Les relations ne sont pas des tâches : le mystère du temps...

Les relations ne sont pas des tâches : le mystère du temps qu’on n’aura jamais.

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Quand j’étais tout jeune, mes parents me faisaient donner des leçons de piano. La professeure exigeait de moi que je répète mes leçons une demi-heure par jour. Elle disait avec raison que si on voulait apprendre correctement, il fallait « y mettre le temps ».

Je faisais ma demi-heure, tous les jours. Pourtant, je n’ai pas correctement appris. Dépitée, la prof a fini par me larguer en disant à mes parents que je n’étais pas assez motivé.

Je me souviens très bien de ces 30 minutes de martyr. Je voyais cela comme un « mauvais moment à passer ». Une case à cocher dans mon agenda d’enfant qui comprenait : « faire ses devoir, apprendre ses leçons, faire son piano, jouer, écouter la télé »… trop, pour le temps que j’avais. Déjà, à dix ans, je « manquais de temps ».

Plus tard, jeune parent, je courrais toujours après mon temps (On court toujours après son temps). Il y avait le boulot, la conjointe, les enfants ( à l’époque, j’en avais trois ). Or, mes enfants étaient, à mon grand désespoir, « en manque d’affection ». Dès que je rentrais du boulot, ils se précipitaient sur moi : « Papa, papa, papa… ». Je me sentais agressé, je m’impatientais et du coup, j’augmentais en eux le besoin cruel de ma présence, multipliant ainsi les demandes. J’avais consulté un psychologue à l’époque à qui j’avais confié à la fois ma honte de ne pas y arriver et mon stress de manquer cruellement de temps. Il avait répondu, comme il est de mise de répondre dans ces cas-là : « misez sur la qualité et non sur la durée. »

Croyant avoir compris, j’avais instauré le « quinze minutes avec moi ». Je prenais quinze minutes avec chacun des enfants, seul avec lui. Cela avait apaisé légèrement les demandes mais pas complètement hélas et j’étais toujours pris, encore, dans le stress et la culpabilité. J’en avais conclu que « ça ne marchait pas » plutôt que de me demander ce que je n’avais pas compris.

En fait, j’avais fait de ces quinze minutes des « cases à cocher » dans mon agenda. Du coup, plutôt que d’être centré sur l’enfant – à qui je donnais tout de même un peu d’attention – , j’étais centré sur « le temps qui reste ». « Encore dix minutes et on passe au suivant… cinq minutes… allez hop!, le temps est passé : suivant… »

Le quarante-cinq minutes étant fait, j’avais trois cases de cochées. Mais les enfants étaient toujours en manque. J’avais fait de la « qualité » de temps à donner une simple « tâche à effectuer ». Je n’avais donc pas vraiment le désir d’être avec eux. J’étais forcément distrait quand je prenais ce temps. Ils le sentaient et éprouvaient toujours ce manque.

Il aurait été préférable que je leur donne dix minutes le soir et que je prenne 5 minutes le jour pour me demander ce qu’ils faisaient, ce qu’ils auraient à me raconter. Le temps d’avoir hâte de les retrouver sans en faire une « case à cocher » dans mon agenda.

Plus vieux, et notamment dans ma dernière relation amoureuse, j’ai à mon tour demandé du temps à ma partenaire. Or, ce temps, elle ne l’avait pas. Comme j’étais plus vieux, j’avais machinalement et inconsciemment compris pour moi certaines choses et je libérais du temps intérieurement pour l’autre qui n’était plus une case à cocher. Du coup, je me rendais disponible pour de la qualité en oubliant que l’autre pouvait avoir fait de moi une « case à cocher » dans son propre agenda. Faisant cela, elle n’avait plus le temps de s’ennuyer de moi et je devenais simplement « du temps qu’il faut bien prendre ». Avec pour résultat que, ne sentant plus qu’elle avait envie de me voir, j’étais toujours en demande. Comme un enfant. Avec pour conséquence qu’elle multipliait en elle la culpabilité et le stress de ne pas y arriver. Nous ne parlions pas le même discours. Quand je parlais de temps, je parlais de qualité. Quand elle parlait de temps, elle forçait pour m’ajouter une « case à cocher ». Pas étonnant que la relation n’ait pas duré.

Du temps, en fait, on n’en a pas. Jamais. On court après notre temps presque toujours dans la vie et le nombre de choses que l’on a à faire dépasse souvent notre capacité à bien les gérer : le travail, le ménage, les enfants, le conjoint… Il est impossible de « prendre le temps » de tout faire à moins que cela ne devienne d’une complexité organisationnelle qui tient de l’héroïsme. Automatiquement, toutes les tâches deviennent des « cases à cocher » dans notre agenda. Et quand on a une » case à cocher », ce qui nous intéresse, ce n’est lus la tâche à faire mais simplement de pouvoir la cocher, pensant ainsi avoir le sentiment du devoir accompli et tombant ainsi dans la performance plutôt que dans la qualité relationnelle.

