LE DINOSAURE ET LE MUTANT

LE DINOSAURE ET LE MUTANT

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Je suis un dinosaure. Un vieux de la vieille. Cinquante-neuf printemps dans même pas deux semaines.
Mais j’ai passé ma vie à enseigner.
J’ai vu passer les restes de hippies, les « X », puis les « Y ». Des univers différents. Des générations différentes.
Et j’ai eu la chance de m’adapter. Enfin, je crois. Presque tout le temps.
Sur mon Facebook, les statistiques me donnent les 18-24 ans majoritaires. Je suis lu, écouté, parfois rembarré, jamais ou rarement idolâtré. C’est la génération « Y ». Une vraie génération de mutants qu’on ne comprend pas.
Ils n’appartiennent pas à une idéologie particulière. Ils empruntent à toutes. On peut les croire socialistes, puis finalement capitalistes, pour s’apercevoir qu’ils sont une génération « à la carte ». Ils n’achètent pas de « package deal ». Ils choisissent ce qui fait leur affaire. C’est là le mystère de leur paradoxe. Ils ne sont jamais gagnés à l’avance, examinent par item, peuvent cliquer « j’aime » à 200 sur une publication, puis pas du tout sur une autre. Ils n’ont pas cessé de nous aimer, non. Simplement, celle-là, ils ne l’aimaient pas. Ce sont d’ailleurs eux qui réclament de Facebook un bouton « je n’aime pas ». Parce qu’ils n’ont aucun problème à dire ce qu’ils n’aiment pas.
Ils sont déconcertants. Ils ont l’air d’enfants gâtés. Et c’est ce qu’on entend d’eux généralement quand les dinosaures comme moi en parlent.
Nés à l’ère des jeux vidéo et de l’informatique, ils considèrent le téléphone portable comme un bien essentiel, trouvent qu’il est normal d’avoir un « fuck friend » quand on n’a pas de chum, sont écolos et bios tout en gaspillant parfois, demeurent à la charge de leurs parents le plus longtemps possible, ont l’impression qu’un travail intéressant est un droit et non une chance, ne veulent pas trop faire d’heures supplémentaires parce qu’ils « ont une vie » et préfèrent rogner sur leurs heures de sommeil plutôt que de rater le prochain party.
Ils n’ont pas compris l’importance de ne pas faire de fautes en français mais vont volontiers se promener en Colombie Britannique pour apprendre l’anglais, qu’ils citent abondamment à travers leur mauvais français sur les pages d’un Facebook qui, quoi qu’on en dise, leur appartient presque totalement. (Peut-être aussi qu’on n’a pas encore réussi à leur fournir des arguments qui portent, sur la question du français…)
Ils rêvent d’une vie stable et veulent prendre leur temps avant de devenir pleinement « adultes » parce que ce mot leur fait penser aux ratages des générations précédentes.
Ce sont des passionnés. Et ils carburent à la signification des choses. Ils sont capables de passer de l’état de mollusque affalé devant une Xbox à l’état de militant acharné en moins d’une heure si, mais seulement si, ils considèrent que ça en vaut la peine.
Ils ont l’égocentrisme de leur fin d’adolescence et l’altruisme des meilleurs de ce monde.
Oui, ils sont déconcertants, parce qu’on ne les comprend pas. On a l’impression, de l’extérieur, que ce sont des bébés et qu’on doit simplement attendre qu’ils vieillissent pour rentrer dans le rang. On a l’impression que rien ne colle sur eux de la vieille génération et qu’ils sont incapables de la maturité la plus élémentaire.
Intellectuellement, on les déprécie souvent parce qu’on croit qu’ils ne lisent pas et ne carburent qu’à la vidéo. On est d’ailleurs surpris qu’ils aient lu le texte d’un blogue mais pas leurs notes de cours.
Et comme on ne comprend pas, on a l’impression que le monde va se défaire si on leur en laisse les rennes.
Et vous savez quoi? On a raison.
Le monde tel qu’on le connait risque de se défaire. Mais est-il si beau que ça?
Oui, le monde risque de se défaire – en tout cas si on n’arrive pas à les « casser » et à les assimiler.
Parce qu’en plein milieu d’une réunion importante, ils choisiront de quitter pour aller chercher leur bébé malade à la garderie. Parce qu’ils risquent de refuser les heures supplémentaires s’ils les trouvent injustifiées (selon leurs critères).
Parce qu’ils changeront d’employeur plutôt que de « ne pas avoir de vie ».
Parce qu’ils trouveront naturel de faire valoir ce qu’ils croient être leurs droits, même si en cours de route, cela les divise.
Suite à la crise étudiante que l’on vit présentement au Québec, on a tenté d’ailleurs de les faire passer pour des « socialistes », des « communistes », en oubliant qu’ils sont dans la rue, oui, mais aussi dans les tribunaux à faire valoir leurs droits (et là, on serait tenté de les traiter de « capitalistes »). Mais c’est nous qui les classifions. Parce qu’ils cherchent des appuis. Parce qu’ils vont naturellement s’associer dans l’instant avec ceux dont ils attendent un support. Mais n’allez pas croire qu’ils sont acquis à votre cause définitivement. Car ils sont le résultat de la « fidélisation des clientèles ». Ils sont habitués à recevoir en échange de leurs services ou de leur vote. Et si vous ne leur offrez plus ce qui leur convient, ils changeront d’allégeance aussi facilement que de t-shirt.
Ce sont les « Y ».
Souvent, ils nous font chier.
Moi, je les aime bien.
Peut-être au final qu’en tant que dinosaure, je porte un gène mutant.
Parce que j’aime leur honnêteté, leur franchise, la facilité avec laquelle ils acceptent de se remettre en question, la qualité de leurs questionnements existentiels, leur ouverture à entendre des réponses, leur élan à donner leur opinion.
J’aime discuter avec eux, réfléchir avec eux, et même faire le party avec eux. Ils sont vrais. Ça fait du bien.
Un jour, à la sortie d’un cours où j’avais fait une blague qui m’était un peu retombée dessus, une étudiante s’est écriée : « ouais, Jean, tu viens de perdre une maudite bonne chance de fermer ta gueule ». J’ai ri et acquiescé. Ce n’était pas agressif ni hautain. C’était amical. Et elle avait raison.
Bien des sources mentionnent des origines différentes pour l’appellation de cette génération. Moi, je préfère l’explication anglaise. La génération « why »!
Parce que ce fameux « pourquoi » est à la source de ce que nous devons comprendre d’eux pour nous assurer un dialogue fructueux.
Parce que s’ils ne savent pas pourquoi – le vrai pourquoi, pas des salades – on attend d’eux un comportement, ils ne jugeront pas utile de l’adopter.
Parce qu’ils estiment que la réponse à cette question est un droit légitime.
Parce qu’ils estiment également légitime d’en évaluer la pertinence.
Ce sont les « Y ».
Ils nous confrontent.
Je les adore.
Et ils me le rendent bien.
Je pense que quelque part, je suis un peu « Y ». Un gène qui trainait quelque part. Un gène qui m’empêche de n’être qu’un dinosaure en voie de disparition.
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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

