L’ÉPARPILLEMENT DES MUTANTS

L’ÉPARPILLEMENT DES MUTANTS

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L’humanité court à la catastrophe.
C’est presqu’un cliché de dire une telle chose, surtout qu’on ne veut plus l’entendre, comme si en se voilant la face, on évitait le pire.
Redisons-le alors, haut et fort: l’humanité court à la catastrophe.
Et je crains bien qu’elle y court plus vite que son ombre. Malheureusement.
 
 
 
Vous lisez encore ce texte? Bien. Alors regardons ça de plus près…
 
Cette catastrophe sera sans doute plurielle. Elle ne sera pas simplement une catastrophe écologique ou encore une catastrophe économique.  Elle ne sera pas un marasme politique ou une guerre encore possiblement nucléaire. Elle ne sera pas la disparition de la solidarité, déjà bien entamée, au profit d’une individualisation outrancière.
Non.
Elle sera tout ça à la fois… si on continue comme ça.
Ce sera ça, la fin du monde.
Et je crains que ce soit ce qui nous guette. Dans malheureusement pas très longtemps.
Il faudrait ici que j’explique mes propos, mais je crois que c’est inutile puisqu’au fond de nous-mêmes, nous le savons très bien. Au fond de nous-mêmes brûle une insécurité qui nous fait nous pencher vers le radical, ce qui est extrémiste. Comment expliquer autrement la montée de ce qu’on appelle la droite un peu partout? Comment expliquer aussi la recrudescence de l’extrémisme dans les religions? Comment expliquer autrement les milliards de jugements globaux proférés chaque jour? Comment expliquer alors ce tohu-bohu d’indignation surgi d’une foule en colère incapable de se donner des moyens d’agir, et ce, à chaque fois que quelque chose se produit qui défie le sens commun?
Mais le temps n’est plus à l’indignation mais à la réflexion puis à l’action. Le temps n’est plus à la « manifestation » trop bien encadrée par les autorités compétentes et qui, en bout de ligne, ne permet qu’un exutoire temporaire à la vapeur de non-sens qui s’accumule en nous.
Allons bon. De quoi je parle au juste? Est-ce que je ne fais que dire des phrases creuses et vides de sens?
Non. Pas du tout.
Je parle de véritables projets de société qui manquent complètement, je parle du profit pour le profit, à outrance, au détriment – toujours – de ceux qui n’ont pas le pouvoir. Je parle de ce pouvoir encore et toujours laissé aux mains de quelques-uns. Je parle de l’occidentalisation du monde nommée à tort mondialisation et qui va finir par nous péter à la gueule parce que c’est absurde de réduire les cultures mondiales à une sorte d’américanisation globale. Je parle de la catastrophe écologique qui se prépare et dont la négation totale ou partielle est orchestrée sans doute par quelques pontes capitalistes extrémistes aux intérêts évidents. Je parle de l’écart sans cesse grandissant entre une élite pseudo-intellectuelle snob et un peuple pourtant bien intentionné mais dont le français laisse tellement à désirer que les deux partis ne se parlent presque plus tellement ils ne se comprennent pas. Je parle de l’intolérance grandissante, des jugements à outrance, de l’impossibilité d’échanger des idées sans se faire plaquer au sol par l’argument final : quel con! Comme si c’était un argument. Je parle du cloisonnement de plus en plus grand des différentes classe sociales, chacune luttant davantage pour sa survie – on le comprend – que pour le bien collectif. Je parle de l’omniprésent « chacun pour sa gueule » né peut-être de l’échec des tentatives de révolution des générations précédentes.
Je parle aussi du sort que j’anticipe que beaucoup feront à cet article pour peut-être s’en protéger : Quel con! Quel démagogue! Quel imbécile! Il ne dit rien! Il parle à travers son chapeau! Qu’il donne des chiffres précis, des données fiables, des faits convaincants!
Mais je n’ai ni chiffre, ni données, ni faits bien classés dans ma tête.
Je n’ai, lorsque j’écris cela, qu’un cœur qui a peur mais qui espère à la fois à partir d’un sentiment curieux, une intuition, une conviction. Oui, c’est cela. Une conviction.
La conviction, comme l’espère Edgar Morin, que le monde est en « métamorphose ».
La conviction qu’un peu partout, des gens ont cessé de seulement de s’indigner, se sont désintéressés du vieux monde dont on ne peut plus rien espérer et ont commencé à se transformer eux-mêmes et parfois aussi à bâtir de petits projets.
La conviction qu’un peu partout, certains sentent qu’ils peuvent faire une différence. À leur mesure. À la hauteur de leurs attentes.
Ils viennent de toutes les couches de la société. Ils sont le résultat d’un choix. Un choix personnel qu’ils ont fait de dire « oui » à leur intérieur qui les sollicitait.
Le choix d’aller plus loin que ce qu’on leur a offert.
