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INTIMIDATION, HARCÈLEMENT, TAXAGE: L’HISTOIRE SE RÉPÈTE. (TÉMOIGNAGE)

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Note: cet article a été écrit en 2011 alors qu’une jeune fille victime de harcèlement dans une école du Québec s’est suicidée.
Je crois bien qu’il y aura toujours, et particulièrement dans les écoles, des situations comme celle à laquelle a mis fin Marjorie Raymond cette semaine en se suicidant. Elle n’avait pas trouvé d’autres solutions. C’est dommage.
Il y a cinquante ans, c’était pareil. 
 
Moi, mon nom rimait avec « tapette ». Combien de fois croyez-vous que j’ai entendu ça? Par-dessus le marché, je ne jouais pas au hockey ni au baseball, je n’aimais pas les sports en général et je n’avais pas beaucoup d’amis garçons, leur préférant de loin la compagnie des filles. On m’offrait régulièrement des claques sur la gueule, on se moquait de moi, et oui, ça me faisait mal. Mais pas aussi mal que ce qui s’est passé un jour où j’ai été « taxé » comme on dirait maintenant.
Et ma pensée, particulièrement aujourd’hui, va au gars qui m’a terrorisé lorsque j’avais 8 ans. 
 
Imaginez… Huit ans… Comme on ne peut pas se défendre beaucoup à cet âge-là. Et comme on croit forcément notre « intimidateur » puisqu’il est plus vieux que nous souvent.

À l’époque, la compagnie JELLO mettait dans ses boîtes des jetons avec des images de vieilles voitures. J’avais toute la collection. Un jour, un gars de peut-être 12-13 ans – il me semblait vieux, en tout cas –  m’attendait au bas de la rue. Il m’a empoigné par le col de mon chandail. Il m’a demandé de lui apporter ma collection. Bien sûr, j’ai commencé par dire non. Cette collection était toute ma vie et toute ma fierté. Quand on a huit ans, qu’on se fait traiter de tapette et qu’on fait rire de soi tous les jours de sa vie, on met sa fierté là où on peut, n’est-ce pas? Alors cette collection, j’y tenais. Et j’ai dit non. Bravement. Fièrement. Mais il m’a empoigné encore plus fort. À treize ans, on est bien plus fort qu’à huit ans, n’est-ce pas? Et il m’a dit : « Si tu ne me l’apportes pas demain à la même heure, je te retrouverai, je te tuerai et je te mettrai en morceaux. »  
Et j’ai eu peur. En fait, j’avais peur depuis le début, seulement là,  j’étais terrorisé. Le mot n’est pas trop fort. Je vivais de la terreur. Ma fierté et ma bravoure avaient disparu. Je suis rentré chez moi en lui promettant de lui amener le lendemain. Je n’en ai parlé à personne. J’étais beaucoup trop terrorisé pour en parler à mon père qui m’avait déjà prouvé abondamment que je ne pouvais pas compter sur lui ni à ma mère qui n’aurait sans doute fait que crier : « j’espère que tu ne te laisseras pas faire » sans rien faire elle-même. Les adultes ne prennent pas au sérieux les enfants de 13 ans. Les enfants de huit ans, par contre, les prennent très au sérieux.
Je suis allé la chercher, je lui ai remise le lendemain, je ne l’ai dit à personne. Une partie de ma vie s’envolait avec cette collection que j’avais mis tant de temps à réunir.  Une partie de ma vie et une partie de mon innocence. Je crois bien la dernière partie.
Ce jour-là, il faisait froid. Mais je ne me souviens plus très bien si c’était dans l’air, dans mon cœur ou dans mon corps. Je crois que c’était un peu des trois. Non! C’était complètement les trois. Je me souviens bien de son air de triomphe lorsqu’il a ajouté « j’espère que c’est vrai qu’elle est complète, sinon je vais revenir te voir ». Je me souviens de son vélo qui s’éloigne dans le soir. Et je me souviens de moi, rentrant à la maison. Seul. Tellement seul.
Car en lui remettant ma collection, j’avais scellé mon silence à jamais. Je ne pouvais plus en parler à quiconque. J’avais honte. Honte d’avoir été faible. Honte d’être une proie si facile. Honte aussi de n’avoir pu régler ça moi-même.
Nous étions l’automne. Je n’ai plus jamais aimé l’automne.
Cinquante ans plus tard, non seulement je me souviens de la scène, mais je suis capable de retoucher en moi à l’émotion ressentie alors. Cette peur, je l’ai en moi. Je la porte encore comme une cicatrice. Et bien qu’elle soit refermée, cela a marqué à jamais ma personnalité.
J’ai développé pour m’en défendre une façade de fort et de confiant en lui. Mais je dois me parler très fort à chaque fois que je dois me défendre contre quelque chose car j’ai encore l’impression que je prends le risque de me faire tuer. Bien sûr, je sais avec ma tête que ça ne sera pas le cas. Mais je sens à l’intérieur, et je le sens très bien, que la cicatrice se gonfle alors, prête à se rouvrir. Je sens la peur me tordre le corps et le cœur. Et là, de toutes mes forces, je me dis : bats-toi pour ta vérité! Prends le risque! Le risque de te faire tuer! Le risque de te faire abandonner! Le risque de te faire rejeter! Et c’est la peur alors qui me fait avancer. Parce que je pense bien que ce jour-là, je me suis dit que plus personne ne me referait ça.
Mais aujourd’hui, cinquante ans plus tard, quand je vais dans un marché aux puces, je cherche s’il y a ça, une collection de jetons JELLO car il me semble que si je pouvais me la procurer, je réparerais quelque chose. Il en existe encore sur internet. Ça coûte 200$. Mais je ne me décide pas. Peut-être parce que je sais que ça ne rachèterait rien.
Et il m’arrive souvent de regretter de ne pas avoir pris, ce jour-là, le risque de mourir.
Mais j’avais 8 ans.
Et à 8 ans, on ne prend pas ce risque. 
 
