EN GÉNÉRAL ET DE LA CULTURE EN PARTICULIER

DE L’ENSEIGNEMENT EN GÉNÉRAL ET DE LA CULTURE EN PARTICULIER

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La cour suprême du Canada vient de rendre aujourd’hui un jugement historique : l’obligation de suivre les cours d’éthique et culture religieuse au primaire et au secondaire ne contrevient pas aux droits des parents d’enseigner leur propre religion et ne brime pas l’enfant dans ses propres droits.
Tous les arguments invoqués par les parents ont été invalidés. Le plus haut tribunal du pays mentionne dans son jugement : « Suggérer que le fait même d’exposer des enfants à différents faits religieux porte atteinte à la liberté de religion de ceux‑ci ou de leurs parents revient à rejeter la réalité multiculturelle de la société canadienne et méconnaître les obligations de l’État québécois en matière d’éducation publique. »
Personnellement, ce qui m’étonne, c’est qu’on ait eu à aller jusque-là pour se rendre compte de ce qui me semble une évidence : la tolérance passe par la connaissance de l’autre. Toujours. Et comme l’être humain a toujours tendance à trouver louche ce qui est différent, il va de soi que la connaissance de l’autre devient une nécessité si l’on veut éviter le chemin du jugement et du mépris.
Or l’autre, au Québec, n’est plus seulement catholique. On aura beau argumenter que le catholicisme est le  fondateur du Québec (bon, ok, avec le protestantisme), il reste qu’à l’heure où la désertion des églises marque bien la vague de sécularisation que le Québec a subie à partir de 1960, on se doit de constater que le Québec est maintenant pluraliste. Et cela inclut non seulement les croyants de toutes dénominations, mais aussi les croyants solitaires en une religion personnelle et aussi les non-croyants.
Dans les faits, le pluralisme est tel que même à l’intérieur des grandes dénominations religieuses, des différences et des mésententes laissent parfois croire à l’observateur extérieur qu’il existe plusieurs religions distinctes au sein même de ce qu’on nomme une religion.
Pour exemple, il suffit de constater que dans le catholicisme, il existe au moins deux sortes de croyants : les pratiquants et les non pratiquants et qu’il y a une très grande marge entre ce qu’enseigne le pape et ce que font les fidèles. On peut aussi se perdre facilement dans l’Islam où des « querelles » internes, par exemple sur le voile, laisse entrevoir qu’il n’y a pas unanimité quant aux croyances et pratiques.
Devant cet état de fait, il est nécessaire à tout le moins de connaître les grandes traditions religieuses et leurs ramifications, incluant à mon sens, les courants athées et agnostiques qui prônent également une croyance : celle qu’il n’y a pas de Dieu ou qu’on ne peut rien connaître là-dessus.
Or, deux types d’instances s’opposent à cela, semble-t-il. La première est celle de parents croyants qui désirent que rien ne soit enseigné à l’école, leur laissant libre latitude d’enseigner ce qu’ils veulent à leurs propres enfants. La deuxième est celle des tenants à une laïcité dure visant à bannir du domaine public toute forme de référence religieuse. C’est souvent au nom de cette vision des choses que certains interviennent pour que, par exemple, on ne parle plus de Noël ou qu’on censure le mot « Dieu » dans une chanson de Piaf.
C’est précisément là que la discipline de sciences humaines « sciences de la religion », pourtant reconnue par le ministère, pourrait apporter son éclairage à la situation. Elle est malheureusement de moins en moins enseignée dans les cégeps, qui étaient le lieu privilégié de cet enseignement. Au contraire, on l’abandonne graduellement.
En effet, son approche unique à la fois psychologique, sociologique et anthropologique permettrait facilement de distinguer ce qui est culture sacrée et culture profane indépendamment de son contenu religieux car il existe un risque de l’ordre de l’extrémisme d’en venir à bannir certaines expressions de la culture mondiale au nom d’une laïcité mal comprise.
Je m’explique.
On peut sans aucun doute qualifier de religieux une œuvre dont l’objectif principal est un appel à croire en un Dieu, une religion ou un concept transcendantal quelconque. Cependant, lorsque l’écoute ou la contemplation de cette œuvre se fait dans un contexte laïc, la même œuvre devient strictement d’intérêt culturel et aucune atteinte à quelque forme de croyance que ce soit n’existe.
Encore là, le contexte de cette écoute ou de cette expression artistique ou culturelle joue un rôle majeur dans la décision à prendre.
