APPELONS UN CHAT, UN CHAT: LE LÉGAL, LE NORMAL ET LE MORAL.

APPELONS UN CHAT, UN CHAT: LE LÉGAL, LE NORMAL ET LE MORAL.

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Je m’étonne toujours d’entendre les gens confondre ces trois notions.
Et pourtant, si on faisait cette distinction dès le départ, beaucoup de discussions se feraient autrement. Car enfin, si on considère moral tout ce qui est légal ou anormal tout ce qui est illégal, on n’ira pas bien loin.
J’écris donc cet article afin de bien camper les mots.
Juste parce que je pense qu’il faut appeler un chat, un chat.
Certains qui sont habitués à utiliser adéquatement ces mots n’apprendront rien. D’autres qui les mélangent le trouveront difficile.
Le légal.
La dimension légalité renvoie à l’ensemble des lois d’un pays. Ce qui est légal est donc ce qui est permis par les lois et, par suite, ce qui est illégal est ce qui ne l’est pas. Ce n’est pas très difficile, mais ça a une grande implication.
En effet, il faut voir aussi que ce qui est permis par les lois évolue constamment et a habituellement passé par un stade d’ « anormalité » avant d’être accepté.
Parce qu’il y a un lien entre le légal et le normal. Et c’est souvent là qu’on se mélange. Parce que dans toute société, on a tendance à déclarer légal ce qui est normal.
 