On n’en est pas capable.
Aujourd’hui, on parle souvent de ça comme un phénomène nouveau. On lui a mis des mots : intimidation, bagarre, taxage. Des mots qui sonnent bien mais qui ne décrivent pas la réalité complètement.
Parce que dans l’univers adulte, ça ne sonne pas comme ça. Parce que dans l’univers adulte, une bagarre, ça s’appelle « voie de fait » et c’est un acte criminel. Parce que dans le monde adulte, le taxage, ça s’appelle de l’extorsion et c’est un acte criminel. On passe notre vie à placarder des affiches « piquer c’est voler » dans les magasins. On nomme ça de la prévention et de la responsabilisation. Il serait peut-être temps de nommer les choses par leur nom dans ce domaine aussi. Du taxage, c’est de l’extorsion. C’est un crime. Ça mérite une poursuite et, comme dans tout délit d’un mineur, une enquête et un suivi par la DPJ. Frapper une tête contre une case, c’est aussi un crime. Pourquoi ne pas traiter les crimes pour ce qu’ils sont? Peut-être enverrions-nous enfin un message clair aux jeunes que c’est sérieux. Que ça va être pris au sérieux. Un message clair autant aux gens qui commettent ces actes qu’à ceux qui en sont les victimes. Les contrevenants sauront à quoi s’attendre. Les victimes se sentiront plus en confiance de porter plainte.
Souvent, comme adultes, nous ne prenons pas les peurs et les tristesses de nos enfants au sérieux.
Vous ne vous souvenez donc pas de votre première peine d’amour? Vous étiez presqu’un enfant. Mais n’est-ce pas celle-là qui a fait le plus mal?
Quand on a trente ans, on n’a pas peur d’un jeune de douze ans. Mais quand on en a huit, on est terrorisé. Et une « terreur d’enfant », ça n’existe pas. C’est une terreur tout court et elle est tout aussi effrayante que celle que nous avons plus vieux. Ce n’est pas parce que ça ne nous fait pas peur à nous que ça ne doit pas être pris à la légère.
Et les jeunes doivent savoir qu’ils pourront compter sur nous.
Pour les prendre au sérieux.
Pour les défendre.
Pour les aider.
Oui, il faut des services de plus dans les écoles. Mais il faut des familles aussi. Il faut des amis. Il faut une société qui se mobilise derrière ça et qui dit clairement : NON.
Dans quelques semaines, nous aurons oublié Marjorie.
Elle ne sera plus d’ « actualité ».
 
