MARIE, QUI N’AVAIT PAS L’INSTINCT MATERNEL…

MARIE, QUI N’AVAIT PAS L’INSTINCT MATERNEL…

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Marie éteignit son portable, les yeux dans l’eau.

Elle venait de parler à son père. Un père toujours présent pour elle à qui, en temps normal, elle confiait tout: sa vie, ses soucis, ses angoisses existentielles. Un père qui ne manquait pas de l’écouter, de la rassurer, de la calmer et même, parfois, de lui trouver des solutions concrètes. Un père qui avait fait tous les rôles depuis que sa mère l’avait abandonnée lorsqu’elle avait huit ans. C’était rare et précieux. C’était son père à elle.

Mais cette fois, Marie n’avait pas osé. Ce qu’elle vivait était trop gros, trop grave, trop odieux pour en parler à son père. Elle avait honte. Et elle avait peur que son père qui l’aimait profondément ne la juge et lui retire son amour.

À côté d’elle, près de son lit, un petit bac de plastique transparent au milieu duquel on pouvait apercevoir une petite bosse de couvertures jaunes, signe que dessous se trouvait quelqu’un : le bébé. Lui. Celui-là même que quelques heures auparavant, Marie avait mis au monde.

De la façon dont était placé le bac, Marie ne voyait pas son visage. Juste la bosse de couvertures. Elle l’avait intentionnellement placé comme ça lorsque Yannick, le père du bébé, était parti à la maison se doucher et manger un peu après 32 heures de travail et d’accouchement tout en assurant qu’il allait revenir vite.

Aussitôt, Marie avait retourné le bac. Elle n’était pas capable de voir son bébé.

Depuis l’amas de couvertures, on entendit un début de plainte, signe d’un éveil prochain.

Marie éclata en sanglots.

Elle ne se sentait pas mère. Elle ne se sentait pas attirée par ce bébé. Elle y voyait un étranger. Elle ne sentait pas monter en elle l’amour maternel qui était censé venir de lui-même. Cet instinct de protection qu’on appelait « instinct maternel », elle ne l’avait pas. Pas du tout. Même pas le quart d’une once. Rien.

Lorsque l’infirmière l’avait aidée à nourrir le bébé, elle n’avait vécu qu’une seule chose et se le reprochait à l’infini : quelque chose était pendu à son sein qui, jusqu’alors, n’avait eu qu’une fonction esthétique et érotique. Elle n’avait pas aimé. Elle avait détesté, en fait.

Mais elle n’avait rien dit.

Elle ne s’était pas autorisée à partager ce qu’elle vivait avec Yannick qui était aux anges, avait le bébé dans les bras presque tout le temps et remerciait Marie de le lui laisser sans se douter un seul instant qu’elle préférait ça comme ça.

Et pour là, Marie pleurait, pleurait, pleurait…

Elle se trouvait odieuse, dénaturée, défectueuse.

Elle était perdue…

C’est alors que son médecin entra, la regarda en train d’essuyer ses larmes et se donner une contenance en esquissant un sourire grimaçant et vint s’asseoir près d’elle.

Docteur Sam était un médecin particulier. Un de la génération de ceux qui croient que la médecine est une vocation et qui, malgré son jeune âge – il venait d’être reçu – pensait que la qualité passe avant tout. Dans sa propre vie comme dans celle des autres. Samuel Bolduc – c’est lui qui insistait pour qu’on l’appelle Docteur Sam – s’était même donné dans sa formation plusieurs cours de psychologie parce que, disait-il, il fallait « comprendre les patients » autant que les soigner.

Docteur Sam regarda Marie attentivement, silencieusement. Il attendait.

Marie, prise sur le fait, avait retrouvé un semblant de sourire et rompit le silence la première :

–        Ça doit être les hormones, Docteur Sam. Ça doit descendre en flèche, là, hein?

Docteur Sam garda le silence et attendit, bienveillant. De longues secondes. Des secondes lourdes comme l’angoisse de Marie. Des secondes interminables. Une éternité de doutes et de jugements. Tout au fond d’une Marie ravagée, une fin du monde était en train de se vivre.