5 COMMENTAIRES

  1. En tant que dinosaure, que je revendique et dont je suis fière, je constate que c'est aussi ce qui se passe chez nous ici en France. Je pense que cette génération Y est partout dans le monde et qu'elle secoue toutes les vieilles façon de vivre, de penser etc. Elle dépoussière, remet en question tout ce qu'on a appris et accepté tel quel. Et c'est bien. On ne sait pas où ça va nous mener mais ça nous mènera bien quelque part, pas de doute là dessus. Yvonne

  2. Je partage avec toi, dinosaure est le bon terme. Cependant nous…on a évolué, ce n'est pas le cas de la majorité des gens. "Vivre et laisser vivre." Suzanne-plumes

  3. Wow ! Cela fait different de la plupart des autres ''dinosaures'' qui voit en notre generation totalement le contraire de vos propos ! Sa fais du bien de voir ça !

  4. C'est vrai Jean que tu es probablement un "Y" en avance sur son temps, et je crois que j'en fais partie aussi. Ça me fais penser beaucoup à ce que j'ai lu et entendus à propos de ce qu'ils appellent les enfants indigo. C'est un peu la même description, sauf qu'ils parlent d'un type d'enfant qu'on vois de plus en plus. Avec ton texte j'en comprends que ça en est rendu à des proportion de génération, et c'est ce que j'attendais justement pour qu'enfin ils changent le monde! Il n'y avait que toi Jean pour comprendre assez la génération actuelle pour la décrire comme tel. Je suis totalement d'accord avec toi, encore une fois 😉 Voici l'extrait audio qui parle des enfants indigo: http://www.youtube.com/watch?v=dm_VuaPdORY&feature=share

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