C’est bien triste mais c’est comme ça.
Mais est-ce que ça aura changé notre façon de voir? Notre façon d’agir?
Il ne faut plus banaliser ni par les mots, ni par les conséquences, ni par les suivis, des actes qui, s’ils sont vieux comme la terre, n’ont jamais été aussi discutés et aussi peu pris en compte de façon appropriée.
Chez nos jeunes aussi, le taux de criminalité doit baisser.

Et qu’on se le dise:  l’intimidation, le harcèlement, la violence verbale et physique, le taxage, ce sont des crimes.

Celui qui le commet est un criminel, celui qui le subit est une victime et celui qui en est témoin et qui ne dit rien est un complice.

C’est comme ça et ça doit être dit.
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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

3 COMMENTAIRES

  1. Intimidation-Partie 2

    Si ça n'avait pas été de mes vrais amis, je n'aurais pas tenu le coup à l'époque…J'ai passé mes deux années à la polyvalente dont je vous parlais à prévoir sortir de classe pour aller aux toilettes et m'ouvrir les veines, à l'école…Je me disais qu'ainsi, le temps qu'ils partent à ma recherche, j'allais être morte…Et qu'en le faisant à l'école (avec une lettre de suicide), ça ferait peut-être réfléchir quelques-un…J'avais souvent la lame de rasoir sur moi et la lettre aussi…Mais, chaque fois,je voyais mes vrais amis avec moi, qui m'aimaient malgré ce que les autres disaient…Et ça m'a donné la force de continuer…Merci à cette gang qui va se reconnaître, je vous dis aujourd'hui que vous m'avez sauvé la vie…

    Lorsque mon inscription pour mon secondaire 5 a été faite, je savais qu'il ne me restait plus beaucoup de temps à endurer cet enfer et je me suis sentie libérée…J'ai donc changé de comportement…Cela faisait un an et demi que j'essayais que les populaires m'aiment, mais peu importe ce que je faisais, ça ne marchait pas…
    J'ai lâché prise et j'ai décidé d'être moi. Je me faisais encore rabaisser, traitée de tous les noms, j'avais toujours des coups sur mon cadenas…Mais j'en profitais avec mes amis, je déconnais et je me foutais de ce que les autres pensaient, je me faisais du fun avec mes amis!J'ai appris que peu importe ce que je ferait dans la vie, certaines personnes ne m'aimeraient jamais…Alors aussi bien être moi-même pour que ceux qui m'aiment le fassent pour ce que je suis vraiment! Depuis ce temps, je suis plus heureuse…Mais j'ai été chanceuse d'être aussi bien entourée…

    J'ai aussi fait comme plusieurs filles et essayer de me faire aimer de la mauvaise manière, ce qui a fait que les gars en ont profité et ma réputation n'a fait qu'empirer…Aujourd'hui, je comprends que ce n'est pas la bonne façon, mais je prenais ce désir et cette attention pour de l'amour…Je me faisais tellement toujours dire que j'étais laide que de sentir qu'un gars avait envie de moi…Wow!Je me sentais quelqu'un…J'ai perdu mes chances avec quelques bons gars sérieux car ils me prenaient pour une pute et croyais que je couchais avec n'importe qui…Alors que j'étais avec un garçon depuis 1 an ½ et que j'avais toujours été fidèle, il y avait encore des rumeurs que je le trompais… Je suis partie de la Beauce depuis deux ans et j'entends encore des rumeurs parfois!Pourtant, entre les rumeurs sur mon dos et la réalité, il y a tout un monde…Il ne s'est pas passé le dixième de ce que les gens s'amusent à raconter.J'aimerais que les gens cessent de critiquer pour critiquer. Ils ne savent pas à quel point ça peut détruire une vie…Que ce soit une insulte ou une fausse rumeur…Aujourd'hui, je suis capable de passer par-dessus tout cela, mais les blessures sont encore là…et je devrai vivre avec elles le reste de ma vie.