Le normal.
La normalité fait essentiellement référence à une majorité. C’est le concept le plus embêtant parce qu’il est souvent entaché de « moralité » quand on s’en sert. En effet, on utilise souvent le mot « anormal » pour faire un jugement sur quelqu’un : « il n’est pas normal », dirons-nous en parlant de quelqu’un dont on désapprouve le comportement.
Mais imaginons une société dont l’habitude serait de sacrifier ses bébés à une déesse quelconque. Dans cette société, ce serait « normal » de faire ça au sens où la majorité se plierait à cette tradition.
Ici, nous trouverions ça barbare. Et effectivement, ça serait « anormal » dans notre société. Mais pas dans la leur. Pas parce que c’est bien ou pas bien. Non. Uniquement parce que la majorité le fait ou ne le fait pas.
Si on prenait l’habitude d’utiliser le mot « normal » uniquement pour décrire les choses faisant référence à la majorité, ce serait bien pratique car on éviterait toute forme de confusion.
Et vous savez quoi? On prendrait aussi conscience que parfois, on est bien anormal.
Et cela ne pose pas de problème tant et aussi longtemps qu’on ne dépasse pas une certaine limite.
En sociologie, on utilise les concepts de « variance » et de « déviance » pour l’expliquer.
En effet, dans une société, ce qui est normal étant défini par le comportement de la majorité, il existe tout de même des comportements non majoritaires qui sont tout de même tolérés : c’est ce qu’on appelle la « variance ». On peut ainsi se décaler un peu par rapport à la norme sans que les gens ne nous pointent du doigt et sans être rejetés. En revanche, si on va trop loin, on tombera alors dans la déviance et la réprobation on aura à subir les foudres de la société dans laquelle on vit.
La zone de variance est plus large si on vit dans une société tolérante et plus étroite si la société est intolérante.
Et en général, on doit bien le dire, la tolérance est beaucoup fonction de la sécurité.
Je disais dernièrement dans la vidéo  « Comment ça, ni blanc, ni noir? », que la sécurité était inversement proportionnelle à la liberté et que plus on a besoin de sécurité, plus on acceptera d’aliéner sa liberté.
C’est exactement ce qui se passe pour une société.
Lorsque celle-ci se sent menacée, se sent dans l’insécurité, elle a tendance à réduire sa marge de tolérance envers l’autre perçu comme différent (et par conséquent la variance sera moins grande).
Pourtant c’est dans cet espace de variance que les lois peuvent évoluer. Le plus souvent.
Car plus un comportement variant sera adopté, plus il tendra à la majorité, donc à devenir normal, plus on aura tendance dans la société à modifier les lois en fonction de ce « nouveau comportement normal ».
En revanche, il est peu probable qu’un comportement « normal », donc majoritaire puisse être déclaré « illégal ». Parce que les gens auraient tendance à ne pas obéir à la loi.
Le moral.
La notion « morale » est une notion très différente.
Ce qui est considéré « moral » fait essentiellement référence à des valeurs. Or, les valeurs, c’est très personnel.
Bien sûr, elles sont pour beaucoup le résultat de notre éducation et du milieu social dans lequel on a évolué. Pourtant, bien que la société et nos parents nous fournissent certains « principes », nous serons aussi appelés au fil de notre développement à les « rechoisir » ou pas et d’en faire des convictions personnelles.
Ce sont ces valeurs qui feront que nous considérerons telle ou telle chose morale ou pas.
Et il arrivera peut-être que nous soyons seuls avec une certaine valeur.
Et quand ça arrivera, nous ferons alors partie de la catégorie : « anormal ». Et pourtant, cette conviction, elle sera ancrée. Bien au fond. Comme une certitude intérieure que c’est bien. Même si on est tout seul. Même, parfois, si c’est interdit.
Bien que la moralité des gens, leur système de valeurs, ait tendance à être majoritaire dans une société donnée (et donc « normal » dans cette société), il pourra arriver que notre moralité soit différente du système établi. Et c’est précisément là que nous aurons à choisir entre « changer nos valeurs » ou tenir tête au système, quitte à devenir marginaux (espérons variants) ou carrément déviants, ce qui est non seulement « anormal » mais risque aussi de devenir « illégal » dans certains cas.
Résumons-nous.
Le « légal » est ce qui est permis par la loi.
Le « normal » est ce que fait ou pense la majorité.
Le « moral » est ce qui est considéré comme bien par un individu en fonction de son système de valeurs.
Le « légal » a tendance à s’aligner sur le « normal ».
La « variance » est la marge de manœuvre des « anormaux » où il est toléré de l’être. Plus la société manque de sécurité, plus cette marge est petite. Plus la société est en sécurité, plus il est permis de différer de la norme.
La « déviance » est la transgression de la norme au point d’être rejeté par la société.
Il y a de fortes chances pour que la « déviance » soit aussi « illégale » puisque le « légal » s’aligne plus souvent qu’autrement sur le « normal ».
Vous m’avez suivi?
Ce qui est extraordinaire, lorsqu’on ne mélange plus ces notions, c’est qu’il est alors possible de comprendre les grands enjeux de société avec une lumière différente.
Prenons un exemple récent : le « droit à la désobéissance civile ».
Dans la contestation étudiante du Québec, ce concept de désobéissance civile est revenu souvent sur le tapis. Certains décriaient la désobéissance civile comme « immorale dans une société de droit », d’autres voulaient en faire un « droit de la personne ».
Mais examinons le concept un peu plus.
Lorsqu’on parle de « droit », on parle de loi.
Lorsqu’on parle de « désobéissance civile », on parle de transgresser une loi.
Ces simples constats suffisent à pouvoir affirmer que la désobéissance civile n’est pas un droit et ne pourra jamais l’être. Uniquement par le fait qu’une loi ne peut pas prévoir dans la loi sa propre transgression auquel cas ce ne serait plus une transgression. C’est le cas des virages à droite sur les feux rouges. Ce n’est pas de la désobéissance à la loi puisque c’est permis par la loi.
En revanche, on ne peut « interdire » non plus la désobéissance civile. Cela reviendrait à écrire : « Il est interdit de passer sur un feu rouge et il est interdit de désobéir à cette loi. » On voit bien l’absurdité de la chose, la seconde affirmation étant bien évidemment contenue dans la première.
Pourtant, lorsqu’on transporte un blessé, nous allons passer sur le feu rouge, ce qui est et demeure « illégal ». En faisant ça, nous commettons une désobéissance civile. Pourquoi? Parce que « moralement », nous considérons que la vie de la personne que l’on transporte à l’hôpital est plus importante que la loi.
Et voilà précisément le point fondamental. La « désobéissance civile » est essentiellement une question de morale. C’est parce que je considère une loi non conforme à mes valeurs que je lui désobéirai, acceptant du même coup les conséquences de ma désobéissance.
Y aura-t-il des conséquences si je suis pris? Cela dépendra alors non pas de la loi seulement mais aussi de l’espace qu’occupe cette désobéissance dans le schéma de normalité. Si la désobéissance est dans la section « variance », comme par exemple passer sur un feu rouge en transportant un blessé à l’hôpital, il y a de fortes chances pour que, plutôt que de me donner une contravention, le policier décide de m’escorter jusqu’à l’hôpital. Si en revanche ma désobéissance fait partie de la section « déviance », je devrai assumer les conséquences légales de cette transgression.
Les notions de « légal », « normal » et « moral » sont effectivement liées. Mais il est dangereux de les mélanger.
Un des bons coups de l’Église catholique du vingtième siècle est d’avoir affirmé la « suprématie de la conscience » sur tout le reste.
Cette déclaration à laquelle elle s’est empressée d’ajouter l’expression « conscience éclairée ». la réduisant alors aux dogmes et règles catholiques, n’en est pas moins révolutionnaire si l’on élimine le bout de l’éclairage en le remplaçant par un devoir de s’informer avec un esprit critique.
Car cela veut dire qu’au final, tout être humain doit agir pour lui-même selon sa propre conscience. C’est affirmer aussi que ce que je considère moral primera toujours sur le normal et le légal.
Il faut espérer que je puisse vivre dans une société assez tolérante pour que ce que je considère moral me soit permis (légal) et soit reconnu par la société (normal).
En même temps, il faut espérer que la société puisse user de discernement pour ne pas permettre, malgré la moralité de chacun, des excès trop grands.
Par ailleurs, lorsque je suis dans une société qui ne me permet pas de vivre « normalement » et « légalement » en conformité avec ce que je considère « moral », c’est peut-être le temps pour moi de songer à déménager dans une société qui sera plus conforme à mes propres règles morales.
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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