Ce même choix qui, peut-être, vous sollicite en lisant ce texte aujourd’hui : marcher vers la conscience de soi.
Une conscience qui ne peut se contenter des compromis sociaux de la droite ni de la gauche. Une conscience qui n’a que faire des accommodements raisonnables pas plus que de l’intransigeance extrémiste du « adaptez-vous ou partez ». Une conscience qui découvre peu à peu que l’avenir est dans la réunification des contraires, que le multiculturalisme n’est pas contre la protection de sa propre culture. Une conscience qui ne peut vivre dans l’apparence mais qui exige l’authenticité. Une conscience qui sait que l’autre n’est une menace pour soi que si l’on ne se possède pas soi-même.
Et les gens qui ont fait ce choix, je les appelle les mutants.
Des gens pour qui la société d’aujourd’hui et son avenir sombre n’est plus un sujet d’actualité. Des gens pour qui la transformation est déjà commencée. Des gens pourtant que le désespoir guette souvent parce qu’ils ne se connaissent pas. Ne savent pas qu’ils existent. Ne savent pas qui ils sont. Et qui, malheureusement, lorsqu’ils se connaissent, ne s’aiment pas trop souvent parce que leur transformation n’étant que partielle, ils ne sont pas encore capables de voir en l’autre l’espoir d’une nouvelle humanité. Ils ont trop le nez collé à leur « cause » et ne voient en l’autre que quelqu’un qui ne la partage pas.
Comme le dit Edgar Morin  (La Voie):
« Mais il existe déjà, sur tous continents, en toutes nations, un bouillonnement créatif, une multitude d’initiatives locales, dans le sens de la régénération économique, ou sociale, ou politique, ou cognitive, ou éducationnelle, ou éthique, ou de la réforme de vie. Mais leur dispersion est inouïe. (Tout ce qui devrait être relié est séparé, compartimenté, dispersé). Ces initiatives ne se connaissent pas les unes les autres, nulle administration ne les dénombre, nul parti n’en prend connaissance. Mais elles sont le vivier du futur. Le salut commencera par la base. Il s’agit de les reconnaître, de les recenser, de les collationner, de les répertorier, et de les conjuguer en une pluralité de chemins réformateurs. En chacun et en tous, il s’agit de relier, améliorer, stimuler. Ce sont ces voies multiples qui pourront, en se développant conjointement, se conjuguer pour former la Voie nouvelle, laquelle altérerait et décomposerait la voie que nous suivons, et nous mènerait vers l’encore invisible et inconcevable Métamorphose. »
À mon avis, cette métamorphose doit commencer par une transformation intérieure.
Une transformation telle qu’il nous sera possible ensuite de réunir les mutants sans qu’ils se nuisent l’un l’autre comme on le fait souvent lorsqu’on perçoit la division et la séparation.
Car cette « reliance » dont parle Morin est essentielle à la complète transformation. Le vieux monde, lui, est déjà relié. Ce n’est pas l’argent qui le rend fort. C’est cette capacité qu’ont ses membres de se reconnaître entre eux, de s’unir, de se concerter.
Leur « reliance » porte différents noms : looby, clubs sélects, réseautage. Un récent article de l’actualité en parlait justement.
Prenons une image : celle du papillon.
On pourrait ainsi dire que les mutants d’aujourd’hui ne sont encore que des chrysalides, prises dans leur cocon, ignorant qu’il en existe d’autres comme elles.
On pourrait dire que leur complète transformation dépend d’un passage important. Devenues papillon, elles pourront se relier, danser entre elles, se rassembler, s’unifier.
Et c’est au final pour promouvoir ce passage que j’écris ce texte.
Afin qu’ils passent de l’état de mutants chrysalides à l’état de mutants papillons.
Afin que nous passions. Car je m’inclus dans le lot.
Je n’ai pas la prétention d’être un mutant accompli. Non. Je suis une chrysalide comme toutes les autres. Mais je suis surtout quelqu’un qui connait un chemin et qui s’y engage à sa propre vitesse mais avec un pouvoir, celui de ma mission, le pouvoir de faire passer, en même temps que moi, ceux qui veulent traverser.
Ce n’est pas le chemin de l’écologie, de la politique ou de l’économie. Non. Je suis ignare en ces domaines et je laisse à d’autres mutants le soin de s’occuper de ces secteurs. Mon chemin, c’est celui de la psycho-spiritualité. Celui du développement personnel. Celui que je considère être prérequis pour achever le papillon. Car aucune métamorphose politique, économique, écologique ou autre, ne se fera sans ce parachèvement psycho-spirituel nécessaire au regroupement des mutants et au succès de leurs projets.
C’est en tout cas ma croyance.
Devenir le changement que l’on désire, comme le dit cette phrase que l’on attribue à Gandhi.
Une légende raconte d’ailleurs qu’un jour, Gandhi reçut une femme accompagnée de son fils obèse. Celle-ci voulait qu’il lui dise de cesser de manger du sucre. 

