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ENCORE PARLER DE SUICIDE? AH NON! … OUI, MAIS SI C’ÉTAIT URGENT?

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« Il dit ça pour manipuler. »

Combien de fois, on a entendu des gens dire ça, peut-être pour se rassurer sur leur non disponibilité ou parce qu’ils y croyaient réellement? Peut-être aussi que cette expression décrivait comment ils se sentaient eux-mêmes dans cette situation?

Pour avoir travaillé dans ce domaine durant de longues années, être intervenu avec des personnes suicidaires, avoir donné des formations en intervention, et après avoir expérimenté moi-même cette descente abyssale dans l’enfer du non vivre, je sais que l’être qui menace de se suicider n’est pas dans la manipulation. Il est dans son être, dans ce qu’il y a de pire en lui. Il est aux prises avec des forces de destruction qui l’empêchent complètement de voir la lumière. Il est au fond.

Je sais aussi qu’il est très difficile pour une personne qui se sent bien d’imaginer seulement la détresse de la personne qui menace de se suicider.

Et d’autant plus qu’elle dérange.

Elle vient miner le bien-être de l’autre, joue parfois dans ses culpabilités, met dans l’impuissance.

C’est pour cette raison qu’il est justement très important de comprendre ce que cette personne vit au fond d’elle-même.

En elle, ce n’est pas un désir de manipulation qui se vit. C’est uniquement un cri, un unique cri : « faut que ça s’arrête, faut que ça s’arrête! », et pour ça, elle est prête à tout. À totalement tout. C’est effrayant, mais c’est comme ça. À tout!

Ce qui s’est passé, c’est que la personne a fait en elle-même une expérience tragique qui est venu chercher les blessures les plus profondes de son être. Il s’agit d’une expérience unique, celle de la personne.

Cette expérience n’a pas à être jugée, son aspect tragique n’a pas à être évalué.

Cette personne est à prendre telle quelle. C’est tragique pour elle. Un point c’est tout. Que ce soit un échec d’affaires, un échec amoureux ou tout simplement la baisse du soleil d’automne, la personne a vu quelque chose en elle se contracter. Et cette contraction est une souffrance. Une souffrance telle qu’elle se traduit parfois même dans le corps qui se contracte aussi.

Jean-François Dubé décrit un peu cette réalité dans cette magnifique et tragique chanson que j’ai déjà citée dans un autre article:

Hi c’qu’y fait frette

Dedans comme au dehors

Y’a trois quatre couches par-dessus le corps

Et en dedans de moi c’est pire encore

Hi c’qu’y fait frette

Les larmes veulent pas sortir

Y restent sur le seuil de ma porte

Y’ont peur de geler et puis de mourir

Tellement frette

Comment ça se fait, donc?

C’tu Dieu qui m’a regardé pécher

Pis qu’y a dit

Toi, mon maudit, tu vas geler?

C’est ça, et c’est pire que ça.

J’ai personnellement vu un être humain assis dehors par une belle journée ensoleillée de juillet avec sur lui son manteau d’hiver garanti moins 30 degrés. Et il grelottait!

Et c’est difficile à comprendre.

Mais est-ce tellement important de comprendre d’ailleurs?

À quoi cela servirait-il?

À juger? À comparer? À pouvoir se dire : « c’est moins pire que ce que j’ai traversé l’an dernier? »

Mais qui sommes-nous pour juger de l’importance de la souffrance d’un être? Qui sommes-nous pour se placer en juge de la souffrance que doit ressentir quelqu’un, comme si un degré objectif de souffrance pouvait être attribué à un type de situation.

Voyons voir ce que ça donnerait :

Perte d’emploi = 2 points de souffrance.

Perte d’un être cher = 5 points de souffrance.

Si c’est son conjoint, on ajoute deux points.

Si le conjoint est parti pour une autre, on ajoute deux points supplémentaire pour l’humiliation.

Si c’est son enfant, on ajoute 5 points.

Et à combien de points on se suicide, dites-moi?

Et on s’en irait où comme ça? À nier à l’être son expérience propre. À nier ce qui fait l’originalité de ses blessures et de sa vie? À nier son chemin pour lui imposer le nôtre? Une chose est certaine, c’est qu’il saute aux yeux que ce n’est pas comme ça que ça marche, que ce n’est pas comme ça que ça se vit.

Comment deux êtres pourraient vivre la même chose en intensité et en violence? Comment deux personnes pourraient se comparer, même pour un même événement? Ce qui est vrai en fait, c’est que l’être expérimente sa vie en fonction de toutes les blessures qu’il n’a pas encore guéries en lui et que plus il en a, plus il risque de se contracter fortement.

J’ai souvent entendu : il fait une dépression, qu’il se botte le cul.

Jusqu’en quelle année faudra-t-il hurler que ce n’est pas comme ça que ça marche? Jusqu’à quand faudra-t-il dire que toute cette violence adressée à l’être qui souffre ne l’aide pas. Elle le précipite au contraire encore plus bas dans cette expérience de souffrance.

Prenons un exemple imagé. L’être qui souffre est en contraction. Bottez-lui le cul pour vrai. Qu’est-ce qui arrive quand on botte le cul de quelqu’un? Il se contracte sous l’effet du coup de pied. Ainsi on ajoute une contraction de plus à sa contraction. Il souffre donc encore plus.