2 COMMENTAIRES

  1. Il y aurait beaucoup de choses à dire ici. Je pense d'une part que dès le départ du conflit, les discours ont été polarisés. Dans un camp, des slogans assez durs, des caricatures fortes, dans l'autre des réactions de jugements énormes. Le fait que la "cause" n'ait pas été partagée par beaucoup n'a pas aidé.
    Au départ dans la variance, il faut bien comprendre que lorsqu'on a recours à la désobéissance civile pour, par exemple, désobéir à une injonction, on tombe dans la déviance (ce qui n'est plus toléré). Même si c'est au nom d'un sentiment moral qu'on fait cela, c'est quand même le côté loi qui est attaqué. Presqu'inévitablement, les gens qui ne sont pas d'accord avec ça reviendront beaucoup à la loi pour le décrier.

    Malheureusement, comme dans toute situation hautement polarisée, le conflit tombe dans les jugements, très souvent de part et d'autre. C'est malheureux parce que lorsque le jugement devient la norme,il n'est plus possible d'avoir le respect. Et sans le respect, on n'avance pas beaucoup.

    Voilà quelques éléments de réponse. mais on pourrait sans doute en débattre sur plusieurs pages. :)

  2. Bonjour Jean cette capsule est très intéressante! Je me pose une question depuis le début du conflit étudiant; je me rends compte que la variance venant des étudiants est de plus en plus visible en ce moment et que par réaction ou par insécurité les gens deviennent de plus en plus rigides et intolérants. Cela me trouble énormément, car je me suis toujours demandée comment Hitler avait réussi à persuader ses citoyens. En me disant que rien ne certifiait que j'aurais pris la défense des juifs dans le contexte.

    Je commence à comprendre le processus. En comparaison je connais beucoup de personnes dans mon entourage que j'avais toujours considéré comme très tolérantes et ouvertes d'esprit et depuis le conflit je les vois devenir très intolérantes transportant plein de préjugés et vraiment instansigeantes. Est-ce que l'on pourrait dire que si la variance devient visible et portée par plusieurs, les personnes insécures vont plutôt se pencher vers la légalité et la "droiture" plutôt que la moralité?

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