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DE LA SURVIE À L’ÉVOLUTION

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« Si je pouvais recommencer… »

Combien de fois me suis-dit cette phrase assassine, impossible, inutile.

À chaque échec, à chaque blessure, à chaque moment de découragement, en vérité.

« Si je pouvais recommencer… »

Mais ça ne sert à rien, bien-sûr, parce qu’on ne peut pas recommencer.

Ou plutôt si, mais autrement, avec d’autres personnes, dans d’autres contextes.

Cette phrase, si elle sert simplement à regarder comment on pourra faire mieux la prochaine fois, elle est porteuse d’un élan, d’une inspiration, d’un pas vers l’avant et d’un futur meilleur.

Si elle sert au contraire à se faire des reproches, à se diminuer, à se dénigrer, elle ne sert à rien qu’à nous faire plus mal que le cuisant échec que l’on a à gérer.

Aujourd’hui, je suis à un âge où je ne peux plus recommencer. En tout cas, pas grand-chose. Et pourtant Dieu sait si j’ai recommencé dans ma vie. Presque tout. De ma carrière à mes couples, j’ai constamment tout recommencé. Inlassablement. Avec résilience. J’étais assommé un temps, puis je repartais. Avec un nouvel élan, une nouvelle confiance. Jusqu’à ce qu’à nouveau, je frappe un autre mur d’échec.

Le dernier a été le plus cuisant. Les gens qui me connaissent savent qu’il y a près d’un an, j’ai tout perdu : ma santé, ma capacité financière, ma carrière, ma femme. Tout. Et à nouveau, je me suis dit, dans l’abysse d’absurdité où je me retrouvais : « Si je pouvais recommencer… »

J’ai d’abord mis la faute sur moi. J’avais été débile de fumer comme une locomotive, d’insister auprès de ma conjointe pour avoir un couple de partage authentique alors que je la voyais s’éloigner, de vouloir une carrière où j’étais populaire avec un best-seller à la clé et des milliers de fans. Je me suis tapé sur la tête. Très fort. J’ai écrit des articles qui ne sont plus disponibles maintenant, Dieu merci, où je m’accablais.

Puis je suis retourné à mes enjeux de vie. Les vrais enjeux. Ceux qui mobilisent parfois toute notre existence.

Car je suis né hypothéqué.

Oh, comme tout le monde.

Pas plus spécialement que les autres.

Juste comme tout un chacun qui me lisez.

Nous naissons tous hypothéqués. Parce que nos parents ne sont pas parfaits. Ils ne sont que nos parents. Ils font leur possible mais c’est insuffisant. Et parce qu’ils ne sont pas parfaits, ils laissent en nous la marque de leurs imperfections. Nos blessures. Nos enjeux de vie.

Les miens, c’était la reconnaissance et l’amour.

Né d’un père absent qui ne pensait qu’à lui, une sorte d’évitant qui ne savait pas être en intimité, j’ai manqué de reconnaissance, d’amour, de réponse adéquate à mes besoins. Il faisait des promesses qu’il ne tenait pas. Il « aguichait » sans jamais livrer la marchandise. Il était juste assez là pour que ça fasse mal quand il n’était plus là. Le plus souvent en fait. Avec lui, c’était l’éternelle attente d’un moment qui n’arrivait jamais.

Je suis aussi né d’une mère trop présente qui ne pensait qu’à nous, ses enfants. Trop et mal. Pour que ça lui revienne. Omniprésente, quasi incestueuse, elle voulait le top pour moi alors je ne faisais jamais assez les choses parfaitement. J’ai donc, là aussi, manqué de cette reconnaissance et de cet amour sain dont on a tant besoin lorsque nous sommes enfants.

Armé de ces blessures, je suis donc parti dans la vie avec ces deux enjeux : trouver la reconnaissance et l’amour. C’est devenu deux grands rêves de vie : Être reconnu mondialement et être dans un couple modèle.

Je n’ai obtenu aucun des deux.

Mais pourtant oui. Aussi.

Paradoxal, hein?

Permettez que je vous explique.

Les enjeux de notre vie, ce sont des blessures que l’on a à réparer en nous. Et généralement, nous les mettons à l’extérieur de nous et nous en faisons des choses à réaliser.