En fait, ce qui se passe, c’est que l’épreuve dans laquelle la personne est plongée lui fait vivre une souffrance telle que ses forces vives, son âme, le meilleur d’elle-même ne paraît plus, comme si ça n’existait plus. Il est dans un tunnel qui va en se rétrécissant. Il a essayé des stratégies pour se sortir de l’ombre et, à chaque fois, ces stratégies ont échoué. À chaque fois, ça n’a pas marché. Et il se trouve en bout de course dans une impuissance telle qu’il n’a plus d’autre choix.

En formation, on dit souvent que le suicide n’est pas un choix. C’est surtout le résultat d’un manque de choix.

Pour toutes sortes de raisons qu’on n’a pas à juger, il se retrouve à bout de souffle, à bout d’idées, à bout de créativité, à bout de vivre, tout simplement.

Et il n’en voit pas la fin. Et en même temps, il sent au fond de lui que l’épreuve est trop grande, les souffrances trop fortes. C’est là que dans un élan de vie, il se crie à lui-même : « Faut que ça s’arrête! »

Car c’est bien d’un élan de vie dont il s’agit. Car il a raison. Il faut vraiment que ça s’arrête. Ne serait-ce qu’une minute, une heure, une journée, il faut vraiment que ça s’arrête. Il faut savoir en effet que c’est vrai. C’est vrai que c’est trop difficile, c’est vrai qu’il n’en peut plus, c’est vrai que les pulsions de mort sont sur le point de prendre le dessus sur les pulsions de vie.

Faut vraiment que ça s’arrête.

Et si on a la chance qu’il crie à l’aide, à ce moment précis, il faut l’aider. Dans ce temps-là, il n’y a plus de vacances, plus de week-end, plus rien d’autre que : il faut l’aider. Comment? N’importe comment. Tout de suite, n’importe comment. Après on verra.

Louise a rompu avec son copain au bout de quelques mois de fréquentations. Elle n’était pas amoureuse de lui. Puis une nuit, alors qu’un nouveau venu venait d’entrer dans sa vie, elle a reçu un appel. Son ex voulait se suicider. Là, tout de suite. Louise n’a pas réfléchi. Elle s’est habillée et y est allé. Quand elle me raconte cette histoire, elle sait très bien qu’elle n’était pas la meilleure personne pour l’aider. Elle sait que si elle avait réfléchi, elle aurait sans doute appelé quelqu’un d’autre pour qu’il y aille. Mais elle n’a pas réfléchi. Et c’est parfait. Elle s’est précipitée pour l’aider comme elle a pu, a pu voir à ce qu’il ait des soins et a averti ensuite ses proches. Mais elle y est allée. Contre tous les principes d’intervention, contre tout ce qui est logique, elle y est allée. Et c’était ça, la bonne chose à faire.

Je vais sans doute faire sursauter tous les intervenants dans le domaine du suicide en disant cela car chacun sait que l’ex est bien la dernière personne à pouvoir aider un suicidaire en chagrin d’amour. Et je suis bien d’accord avec ça. Louise aussi. Mais sur le coup, elle a empêché le pire d’arriver. Après, on peut toujours réparer.

Personnellement, je dois la vie à un être qui s’est trouvé sur mon chemin de vie juste à temps, qui a su ignorer ses propres priorités, qui m’a fait de la place et qui m’a accueilli. Juste à temps. Et il était temps. J’avais appelé à l’aide. D’un peu partout. Mais c’était l’été, le temps des vacances, le temps où l’on n’est pas disponible. Une seule personne a répondu. Je lui suis reconnaissant d’avoir été là.

En même temps, je n’en veux pas aux autres qui ont su mettre leurs limites. Ils en avaient parfaitement le droit. Mais je dis simplement que c’est insuffisant.

Ouf! Je suis en train de me contredire moi-même sur ce que je dis en formation. « Un bon intervenant sait mettre ses limites. »  Pire. On passe une demi-journée à explorer les limites de chacun et à leur apprendre à se respecter. Et c’est parfaitement vrai aussi.

Masi ce qu’on oublie de dire trop souvent, c’est qu’en urgence élevée, il n’y a plus de limites. Il n’y a plus rien que l’urgence de la situation. Même si ça conduit à des aberrations, même si ça fait faire des folies. L’urgence doit dicter tout ce qu’on fait. Il doit rester en vie. Après on verra. Car s’il n’y a pas la vie, on ne peut plus rien faire.

Il ne s’agit pas de culpabiliser ceux qui mettent des limites.

Il s’agit de prendre conscience que tout n’est pas urgent et que quand ça l’est, il faut le prendre au sérieux.

Complètement au sérieux.

Faut-il encore une fois parler de suicide?

Bien sûr que oui.

Parce que c’est encore dramatique. Parce que les gens ignorent encore trop qu’il faut prendre ça au sérieux. Parce que, comme humain, il faut avoir la compassion de rester vigilant afin de tendre la main à celle ou celui qui n’a pas notre chance de profiter de la vie, d’avoir du plaisir, de rire, de s’amuser.

Parce que la solidarité humaine exige, il me semble, que l’on se préoccupe des abysses dans lesquels certains sont plongés.

Juste parce que nous sommes tous reliés.

Et que tant qu’il y aura quelqu’un à côté de moi dont le drame lui fait zapper sa vie, mon plaisir devrait être un peu moins bon, un peu plus amer.

Nous sommes tous reliés.

Nous sommes… l’humanité!

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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