Marie se reconnectait à elle. Elle sentit revenir ses pleurs, les retint un moment, mais ce silence achevait de dissiper le peu de contenance qu’elle s’était donnée. Dans le silence, on ne peut se mentir très longtemps. Pas plus que mentir aux autres. Elle n’en pouvait plus. Elle explosa. De peine, de rage, de découragement… non, de désespoir. Un désespoir aussi intense que l’anticipation de sa vie future durant ses mois de grossesse, alors qu’elle s’imaginait épanouie comme toutes les mamans du monde… Des mamans qu’elle ne comprenait plus. Et elle hurla :

–       Je pleure tout le temps… Je n’arrête pas… Je n’y arrive pas, je ne suis pas une bonne mère… J’ai essayé de l’allaiter… Ça ne marche pas… Je n’ai pas la touche… Quand il pleure… il m’énerve… quand je suis seul avec lui… je panique… quand je vois Yannick le prendre comme si c’était son trésor, je voudrais hurler… Rien… comprenez-vous? Je ne ressens rien… Je ne l’aime pas…

Docteur Sam avait accueilli ses paroles comme si de rien n’était. Il n’avait pas bronché. Son visage n’avait rien perdu de sa bienveillance. Son attitude générale laissait présager que la chose lui était familière.

À côté de lui, Marie sanglotait maintenant tout doucement. Elle était épuisée. Épuisée de l’accouchement, mais épuisée aussi d’avoir tenu son rôle devant Yannick, devant l’infirmière, devant son père. Un rôle qui ne lui ressemblait pas. Un rôle qui ne lui allait pas. Faire semblant lui avait pris ses derniers recoins d’énergie. Elle n’en pouvait plus.

Et lentement, très lentement, Docteur Sam commença à parler :

–        Vous savez, Marie, l’instinct maternel, ça n’existe pas. (Marie le regarda, étonnée. Il continua.) Dans notre société, on a présenté l’instinct maternel comme étant évident, comme une sorte de seconde nature chez les femmes. Pire parfois. Comme leur seule nature, si bien que beaucoup se sentent moins femme lorsqu’elles apprennent qu’elles ne pourront pas avoir d’enfant. Mais cette conception de la maternité n’existe que depuis 1760. Ce n’est qu’une vision des choses. Darwin croyait ça. Que toutes les femelles sans exception étaient programmées pour savoir instantanément quoi faire avec le petit qui vient au monde. Et en fait, c’est vrai pour certaines espèces, mais plus on monte dans l’évolution, moins c’est vrai et plus c’est rattaché à des comportements appris. C’est même rattaché à certains processus physiologiques. Par exemple, vous n’avez pas encore eu vos montées de lait. Doucement, votre taux de prolactine va monter, jusqu’à décupler. Et vient avec l’élévation de la prolactine des élans d’affection pour le bébé. Et lui aussi est bien équipé. Saviez-vous que votre bébé a une capacité instinctive de séduction qui provoque l’envie de s’en occuper?

Marie, qui ne sanglotait plus du tout, le coupa net :

–       Alors pourquoi n’ai-je pas cette envie?

Docteur Sam continua;

        Il faudrait peut-être vous laisser une chance. Vous venez d’accoucher. Vous êtes complètement épuisée. Il y a des femmes chez qui des mécanismes de « soins » se déclenchent immédiatement. Il y en a d’autres qui doivent apprendre. Vous, vous aurez la chance d’apprendre. Et votre bébé vous y aidera en vous séduisant. Et Yannick participera au tout. Et puis ça sera peut-être plus facile pour vous de laisser de l’espace au père. Tout n’est pas blanc ou noir, Marie. Vous serez deux. Chez certaines femmes dont le besoin de soins est fort, les pères ont de la difficulté à prendre leur place et se sentent rejetés. Vous ne vivrez pas cet inconvénient.

Un silence se fit dans la pièce. Marie réfléchissait. Elle aurait eu besoin de croire ce médecin, de penser qu’il ne disait pas ça juste pour la forme, que c’était bien le cas. Qu’elle n’était pas anormale et monstrueuse.

Docteur Sam sembla la deviner et renchérit :

–       Je ne dis pas ça pour vous rassurer. Je vous donne les faits. Vous savez, Marie, il y a même des femmes qui ne se sentent tout simplement pas attirées par la maternité et qui n’auront jamais d’enfant. D’autres se sentent très concernées. D’autres enfin sont un peu partout entre ces deux extrêmes. Si on vous avait dit : à la naissance de l’enfant, on ne l’aime pas. On apprend à l’aimer. Vous seriez-vous sentie aussi mal?