La reconnaissance est un besoin fondamental de l’être humain. Le grand enjeu fait en sorte que nous voulons être reconnu, pas par les autres qui vont inévitablement nous apprécier… par les personnes qui ressemblent à ceux qui ne nous l’ont pas donné lorsque nous étions enfants. Pour moi, c’était donc d’être reconnu par des personnes qui ressemblaient à mon père et à ma mère. Bref, par tout le monde. Cela m’empêchait de me reconnaître moi-même et donc aussi d’apprécier les gens, pourtant bien présents, qui me reconnaissaient aussi. Je voulais les autres. Ainsi, dans une évaluation d’un groupe de formation de 40 personnes, si je recevais 39 évaluations positives et une seule négative, cela me démolissait. « Ça n’aurait pas dû arriver ». Et je pouvais reprendre l’ensemble de la formation pour faire plaisir à cette seule personne qui n’aurait pas vraiment dû compter si je m’étais centré sur les positives.

En amour, c’était la même chose. J’ai essayé un couple avec une femme comme ma mère. J’étouffais. Trop présente, trop là, mais en même temps, qui me reflétait que je n’étais jamais assez. C’était insupportable.

J’ai donc essayé avec une femme à la fois comme ma mère et comme mon père. J’étais bien, mais je ne supportais pas les coupures. Lorsque, après avoir été magique, la relation prenait une tournure froide et absente, je devenais fou. Je ne comprenais pas que cela parlait d’elle et pas de moi et que, si j’étais patient, l’amour reviendrait tôt ou tard.

J’ai donc essayé avec une femme comme mon père. Grave erreur. Après m’avoir tout donné, elle avait tout repris. J’en ai été malade. Des mois. Sur antidépresseurs et anxiolytiques. Défait. J’aurais dû la quitter, mais je me suis entêté jusqu’à ce qu’elle parte, me laissant en lambeaux.

Puis, j’ai fait le bilan. J’ai appris de moi, des autres. J’ai appris à m’aimer comme j’étais. J’ai appris ce qu’était la sécurité en amour. J’ai appris cette alternance de fusion-défusion absolument nécessaire au couple accompli. J’ai appris à aimer. Pour vrai. J’avais vraiment fait une évolution. C’était il y a quatre ans.

Puis j’ai recommencé, en prenant mes précautions. Au début, je n’embarquais qu’à moitié. Je regardais aller. Tout ce temps, il me semblait que j’étais là devant la personne qu’il me fallait pour réaliser mon grand rêve. Oh, il manquait quelques éléments qui faisait qu’elle ressemblait quand même à mon père, mais elle se disait prête à apprendre. Alors j’ai embarqué. Ce qui l’a débarquée. C’est ce que font les évitants. Incapables d’une réelle intimité, tant que nous n’y sommes pas encore, ils sont à l’aise dans la fusion mais se retirent dès qu’on répond. J’ai alors tenté de lui apprendre. J’ai cité des livres, j’ai demandé qu’elle y pense. Peine perdue. Deux ans plus tard, le verdict tombait. Remise en question de l’engagement que nous avions pris lors de nos fiançailles. Ben oui, je m’étais fiancé avec celle-là. Parce que je croyais en elle. En son potentiel.

J’aurais dû la quitter. Mais armé de cette conviction qu’elle pouvait y arriver, je suis resté. Malheureusement. Je suis tombé en survie. En régression. Ça devenait vital qu’elle apprenne, qu’elle livre la marchandise. Je ne voyais pas que c’était déjà décidé et que ça n’arriverait pas. Je ne voyais pas que ce n’était pas pour rien qu’elle n’avait lu aucun des livres que je lui avais suggérés. Et lorsqu’elle m’a quitté, en plein milieu des traitements de chimiothérapie, cela a été plus difficile que d’avoir le cancer. J’étais défait. J’ai tout remis en question. Une fois de plus, de mon point de vue, j’avais tout raté. Je n’avais rien compris à l’amour. Et pourtant…

En faillite, mon livre n’ayant eu que peu de succès, malade, seul dans une maladie qu’on disait alors mortelle (je ne devrais pas être ici en ce moment), j’étais devant l’inévitable et le pire du dépouillement : Je n’aurais jamais atteint les deux enjeux que j’avais endossés. Je n’avais ni reconnaissance, ni amour conjugal. Et j’allas mourir. J’avais raté ma vie.

