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IL Y A COMME UN «BUG» DANS L’ÉDUCATION ET LE «BUG» NE VIENT PAS DES JEUNES.

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J’ai été enseignant durant trente ans. Au secondaire, puis au collégial. Et je peux dire qu’au fil des ans, les jeunes n’ont pas changé. Ils sont désespérément et agréablement… jeunes. Tout simplement. Et notre boulot, c’est de leur donner la meilleure éducation possible.
Ça fait trente ans que j’entends des enseignants se plaindre de leurs classes en disant : « Ce n’est plus comme c’était… la qualité baisse. » Et ils sont sincères. Ils se croient. Ils sont certains de leur affirmation.
Sauf que si c’était vrai, on aurait des légumes dans nos classes. Pas des jeunes. Pourtant, dans ma propre expérience, pour peu qu’on leur fasse confiance, ces jeunes sont capables de beaucoup et parfois de beaucoup plus que nous-mêmes l’étions. Encore faut-il qu’ils aient des modèles.

On entend de partout que c’est une génération d’inconscients, d’incultes, d’insouciants.
Mais bien sûr.
Depuis quand demande-t-on à un jeune de première secondaire d’être cultivé?
Depuis quand exige-t-on d’un jeune de première secondaire d’être conscient?
C’est sa nature d’être inconscient de beaucoup de choses.
Et c’est notre boulot de le rendre conscient.
Dans l’armée, on recrute des jeunes pour les forces spéciales justement parce qu’à 18 ans, on n’a pas la même conscience du risque et de la mort qu’à 40 ans. C’est normal. Pourquoi s’en offusquer?
Il me semble facile d’accuser les jeunes de tous les torts.
Et je crois que malheureusement, le problème, il n’est pas où l’on croit. Encore.
Mon cheval de bataille principal est devenu cette capacité qu’il faut absolument acquérir de se regarder soi-même. La paille et la poutre. Encore.
En mettant les torts sur les jeunes, on manque encore le bateau de faire son propre examen de conscience. Comme d’habitude.
Et les jeunes apprennent bien plus de ce que nous sommes que de ce que nous disons.
Et nous sommes à l’ère de la responsabilité de l’autre.
Il nous faut un coupable autre que nous-mêmes.
C’est pratique et déresponsabilisant. Ouf… C’est l’autre le problème.
Alors qu’en fait une fois que j’ai dit ça, je n’ai plus aucun pouvoir parce que je n’ai pas le pouvoir de changer l’autre. Déresponsabilisé et impuissant. C’est ça que je deviens. Mais comme je ne me sens plus coupable, il me reste à me conforter dans cette baisse d’anxiété et me plaindre encore plus de ce que l’extérieur devient. Toujours dans l’impuissance.
Lorsqu’un jeune fait une connerie – car c’est dans sa nature de faire des conneries -, plutôt que de s’outrer de ce qu’il devient en mettant la faute sur une supposée obscure génération perdue, pourquoi ne pas se demander ce que nous pouvons y faire?
Lorsque ma fille a voulu ouvrir un compte « facebook », j’y ai mis une seule condition. Celle d’être son « ami facebook ». Pour voir ce qu’y s’y passe. Pour superviser. Pour intervenir au besoin. Et ma foi, ça se passe très bien. J’ai vu apparaître un jour un « ami » facebook de 30 ans (elle en a 15). Je suis intervenu. Il n’est plus là. Ça a été alors l’occasion d’une très belle discussion sur les cyberprédateurs.

Lorsque je me suis aperçu que les jeunes commençaient à se saluer d’une façon étrange : « Salut la pute… Bonjour salope. », j’y ai vu une belle occasion de parler de respect, d’expliquer que certains mots ne peuvent pas être « affectueux ».
Mais en même temps, je me suis vu dire des choses qui, à mon niveau n’étaient pas non plus acceptables : « hi c’que t’es con des fois ». Ben oui… je disais ça, moi. Et j’ai changé mon langage. Parce que le vrai pouvoir, il est en moi et dans ce que je fais. Pas uniquement dans ce que j’enseigne.