Nous pouvons prendre comme exemple la récente décision d’un professeur de musique de biffer de l’Hymne à l’amour de Piaf le mot « Dieu ». Dans la perspective expliquée plus haut, il s’agit d’une œuvre artistique créée à une époque où l’appel à une certaine forme de transcendance était courant. Ça n’en reste pas moins une œuvre artistique. Son utilisation religieuse est certainement à exclure de nos écoles et ce serait le cas, par exemple, si le dit professeur se servait de cette œuvre pour discuter de ses propres croyances en l’au-delà ou même pour susciter une discussion à ce sujet dans un cours de musique qui n’est pas le lieu d’une telle discussion.
La même écoute de cette œuvre de Piaf dans une perspective religieuse pourrait prendre sa place dans un cours d’éthique et de culture religieuse pour illustrer la croyance de certaines personnes. (Même si cette chanson est très loin d’être la meilleure pour illustrer un tel concept.)
En revanche, la prestation de cette chanson dans le cadre d’un concert de musique relève simplement d’une prestation artistique à partir d’un répertoire faisant partie de la culture historique française. Dans ce contexte, il s’agit d’une chanson profane qui n’a plus rien à voir avec le sacré.
Il ne suffit pas qu’une notion du sacré soit utilisée dans une œuvre pour que celle-ci soit une œuvre sacrée. Si c’était le cas, l’ensemble des richesses culturelles de l’humanité devraient être considérées telles. C’est plutôt son utilisation qu’il faut questionner.
Il en va de même de certaines fêtes. Noël, par exemple, est définitivement une fête profane et une fête sacrée. Son folklore a marqué l’occident pendant des générations. La figure marquante du « Père Noël » qui, comme chacun le sait est, dans son expression actuelle, une invention de Coca-Cola, n’a rien d’un appel à croire en Jésus. L’arbre de Noël et les décorations relèvent bien plus du folklore que de la religion. Et un simple survol des habitudes de vie des québécois nous apprendrait, j’en suis convaincu, que malgré le fait que les gens fêtent Noël en grande majorité, bien peu font une place prépondérante à l’objectif de départ de cette fête qui était de célébrer la Nativité.
Si on fait de la contemplation de la pyramide de Khéops un appel à croire en la mythologie égyptienne, d’Édith Piaf un modèle du christianisme et de Michel-Ange un héraut de la pratique catholique, il faudra interdire 2000 ans d’expression culturelle.
L’auto-censure qu’on commence à pratiquer dans nos écoles est le reflet à mon avis de notre côté frileux. Il ne faut pas déranger personne.
Il existe très peu de gens qui dénoncent cependant le pouvoir accru des parents, souvent peu instruits ou manquant de jugement critique qui s’immiscent de plus en plus dans les affaires scolaires. Par le passé, ces gens étaient reçus par les directions d’école qui prenaient position clairement, la plupart du temps pour leurs professeurs. De nos jours, il y a de plus en plus de « frilosité » qui s’installe chez nos dirigeants, de plus en plus soucieux de l’image publique. Je comprends alors le professeur, souvent précaire, qui, se retrouvant au bas de la chaîne alimentaire, préfère acheter la paix sachant qu’il ne sera pas soutenu.
Des exemples, il y en a. En voici quelques uns qui m’ont été racontés. Dans une école, des parents interviennent pour faire interdire la pièce « Les dix petits nègres » d’Agatha Christie à cause de son titre. Dans une autre, les mots « concert de fin d’étape » doivent remplacer « concert de Noël ». Dans une autre école encore, un parent ayant une 3e année complétée prend rendez-vous avec un professeur parce qu’il n’est pas content de la façon dont le professeur enseigne le français. Dans un dernier exemple, un professeur doit retrancher 2 pages d’un travail de cinq pages en troisième secondaire parce que des parents se plaignent que « 5 pages, c’est bien trop ».
Ces exemples ne sont pas tous religieux mais montrent bien en revanche comment des professeurs surchargés (oui, oui), doivent en plus composer avec les « caprices » de certains parents (heureusement pas tous) qui manquent d’esprit critique et de connaissances adéquates.
Avouons-le, le québécois moyen est un chiâleux peureux légèrement paranoïaque.
Dans un Québec fort, il faudra d’abord cesser d’avoir peur des autres, savoir quels sont nos valeurs propres et surtout cesser de penser que les professeurs sont des idiots.
La culture mondiale est truffée d’œuvres « religieuses ». Leur côté culturel ne doit pas être masqué et l’humanité doit continuer d’en profiter.
Dans l’histoire humaine, on a brûlé des bibliothèques entières de trésors culturels, on a mis à l’index des œuvres monumentales. À chaque fois que cela se passait, l’humanité perdait une richesse immense. C’était une époque de noirceur.
J’ai peur qu’au Québec, on assiste tranquillement à l’instauration d’un règne de noirceur entretenu par les peurs, les préjugés et les agressivités de gens qui, dépourvus d’un sens critique suffisant, auront quand même eu le pouvoir d’imposer leur loi.
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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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