LE FANTASME DANS L’ÉCRAN OU L’ILLUSION D’EXISTER.

LE FANTASME DANS L’ÉCRAN OU L’ILLUSION D’EXISTER.

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Il arrive parfois qu’une relation commence virtuellement. Bon. C’est la mode, semble-t-il. On aime mieux se parler par e-mail et par SMS qu’en vrai.

Il faut dire qu’en ne connaissant pas l’autre, on peut projeter sur lui tous nos besoins et nos fantasmes. Il n’est pas là. Ce n’est qu’une illusion de vraie personne.
Ça nous permet d’imaginer.
Ah… l’imagination. Elle n’a pas de frontière, l’imagination. Elle n’a pas de limite. En imagination, on peut trouver l’autre parfait, idéal. On peut imaginer la fusion totale. On peut se retrouver dans les plus osés des scénarios dévergondés. Oh non, elle n’a pas de limite, l’imagination. On peut même faire les rencontres les plus fantastiques, les plus magnifiques, les plus extraordinaires de notre pauvre histoire.
Car c’est bien là, le problème. On parle de notre pauvre histoire. L’histoire d’un mec accroché à son clavier et à son écran. L’histoire de quelqu’un qui fixe tellement ses pixels qu’il n’a pas remarqué qu’il est seul. Complètement seul. Profondément seul.
Il est là, ce solitaire. Suspendu aux lèvres vituelles des crochets inscrits dans son clavier. Suspendu à ses émoticons comme à de vraies expressions. Sur Facebook, il a 800 amis et les croient tous réels.  Sur Twitter, il a 200 abonnés et se pense une vedette. Sur internet, il a mis dans des sites de rencontre une photo passée au photoshop, a risqué un crochet dans la case « fumeur occasionnel » alors qu’en vrai, il crache tous les matins ses deux paquets par jour. Il se disait sans doute : « elle ne sera pas surprise de la première… on verra bien ensuite à lui passer les autres ». Bien sûr il a triché. Mais qu’importe la triche, elle le fait elle aussi en mettant une photo qui date de dix ans et se disant sincère en demandant un homme au passé réglé, preuve que le sien ne l’est pas tout à fait.
Ce soir, il est content. Oubliant son linge mou qui n’a rien de séducteur, derrière son écran il devient Dom Juan. Il aligne les mots. Quelqu’un lui a répondu. Il va dans son profil, lit le texte sans faute qu’elle a écrit et fait recorrigé par son amie, prof de français. On nage dans l’imposture, mais on s’en fout. Le plus important ici, c’est de rêver. Rêver à l’idéal, fantasmer le prince charmant, créer un univers virtuel où l’hiver n’existe pas, où le mal n’existe pas, où la cruelle solitude du silence de la maison n’existe pas non plus.
Se faire croire que c’est possible… Quel bonheur!
Ce soir, il ne tient plus en place. Ils vont « chatter ». Déjà, il se sent amoureux. Comme c’est bon de se projeter dans l’autre… Oh certes, ils n’ont pas encore parlé ensemble. Mais les trois ou quatre e-mails échangés ont fabriqué déjà une simili connexion qu’ils vont renforcer à grands coups d’ignorance. Ils vont « chatter » ce soir et, au terme de cinq heures d’échanges où chacun choisira ses mots pour ne pas effrayer l’autre, ils vont se trouver des points si communs qu’ils vont se demander s’ils ne sont pas la même personne.
Profitant de ce moment intense de fausse fusion préfabriquée, un des deux fera une allusion coquine à laquelle l’autre répondra, montant ainsi la tension sexuelle virtuelle d’un cran. Ils se répondront mutuellement, dans une osmose libidineuse à faire frémir d’envie les plus osés des écrivains érotiques.
Pour peu que durent leurs échanges dans le temps, la tension sera telle qu’une copulation skype sera peut-être de mise.
Et ils auront l’impression d’avoir trouvé l’âme sœur alors que tout ce qu’ils ont trouvé, c’est leur propre image dans le reflet de leur écran. Un écran qui, malgré tout, n’arrivera jamais à réchauffer une peau sur laquelle rien ne se colle pour vrai.
Il faut se rendre à l’évidence, ils seront tombés en amour avec eux-mêmes, au mieux. Au pire, ils se seront menti.
Se rencontreront-ils? C’est possible. Mais peut-être pas non plus.
Parce que quand on a touché au comble de l’idéal dans une imposture aussi hautement technologique, il semble peu probable que la réalité soit équivalente. Le peu de raison qu’il nous reste dans ces méandres de fausses vies nous dit bien que le vrai ne sera pas pareil. Qu’elle est plus vieille qu’il n’y parait, qu’il fume beaucoup plus qu’elle le pensait. Qu’elle n’est pas la « cochonne » qu’elle annonçait et que quant à lui, il bande plus mou que la webcam le laissait deviner… Ils verraient aussi que l’idéal n’est que dans un cerveau et que la vraie vie est loin, très loin de cette vie de châteaux en Espagne. Que si on peut se retrouver virtuellement sur une plage d’Asie, dans le vrai, il faut payer les comptes et qu’Old Orchard sera notre Asie de l’été prochain. Avec ses cochonneries sur la plage, les bouteilles de bière vides et un océan plus froid que l’annonçait notre aventure virtuelle au cœur du lagon bleu.
Il est possible alors qu’un grand effort soit déployé pour éviter la rencontre. Malentendus soudains, accrochages dont on ne sait d’où ils sortent. Complications débiles aussi surprenantes qu’irrationnelles. Un seul objectif. Protéger l’idéal. Ne surtout pas prendre contact avec la réalité.
Au terme de cette aventure, il sortira blessé. Elle aussi bien sûr. En deuil virtuel d’un amour virtuel. Un deuil qui n’existe pas. Un amour qui dans les faits n’a jamais existé.
Le cœur et le corps, les vrais, réagiront comme si c’était arrivé.
Et pourtant…
Rien de tout cela ne s’est produit.
Hallucinante perversion de la technologie lorsque l’humain commence à s’inventer une vie au-delà de la sienne.
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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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