J’ai alors crié à Dieu de venir me chercher. Au plus vite.

Chaque soir, pendant des mois, en me couchant le soir, je demandais de ne pas me réveiller.

Chaque matin, au réveil, je pleurais parce que j’étais encore vivant.

Pourquoi cette torture inutile? Pourquoi ne venait-il pas m’emmener avec lui?

Pour me changer les idées, je lisais. Des livres sur la reconnaissance. Des livres sur l’amour, surtout.

Au fil des semaines, un petit groupe constitué de personnes choisies, a pris de plus en plus de place dans ma vie. Oh, très inégalement. Certains avaient l’art de m’aider quand il le fallait, d’autres étaient parfois inadéquats. Jamais les mêmes. Mais ils étaient là. Tous. Ils lisaient ce que j’écrivais. Et ça a allumé une petite lampe : elle était là, la reconnaissance. Je l’avais sous les yeux depuis longtemps, mais je ne la voyais pas. Des gens se mobilisaient pour m’aider. Vraiment. Authentiquement. À leur manière. C’était magnifique. J’étais reconnu. Et aimé.

Puis il y a eu Éric. Avec lequel je n’étais pas toujours d’accord. Contre lequel je me battais parfois. Mais qui s’obstinait à me dire : tu es en survie, tu dois passer en évolution. Et je ne comprenais pas. Jusqu’à ce que ça m’éclaire. Un peu au début. Puis beaucoup à la fin. Je n’endossais toujours pas tout ce qu’il me disait, mais il avait raison là-dessus. J’avais fait de la reconnaissance et de l’amour des conditions à la réussite de ma vie. Et il fallait que je sorte de ce pattern douloureux. Juste parce que tant qu’on est en survie, on ne peut pas y arriver. Parce que l’enjeu n’est pas vraiment de réussir et de réaliser. J’y reviendrai.

Puis il y a eu mes enfants. Qui sont su m’accompagner, chacun à leur manière, certains mieux que d’autres, mais qui avaient tous compris que je n’étais plus en mesure de donner autant qu’avant et que j’avais besoin de recevoir. Pas exagérément mais à leur mesure. Et ils m’ont aimé. Fort. Si fort que parfois, les larmes montaient. J’étais reconnu. J’étais aimé. Merci Nathalie, Thierry, Catherine, Jonathan et Gabrielle.

Puis il y a eu Sylvie, Stéphanie, Véronique, Mimi et Christine.

Sylvie « la grande chum virtuelle » qui ne manquait presque jamais un petit message privé d’encouragement et de sagesse sur Facebook. Qui était toujours présente dans les moments cruciaux. Qui savait toujours exactement quoi dire et quand le dire. Malgré ses propres préoccupations. Merci Sylvie.

Stéphanie, une femme dont les blessures ressemblent aux miennes, qui m’a accueilli et a su me refléter toute la colère que je vivais et me recentrer sur moi. Je méritais mieux. J’étais en droit de l’exiger. Merci Stéphanie!

Véro, la grande qui brasse de l’air. Avec qui on ne peut pas déprimer parce que ce n’est pas long qu’elle vous change les idées. Véro qui est venue chez moi, qui m’a reçu chez elle. Et qui ne juge jamais. Merci Véro.

Mimi, une « ex » de quand j’avais 16 ans. Ma première vraie compagne d’amour. Une des deux femmes à qui j’ai le plus fait mal dans ma vie, qui a réussi la sienne et qui m’a pardonné ce que j’ai fait à l’époque. Mimi qui, au moment où je lui disais : j’ai l’impression que je ne suis pas béni par Dieu et que je dois payer toute ma vie pour le mal que j’ai fait, m’a répondu : « Moi, je crois que tu as assez payé, mais il serait peut-être temps que tu te donnes à toi la bénédiction que tu attends. » Il n’y avait que deux personnes au monde qui pouvaient me dire ça. Et c’était l’une d’entre elles. Et oui. Je me la suis donnée. Lentement. Et je me suis senti aimé. Et béni.