Pas étonnant qu’on ait l’impression qu’on ne vit plus.

Pas étonnant que l’on coure constamment après son temps.

Et pas étonnant non plus qu’il ne sous reste jamais de temps pour soi-même, pourtant la personne qui devrait être la plus importante.

Aujourd’hui, à 63 ans, j’en ai rempli des « cases à cocher ». Tellement. Et malgré tout, j’en le sentiment de n’avoir pas trop vécu. J’ai plutôt le sentiment d’avoir « fait ».

J’en ai fait des choses… Tellement… Mais bien souvent, je n’étais pas vraiment là. Pas complètement en tout cas. J’avais « chosifié » les personnes et les relations. Je mettais sur le même pied le travail de la journée, la vaisselle à faire, le linge à plier, les enfants à satisfaire et ma vie de couple à réussir. Des « cases à cocher » dans mon agenda.

Du temps, on en a pas. Jamais. Et si on raisonne en voulant dégager du temps, on fera des autres des « cases à cocher ».

En limitant le temps, mais en cultivant la présence, la pleine satisfaction sera au rendez-vous. Plus encore, on aménagera notre temps en consultant l’autre et en planifiant ce court temps que l’on a pour le maximiser et en profiter pleinement. « J’ai une réunion mercredi soir. C’est dommage qu’on n’ait plus ce temps pour nous, mais je ne peux vraiment pas la rater. » À coup sûr, en entendant ces mots, l’autre répondra : « Je vais aménager mon propre horaire et le temps pour moi que j’avais prévu jeudi, je le prendrai mercredi. Comme ça, on se reprendra jeudi. » Non plus des « cases à cocher » dans un agenda mais deux être désireux de se retrouver mais soucieux que l’autre ait tout le temps dont il a besoin.

En cessant de demander du temps, mais en demandant de la qualité, on permettra aux autres de se libérer de la culpabilité et du stress et d’être mieux présent à nous. En raisonnant nous-mêmes en qualité et non en temps, nous commencerons à considérer les autres comme des personnes et non des tâches et ils se sentiront satisfaits de leur relation avec nous.

Il me vient en mémoire un épisode d’un tout début de relation amoureuse. Ma conjointe partait de Montréal, laissait ses enfants à son ex. (toujours en retard) puis venait me rejoindre en Estrie pour que nous allions ensuite ensemble chez moi, à l’époque en Beauce.

Elle m’avait avisé qu’elle serait en retard, se montrant déçue qu’on perde ce temps pour nous (je n’étais pas encore devenu une « case à cocher »).

Je n’avais pas hésité une seconde. J’avais proposé qu’on se rejoigne à mi-chemin, nous permettant d’être plus vite ensemble. Elle en avait été charmée.

Graduellement, je n’avais plus senti cette hâte de me voir et, exigeant plus « de temps », j’avais multiplié son stress en exigeant toujours plus… « de temps ».

Je savais que la qualité primait sur la quantité. Je le savais dans ma tête. Ce n’était pas intégré.

Je l’intègre mieux aujourd’hui en constatant l’ampleur des dégâts que cause la façon que nous avons de voir le temps et les relations.

Donner du temps, c’est donner de la présence. Pas des minutes.

Cultiver cette présence, c’est bannir la culpabilité de ne pas y arriver et de partager plutôt le désir d’être présent. Parfois même en s’ouvrant à l’autre de ses difficultés à tout concilier, permettant ainsi à l’autre, se sentant désiré, de contribuer efficacement à ce manque de temps.

J’ai tellement mis de gens en « cases », j’ai si peu été présent parfois. J’ai tellement mal compris ce fameux mystère du temps qui nous manque… Je le réalise aujourd’hui. Mieux vaut tard que jamais. Je vais donc m’employer à bannir ces cases de mon agenda en ma rappelant toujours ceci :

Un enfant peut comprendre (un adulte aussi d’ailleurs) que vous soyez occupé pendant la prochaine demi-heure s’il sent votre désir sincère d’être avec lui pour la suivante. Mais il ne comprendra jamais qu’un fois cette demi-heure passée, vous ne soyez toujours pas avec lui. Pas vraiment.

Parce que personne ne comprendra jamais la raison pour laquelle il est devenu « une case à cocher » dans votre agenda.

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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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