–        Bien sûr que non, répondit Marie immédiatement. Si c’est normal, on apprend, c’est tout. Moi, je pense que je voulais cet enfant. Je le sentais bien. Je lui parlais même dans mon ventre. C’est depuis qu’il est sorti que je n’y arrive pas.

–        Vous êtes donc de ces femmes qui apprendront à aimer leur bébé, continua Sam. Je sais que ça semble horrible pour la société. Mais ce n’est horrible que si l’on considère que tous doivent avoir une sorte d’automatisme. L’amour qui ne vient pas d’un coup de foudre immédiat n’est pas moins beau que celui qui a commencé par un grand séisme. L’amour pour un enfant n’est pas moins beau lorsqu’il vient tout doucement par la régulation hormonale et la séduction réciproque.

Docteur Sam se leva et alla prendre l’enfant qui s’était rendormi. Il le posa près de Marie.

–        Ne faites que le regarder. Ne le prenez pas, lui dit-il. Regardez son visage.

Bébé avait ouvert un peu les yeux et choisit cet instant pour faire un sourire.

–        Ce n’est même pas un vrai sourire, c’est un réflexe, il parait, dit Marie.

Docteur Sam répondit :

–        Et comment vous avez trouvé ce réflexe?

–        Charmant, répondit Marie, émue.

–        Voilà, dit Sam. Laissez-le vous charmer. Ne vous obligez à rien. Ne vous donnez pas de contrat. Respectez-vous. Laissez naître en vous ce qui est à naître sans essayer d’être conforme à la société qui vous entoure.

–        Est-ce que je peux le prendre, demanda Marie?

Docteur Sam sourit.

–        Mais Marie, c’est votre bébé…

Marie ne dit plus rien. Elle prit doucement bébé dans ses bras. Elle se sentait plus légère. Elle sourit même à cette nouvelle grimace séductrice qu’il venait de performer. Elle sentait sa chaleur. Une sorte de tendresse commença à monter en même temps que sa fatigue.

Elle remit l’enfant dans le bac, se recoucha et s’endormit, rassurée. Après tout, de la tendresse, c’était déjà une forme d’amour.

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Ce texte sera sans doute choquant pour certaines. Pour d’autres, soulageant.

Une chose est certaine, c’est qu’être mère n’est pas un état. C’est un rôle qu’on peut maintenant choisir.

Et bien que la majorité le choisisse, il arrive que certaines ne le sentent pas, ne le choisissent pas ou n’ont tout simplement pas pu. C’est le cas de femmes qui ont décidé de consacrer leur vie à autre chose, de femmes pour qui ça ne s’est pas présenté, pour qui la physiologie ne l’a pas permis. Ce n’est pas un drame. Elles ont, comme tout humain à exercer ailleurs une fécondité nécessaire à tout humain, homme comme femme. Elles ne sont pas à juger mais à accepter. Tout jugement en cette matière serait odieux.

D’ailleurs, choisir la maternité n’est pas de tout repos non plus.

Le plus grand défi de celles qui choisissent la maternité est de n’être pas engouffrées par cette maternité et de savoir rester femme tout en étant mère. Et ce sera sans doute plus difficile pour celles qui ont le plus ce fameux « instinct maternel ».

Certaines femmes quant à elles, auront eu à apprendre à aimer leur enfant. Elles ne l’ont pas eu du premier coup. C’est normal. Ce n’est pas du tout pathologique. Et au final, celles-là, auront peut-être ensuite plus de facilité à effectuer la plus grande tâche qu’une mère puisse réaliser.

Non pas d’élever, d’aimer, de nourrir son enfant. Mais de l’élever, l’aimer et le nourrir comme s’il ne lui appartenait pas. Comme s’il n’était qu’à lui-même.

Pour le laisser partir, et l’y encourager.

Pour faire ça, toute mère devra continuer à être femme, elle aura besoin sans doute qu’on le lui rappelle parfois. Ce sera alors le rôle de son conjoint, de son compagnon de vie et qui, sait, peut-être aussi de celle-là même qui n’a pas pu oublier d’être femme, celle qu’on montrait auparavant du doigt parce qu’elle avait choisi de ne pas avoir d’enfant.

Note :

Les gens intéressés par plus de détails sur le sujet de l’instinct maternel pourront trouver intéressant cet article :

http://www.scienceshumaines.com/y-a-t-il-un-instinct-maternel_fr_2849.html

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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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