Enfin il y a eu Christine. Toujours présente. Toujours là quand il le fallait. M’ouvrant son cœur et sa maison. Me permettant d’aller squatter chez elle, dans sa chambre d’ami où l’on dort si bien, à chaque fois que j’en avais besoin. Christine qui a trouvé exactement les mots les plus forts au moment où j’étais le plus faible : « Je te le dis… je suis la gardienne de ton espoir et je te dis que la joie reviendra. » Merci Christine. Pour tout.

Et la joie est revenue. Peu à peu. Lentement. Elle se combine parfois à ma peine de l’amour perdu qui devra faire son temps. Mais elle ne part pas quand la peine arrive. Elle s’efface simplement légèrement pour un temps. Maintenant que je sais ce que je pleure, c’est plus facile. Car je ne pleure pas une femme. Je pleure une illusion. En même temps que je pleure cette illusion, la joie de la vérité apparaît.

Arthur Koestler a écrit : « Il n’y a rien de plus triste que la mort d’une illusion. » Je pense qu’il avait raison. Car on pleure à la fois ce qui n’a pas existé et ce qu’on a cru qui existait. C’est une double peine. Mais une fois libéré de cette peine, il y a aussi la joie de la vérité.

Aujourd’hui, je partage mon temps entre l’écriture, les clients et le repos.

Mais je n’écris plus pour que les autres me reconnaissent. C’est trop large. Oh, j’écris encore pour les autres. Seulement ceux qui se sentent concernés par ce que j’écris. Qu’il y en ait deux ou deux mille. J’écris aussi pour moi dans le sens que je dois y trouver du plaisir. Autrement je n’écrirais pas.

Je reçois aussi des clients. Pour eux, bien-sûr. Pour leur bien-être, pour leur évolution. Mais ils doivent me payer pour venir. Toujours. Pour moi.

Du côté de l’amour, ce n’est plus important. Je n’attends plus une femme avec qui faire un couple. Parce que j’ai réalisé que maintenant, je sais faire un couple. Je le savais il y a quatre ans et je le sais encore. Simplement qu’il y a deux ans, j’ai accepté de régresser et la souffrance a pris toute la place, donnant, je pense aussi, au cancer, une place importante. Je n’accepterai plus jamais qu’on me dise là-dessus que je ne sais pas. Je pense que lorsqu’on sait, ce n’est plus important de le démontrer.

Oh, bien sûr, j’aimerais bien être en couple. Mais pour le plaisir. Pas pour la survie. L’évolution est faite. Ce n’est donc plus nécessaire d’y être pour savoir comment faire. Pas plus qu’il est nécessaire de sortir le vélo pour savoir que je sais aller en vélo.

Assez curieusement d’ailleurs, j’ai continué à faire de la thérapie de couple alors qu’auparavant, je raisonnais plutôt en l’arrêtant, me disant que si je ne savais pas comment faire, je ne pouvais pas le montrer aux autres.

Je réalise aujourd’hui qu’au moment de mourir, non seulement on n’emmène pas nos possessions avec nous, qu’on laisse derrière tout ce que l’on a acquis de biens terrestres, mais on n’amène pas non plus nos réalisations, nos succès et nos échecs. Non. La seule et unique chose que l’on emmène avec nous en partant, la seule sur laquelle on aura des comptes à rendre, c’est notre évolution.

Pour ma part, en tout cas face à mes deux plus grands enjeux, je peux dire maintenant :

Je sais comment me donner de la reconnaissance et comment apprécier celle que les autres me donnent.

Je sais comment aimer et comment faire un couple solide.

De là, je considère, sans fausse humilité, que j’ai réussi ma vie.

Et ça, ça me rend joyeux.

Et puisqu’il semble que je ne mourrai pas tout de suite, je reste attentif à d’autres évolutions qui seraient nécessaires et que je n’aurais pas encore vues ainsi qu’au plaisir que m’offre la vie de profiter de mon évolution.

Celle-là même qui viendra avec moi en quittant cette planète.

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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