Gandhi lui répondit: revenez me voir dans trois semaines…

Trois semaines plus tard, la dame se représenta avec son fils devant Gandhi qui dit à ce dernier: ne mange plus de sucre.

Aussitôt la dame lui demanda: Mais pourquoi ne pas lui avoir tout simplement dit cela il y a trois semaines?

Et Gandhi répondit: Parce que madame, il y a trois semaines, je mangeais moi-même du sucre.

 
Et voilà cette « recette », la plus importante qui soit.
Devenir le changement que l’on désire, c’est d’abord cesser tout jugement des autres. C’est ensuite cesser tout jugement sur soi-même. C’est enfin apprivoiser son ombre, les secteurs noirs de soi. Avec amour et non dans la critique.
C’est aussi également cesser de transporter le laid, le mal, le cruel. S’en désintéresser. Ne plus s’y attarder. Au profit du beau, du bon, du lumineux.
C’est aussi sortir de sa victimisation, cesser la plainte, le hurlement de douleur pour se brancher sur la solution, la vie, le positif, le magique.
C’est enfin sortir des sentiers battus, prendre le risque d’être rejeté, assumer ce qu’on est pleinement. C’est quitter sa zone de confort.
C’est aussi trouver sa mission de vie et l’actualiser pleinement.
Oser son chemin de vie.
C’est un grand chemin.
Et il n’est jamais complété tout à fait.
Mais en faisant cela, nous nous reconnaîtrons, nous nous relierons, nous nous préparerons à déclencher une métamorphose complète qui apportera des solutions nouvelles aux vieux problèmes du monde.
L’humain doit se transformer pour survivre.
Patrice Van Eersel rapporte dans son livre « Le cinquième rêve » une vieille légende Cherokee.
Au début, le Grand Esprit dormait dans le rien.
Son sommeil durait depuis l’éternité.
Et puis soudain, nul ne sait pourquoi,
dans la nuit,
il fit un rêve.
En lui gonfla un immense désir…
Et il rêva la lumière.
Ce fut le premier rêve.
La toute première route.
Longtemps, la lumière chercha son accomplissement, son extase.
Quand finalement elle trouva,
elle vit que c’était la transparence.
Et la transparence régna.
Mais voilà qu’à son tour,
ayant exploré tous les jeux de couleurs qu’elle pouvait imaginer,
la transparence s’emplit du désir d’autre chose.
A son tour elle fit un rêve.
Elle qui était si légère,
elle rêva d’être lourde.
Alors apparut le caillou.
Et ce fut le deuxième rêve.
La deuxième route.
Longtemps, le caillou chercha son extase, son accomplissement.
Quand finalement il trouva,
il vit que c’était le cristal.
Et le cristal régna.
Mais à son tour,
ayant exploré tous les jeux lumineux de ses aiguilles de verre,
le cristal s’emplit du désir d’autre chose,
qui le dépasserait.
A son tour, il se mit à rêver.
Lui qui était si solennel, si droit, si dur,
il rêva de tendresse, de souplesse et de fragilité.
Alors apparut la fleur.
Et ce fut le troisième rêve,
la troisième route.
Longtemps,
la fleur, ce sexe de parfum,
chercha son accomplissement, son extase.