Aujourd’hui, on assiste à une dichotomie dangereuse pour l’éducation des jeunes. Le laxisme des dernières années est encore endossé par beaucoup mais un retour aux valeurs traditionnelles frôlant le fascisme est aussi en train d’émerger. Si bien que souvent, peu importe l’événement, soit on le banalise, soit on le réprime avec force. Et dans aucun des deux cas, on se demande si c’est réaliste et surtout efficace.
On ne se pose pas les questions de fond.
On juge, on réprime, on laisse faire, on en rit.
Ben voyons…
Prenons un exemple dramatique : l’écriture du français.
Beaucoup sont outrés de voir comment nos jeunes s’expriment lorsqu’ils écrivent.
Et c’est très vrai.
Comme si la notion de « faire une faute d’orthographe » n’existait plus.
En même temps, on entend beaucoup de jugements : les jeunes sont inconscients, font du « je m’en foutisme »,  c’est une génération perdue… j’ai même entendu « c’est un manque d’intelligence de toute une génération ».
On dirait qu’on a oublié.
On se dit que c’était mieux dans notre temps.
Mais pourquoi a-t-on si peu de mémoire?
Personnellement, ce ne sont pas les programmes d’étude en français qui m’ont fait apprendre à écrire sans faute. C’est un professeur de biologie en deuxième secondaire. J’avais eu la note 0 dans son examen malgré que j’aie répondu avec exactitude à toutes ses questions. Mais j’avais fait dix fautes et l’examen était sur 10. Et il m’a donné zéro. Évidemment que j’ai hurlé. À 13 ans, on hurle à l’injustice pour ça. Mais tant mes parents que la direction ont tenu bon. Personne n’a sorti de normes de mesures et évaluation disant qu’en biologie on en peut juger du français puisque ce n’est pas la matière enseignée. Il ne me restait plus qu’un choix. Apprendre à écrire le français. Parce que le français, ce n’était pas une matière scolaire – aussi, oui, mais quand même – c’était au-delà de ça une nécessité partout.
Ce ne sont pas non plus les programmes de français qui m’ont donné le goût de la lecture. En première secondaire, on lisait le « Roman de Renart », en deuxième « Gargantua et Pantagruel » et en cinquième « Le génie du chrstianisme ». Ouf… Non, ce qui m’a donné le goût de lire, c’était les aventures de Bob Morane que je lisais déjà d’ailleurs depuis ma cinquième année. Ah… Bob Morane. Que de plaisir j’ai eu en combattant l’Ombre Jaune avec lui. C’est là que j’ai appris le sens du mot « machavélique », pas en lisant Machiavel!
Ce n’était pas mieux dans notre temps. Mais il y avait une attitude différente. Il y avait un consensus social. Et un consensus social, ce n’est pas créé par les ados. C’est créé par les adultes.
Aujourd’hui, il y a encore un consensus social. Il y a de nouveaux péchés sociaux. Fumer, jeter une canette par la vitre de sa voiture, acheter une voiture qui consomme beaucoup d’essence. Mais écrire comme il faut n’en fait plus partie. Ne pas diffamer autrui n’en fait plus partie. Ne pas juger n’en fait pas partie non plus. Et on voit maintenant que de menacer de mort quelqu’un sur facebook n’était pas dans la liste. Ça va le devenir puisqu’on vient de se rendre compte que ça va trop loin. Mais dans tout ça, une seule chose demeure cruciale à mon avis.
Se demander, comme adultes, ce que l’on transmet comme valeurs aux jeunes.
Clairement.
Sans hypocrisie.
Sans faux-semblant.
Dans une école de la région où j’habite, il y a une tradition en cinquième secondaire : le « party de clos » de la fin de l’année. En effet, depuis des lustres, les élèves louent un grand champ quelque part et vont « boire leur vie » comme ils disent. Les parents laissent faire, la direction laisse faire… Et personne ne se mobilise.
Par contre, si quelqu’un est pris avec un joint, c’est un scandale. La police est alertée, les intervenants sociaux débarquent.
Et personne ne se dit : ce n’est qu’un joint…
Quelqu’un me dira : oui, mais c’est illégal…
Bien sûr.
Mais «une beuverie » à 16 ou 17 ans aussi.
Et la science nous apprend que le joint est beaucoup moins dangereux que l’alcool.
Mais personne ne se préoccupe de ça. Bien sûr.
Car c’est socialement admis que les jeunes puissent s’enivrer à 16 ans.
Alors que la « drogue », ben… on a élu un gouvernement qui a fait mourir un projet de loi visant à décriminaliser le cannabis.
Ouais…
Dans ma vision des choses, ça s’appelle de l’hypocrisie.
Dans un collège quelque part au Québec, – peut-être dans tous, je ne sais pas – l’association étudiante organise un « party » de début d’année pour les élèves de première année (et les autres). Ces élèves n’ont pas 18 ans. C’est organisé dans un bar. Et ils affichent sans problème leur publicité dans le collège. Personne ne se pose de questions. Pourtant, lorsqu’un professeur autorise dans une classe un vendredi après-midi alors qu’il s’est assuré que tous avaient 18 ans et que personne n’avait d’autre cours ensuite, qu’on y boive 5 bières, il est poursuivi de mesures disciplinaires. Avec raison? Bien sûr. Mais personne ne s’est demandé si le geste n’était pas une contestation de l’ordre établi. Car ça, ce n’est pas « politiquement correct ». Mais « boire sa vie » à 16 ans dans un champs, ça l’est.
Et bien sûr, tant qu’il n’y aura pas de mort par coma éthylique, ça le restera.
Et ça, pour moi, ça s’appelle de l’hypocrisie.
Tout ça, voyez-vous, c’est créé par les adultes. Pas par les jeunes.
Je pense donc que la solution réelle à cette supposée génération d’inconscients, c’est de se poser des questions d’abord sur notre propre conscience. En faire l’examen. Attentivement. Sans faux-semblant. Sans ce besoin de « sauver les apparences ».
Lorsqu’on lance la pierre aux jeunes, on lance la pierre dans un miroir.
Les jeunes sont ce qu’on en fait. Ils sont notre miroir.
Et lorsqu’on « sauve les apparences », on a des institutions « politiquement correctes », mais elles ne servent à rien dans une vraie démarche d’éducation.
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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