    NE JUGEZ PAS CAR VOUS NE CONNAISSEZ PAS TOUTE L'HISTOIRE!

    SURVEILLER VOS PAROLES ET VOS GESTES CAR ILS PEUVENT BLESSER BIEN PLUS QUE VOUS NE LE PENSEZ.

    ET SOYEZ VOUS-MÊME!PEU IMPORTE CE QUE L'ON FAIT, CERTAINES PERSONNES NE NOUS AIMERONT PAS! SOYEZ VOUS-MÊME POUR QUE CEUX QUI VOUS AIME LE FERONT POUR LES BONNES RAISONS.

  2. INTIMIDATION-PARTIE 1

    J'ai été intimidée au primaire et au secondaire…Je ne me défendais pas et j'étais du genre flyée alors ça ne m'aidait pas.Le pire, ça a été mon secondaire 3 et 4 .Je venais de changer d'école (j'étais déménagée) et j'ai essayé de m'intégrer…Mais je n'avais pas de vêtements de marque, je n'étais pas originaire de l'endroit et en plus, je n'étais pas cool car je ne fumais pas…Bref, je ne valais rien à leurs yeux. Je me suis fait une petite gang d'amis , amis que j'ai encore 10 ans plus tard, amis grâce à qui j'ai tenu le coup.

    Je ne me suis jamais fait frapper, mais parfois j'aurais préféré. Peut-être que les adultes auraient pris ça un peu plus au sérieux. Des professeurs ont remarqué ce qui se passait et deux d'entre eux ont essayé de m'aider, mais ils n'étaient pas réellement en mesure de le faire, ils ne savaient pas trop quoi faire et j'avais toute la gang de populaire après moi, ça n'a qu'empirer après. Un des gars a fait semblant d'être amoureux de moi et m'a envoyé une lettre d'amour pour m'écoeurer par la suite. J'avais des coups sur mon cadenas(colle, crachats, muffins écrasé avec de l'eau pour faire de la bouette, serviette hygiénique utilisée) le matin quand j'arrivais, à la première pause du matin, quand j'arrivais sur l'heure du dîner, à la fin du dîner, à la dernière récréation et avant de partir…Ils ne manquaient aucune occasion…J'ai fini par aviser la direction de l'école, à bout,ils m'ont simplement changés de case…Ça n'a rien changé…

    Je n'ai jamais compris pourquoi ils me détestaient tant car aucun d'eux ne m'avait jamais adressé la parole autrement que pour m'insulter.Qu'avais-je bien pu faire de mal?J'ai cherché longtemps…Aujourd'hui, je cherche encore parfois…

    Mes parents ne pensaient pas que c'était si sérieux et me disaient seulement de les ignorer. Ils ont fait de leur mieux, je ne leur en veux pas du tout. Pour ne pas leur faire honte, je ne leur racontais pas tout non plus. Je me sentais tellement…pas bonne!Laide(je me le faisais tellement dire), grosse…J'avais peur qu'ils aient honte de leur fille… Ils ont compris le sérieux de ce que je vivais après un an et m'ont donné la permission de m'inscrire à une autre école pour ma dernière année. J'y ai passé ma dernière année de secondaire et ce fut la plus belle de ma vie.Peut-être était-ce car c'était en ville et non dans un village et que le monde était plus ouvert au monde de l'extérieur (appartenance),mais, là-bas, je n'ai jamais eu de problèmes..

    Aujourd'hui, je m'en sors bien…J'habite loin de ma famille et de mes amis pour suivre une formation universitaire. Je n'ai pas beaucoup d'amis par ici. Pas que je ne sois pas sociable, mais j'ose plus ou moins aborder les gens à l'école de peur de me faire niaiser encore. Même à 24 ans, les blessures sont encore là.J'ai donc beaucoup d'amis, mais pas beaucoup à l'école…Je travaille là-dessus.

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