Quand enfin elle trouva,
elle vit que c’était l’arbre.
Et l’arbre régna sur le monde.
Mais vous connaissez les arbres.
On ne trouve pas plus rêveurs qu’eux
(ne vous amusez pas à pénétrer dans une forêt qui fait un cauchemar).
L’arbre, à son tour, fit un rêve.
Lui qui était si ancré à la terre,
il rêva de la parcourir librement,
follement, de vagabonder au travers d’elle.
Alors apparut le ver de terre.
Et ce fut le quatrième rêve.
La quatrième route.
Longtemps, le ver de terre chercha son accomplissement,
son extase.
Dans sa quête, il prit tour à tour la forme du porc-épic, de l’aigle, du puma, du serpent à sonnette.
Longtemps, il tâtonna.
Et puis un beau jour,
dans une immense éclaboussure…
Au beau milieu de l’océan…
un être très étrange surgit,
en qui toutes les bêtes de la terre trouvèrent leur accomplissement,
et ils virent que c’était la baleine !
Longtemps cette montagne de musique régna sur le monde.
Et tout aurait peut-être dû en rester là,
car c’était très beau.
Seulement voilà…
Après avoir chanté pendant des lunes et des lunes, la baleine, à son tour,
ne put s’empêcher de s’emplir d’un désir fou.
Elle qui vivait fondue dans le monde,
elle rêva de s’en détacher.
Alors, brusquement nous sommes apparus, nous les hommes.
Car nous sommes le cinquième rêve,
la cinquième route,
en marche vers le cinquième accomplissement,
la cinquième extase.
Et ici, je vous dis : Faites très attention ! Car, voyez-vous,
Dans la moindre couleur, toute la lumière est enfouie.
Dans tout caillou du bord du chemin, il y a un cristal qui dort.
Dans le plus petit brin d’herbe, sommeille un baobab.
Et dans tout ver de terre, se cache une baleine.
Tranformons-nous, relions-nous et nous verrons alors apparaître cette cinquième extase.
Nul ne sait encore quelle forme elle prendra.
Ce n’est qu’en reliant les mutants éparpillés que nous verrons poindre cette métamorphose.
Une métamorphose qui prouvera hors de tout doute qu’au-delà du pouvoir et de l’argent du vieux monde, la puissance de l’amour est capable de tout.
 
C’est le seul moyen de corriger l’éparpillement des mutants.
 
C’est le seul moyen qu’il y a de sauver le monde.
C’est ça…
…ou c’est terminé.
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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

3 COMMENTAIRES

  1. alors le début du texte ne me convenait pas trop (trop noir, négatif sans peu d'espoir à mon goût) mais la fin m'a ravi! et les "mutants" (strange tout de même comme nom LOL) sont déjà en travail depuis quelques années et ils ont semé des tites graines dans nos cerveaux… à nous de voir si on souhaite les arroser mais si on se fie à ton texte, ce serait ben mieux car sinon bouhhhhhh trop lugubre!!!
    pour ma part, j'ai tenté le terreau afin de voir ma plante pousser plus vite mais j'avoue que je suis une incorrigible IMPATIENTE

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