4 COMMENTAIRES

  1. Bonjour. Vous me dites que mon opinion vous semble en surface et liée aux faits relatés. En fait, mon opinion relève d'une pensée qui est la mienne et que je ne crois pas en surface. Les faits relatés ne sont que des exemples. Vous dites ensuite que l'opinion générale donne cette faculté de dénoter l'immoral dans ce qui semble habituellement incorrect. Je ne suis pas certain de bien saisir votre pensée. Si vous entendez par là que l'opinion générale a la capacité de bien voir ce qui est immoral, je vous rappellerai qu'une opinion générale n'est que la voix de la majorité et donc de la "norme" au sens sociologique. Si je vous suis bien alors, il serait moral dans certains pays de lapider les femmes puisque c'est là l'opinion générale alors que dans le nôtre, ce serait immoral. Je ne peux alors bien évidemment pas être d'accord avec vous.

    Dans un deuxième temps, vous me dites qu'il est prétentieux de penser connaître les impacts théoriques, mais je saisis mal à quel sujet. Quoi qu'il en soit, je demeure avec l'idée qu'en parlant de prétention, vous parlez de moi. Si c'est le cas, il s'agit d'un jugement que je ne vous donne pas le droit de faire. Cependant, je suis d'accord avec vous pour dire qu'il serait prétentieux de prétendre connaître à l'avance les impacts de changements, quels qu'ils soient. C'est d'ailleurs loin d'être ce que j'affirme.

    Je me permets cependant de vous signaler que vous avez zappé le plus important de mon texte, peut-être parce que je n'ai pas été assez clair.

    Je le résume.

    Mon objectif est simplement de soulever que les jeunes ont le dos large, qu'on les pointe du doigt facilement alors que comme adultes, on ne se donne pas souvent l'occasion de se remettre en question. Nous façonnons ces jeunes. Et ils sont notre miroir. Si nous ne voulons pas qu'ils soient comme ils sont aujourd'hui, c'est nous qu'il faut regarder. Et oui, c'est mon opinion que nous construisons actuellement une société basée sur l'apparence et les faux semblants, sur une sorte d'hypocrisie générale où il semble difficile de se poser les vraies questions. Une société de plus en plus à droite mais qui ne met pas le doigt sur le bobo mais un pansement pour ne pas qu'il paraisse.

    En terminant, je voudrais vous dire que je ne comprends pas votre exclamation du début "belle réflexion" alors qu'en fait vous semblez en désaccord sur la plupart des points.

  2. Belle réflexion! Mais la question par rapport à l'hypocrisie est selon moi bien plus profonde que vous le prétendez. Votre opinion me semble de surface en l'espèce et selon les faits relatés. Je crois que la plupart des citoyens n'ont pas cette capacité de décelé le non-conforme ou le hors-normes dans certains gestes alors que l'opinion générale donne cette faculté de dénoter l'immoral dans ce qui semble habituellement incorrect. Outre la gravité des conséquences que peut avoir un coma éthylique versus celles reliés à la consommation de marijuana (ou l'absence de conséquence dans ce cas), la question n'est pas à savoir si cela est légal ou non, moral ou pas, et il est prétentieux de croire avoir la réponse vis-à-vis les impacts théoriques que cela pourrait avoir. Bien d'accord avec vous sur le potentiel des jeunes cependant. Bonne journée !

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