QUAND ON SOUFFRE, ON NE SOIGNE PAS LES AUTRES, ON SE SOIGNE...

QUAND ON SOUFFRE, ON NE SOIGNE PAS LES AUTRES, ON SE SOIGNE SOI-MÊME!

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J’ai vu une image circuler aujourd’hui. Elle provient d’une page Facebook intitulée « Panneaux Justice et Vérité ».

Elle citait une phrase attribuée à Thomas Jefferson (je n’ai pas vérifié) : « Seul celui qui a reçu une blessure similaire peut panser doucement les plaies d’un autre. »

La voici:

blessure similaire

 

Évidemment, tout le monde s’est mis à partager cette image en se disant : wow, comme c’est vrai. Les réseaux sociaux permettent ainsi de publier n’importe quoi et de le faire prendre pour une immense vérité.

Cette idée qu’il faut avoir souffert de la même chose pour aider quelqu’un à s’en sortir est une croyance partagée déjà par de nombreuses personnes.

En fait, c’est bien plus qu’une croyance. C’est un immense préjugé. Et c’est à la limite profondément dangereux de croire à un truc pareil parce que l’on risque de se retrouver à tenter de se faire soigner ou de soigner quelqu’un en empirant sa situation.

On a même souvent vu des couples se former à partir de cette croyance. Deux êtres ayant été abandonnés se retrouvent ainsi à tenter de se prouver mutuellement qu’ils ne s’abandonneront pas, tentant par là de se soigner de cette blessure d’abandon. Deux autres ayant été trahis se retrouvent ensembles en se disant : nous, on ne se trahira pas! Et pour peu que les blessures soient encore à vif, ils répéteront leur scénario, à deux, cruellement, et se diront ensuite qu’il n’y a rien à faire.

Dans la plupart des cas en effet, une fois la passion du début passée, ces personnes se mettront à projeter sur l’autre leur peur. Ils s’accuseront de s’abandonner, de se trahir, causant ainsi une peur mutuelle qui augmentera la blessure, la peur, et finira par causer ce que l’on craignait le plus : l’abandon ou la trahison.

La plupart du temps, on se fait mal, parce que l’on a pris l’autre pour un miroir de nous-mêmes et que l’on a tenté de se servir de l’autre pour se réparer soi-même. Comme le disait Erik Erikson, dans « Adolescence et crise », lorsque l’on tombe amoureux d’un miroir, on finit par casser le miroir.

Beaucoup d’aidants naturels partagent aussi ce préjugé. Ils croient que ce qu’ils ont enduré devient un critère de compétence pour soigner les autres de ces mêmes souffrances. Croyant cela, ils ne se forment pas à aider (car oui, il faut se former pour faire cela) et deviennent ainsi des « sauveurs » de l’autre sans réaliser, encore une fois, que ce n’est pas d’eux qu’il s’agit mais bien d’un autre, individué, différent, et que leurs propres solutions ne vont pas nécessairement convenir à quelqu’un qui, bien que portant la même blessure, ne la porte pas de la même façon.

Ces personnes sont dangereuses parce qu’elles risquent d’augmenter la détresse de l’individu par leur façon de les prendre en charge et de tenter de les sauver. La plupart du temps, d’ailleurs, ils ne réalisent pas que leur tentative de sauver l’autre est en fait une tentative de se sauver eux-mêmes, leur blessure n’étant pas suffisamment cicatrisée pour qu’ils aient la distance nécessaire pour aider.

Une distance, ça en prend une pour aider. C’est comme ça. On appelle cela l’empathie et on l’oppose à la sympathie.

L’empathie est la possibilité de vibrer aux blessures de l’autre sans pour autant être submergé dans le problème. Cela permet de garder à l’autre son originalité dans sa façon de les vivre et de séparer ce qui appartient à l’aidant et ce qui appartient à l’aidé. À l’opposé, la sympathie dont l’origine du mot veut dire « souffrir avec », plonge la personne dans les souffrances de l’autre qu’il fait siennes. Il perd cette distance et se retrouve, tout comme l’autre, le nez collé sur le problème. Du coup, il ne sait plus ce qui appartient à lui-même et ce qui appartient à l’autre. Tenter d’aider l’autre ainsi collé sur le problème comporte alors plus de risques que d’avantages, le plus grand étant de devenir son sauveur.

Je ne suis pas en train de dire non plus que quelqu’un qui a souffert ne peut jamais aider quelqu’un qui souffre de la même chose. Pas du tout. Mais ce que je dis, c’est que sa blessure, bien qu’elle puisse être une grande motivation dans son élan d’aider, n’est pas ce qui fera de lui un intervenant de qualité.

Il me vient ici en tête un Monsieur extraordinaire que j’ai été amené à rencontrer un jour alors que j’étais superviseur au Centre de Prévention du Suicide de Québec.

C’était un homme d’un certain âge qui avait perdu un fils par suicide.

Au-delà de sa souffrance, il s’était dit qu’il allait consacrer le reste de sa vie à intervenir auprès des gens suicidaires.

Bien sûr, par là, il tentait en sauvant d’autres personnes de réparer en quelque sorte le fait qu’il n’avait rien pu faire pour son fils. Et s’il en était resté là, il aurait fait un bien piètre intervenant, prenant chaque suicidaire pour son fils et intervenant tout croche parce que trop près du problème.

Ce Monsieur ne voulait pas de ça. Il voulait faire une différence et apporter une aide constructive. Il a donc travaillé d’abord sur lui-même afin de panser ses propres blessures. Il s’est ensuite formé au Centre de Prévention du Suicide, abordant la formation en toute objectivité, en se positionnant comme quelqu’un qui apprend et non qui sait tout. Il a été tout au long de sa formation d’une ouverture exemplaire aux techniques d’intervention, s’efforçant de les comprendre, de les appliquer, de garder son objectivité.

Ce Monsieur est ainsi devenu un intervenant hors pair. Mais ce n’était pas parce qu’il avait perdu un fils. C’était parce qu’il avait appris. La perte de son fils avait été le déclencheur de son apprentissage et sa motivation pour apprendre comme il faut. Jamais cette perte n’a fait de lui un meilleur intervenant. Ce sont ses apprentissages qui ont fait cela.

Comme superviseur à l’époque, je peux d’ailleurs vous dire qu’il était excellent.

On a vu ainsi des gens ayant été violentés devenir de bons intervenants en violence. On a vu des gens qui s’étaient sortis de la rue devenir de bons intervenants pour les problèmes d’itinérance. On a vu des victimes de viols devenir excellentes en intervention auprès de femmes ayant été violées. Cette excellence provient bien sûr en partie de leur expérience parce que cela leur donne une motivation extraordinaire pour se former. En aucun cas pourtant, cette excellence ne provient de leur traumatisme. Elle provient de leur formation.

Jean Monbourquette a décrit dans un petit bouquin : « Le guérisseur blessé », ce phénomène d’élan pour aider. Il n’entend jamais par contre par cette expression qu’il faille être blessé de la même blessure qu’un autre pour pouvoir l’aider. Au contraire. Il explique d’une manière impressionnante, de quelle façon la blessure intervient dans le processus d’aide. Il prévient du danger de devenir le sauveur de l’autre. Il est clair quant au fait que ce n’est jamais autrement qu’à partir du guérisseur intérieur d’un être que la guérison se produit. Les guérisseurs blessés sont des gens qui, au contraire, savent faire ne sorte que leur blessure n’interfère jamais avec la blessure de l’autre.

J’explique Monbourquette dans une vidéo que vous trouverez sur la page de mon blogue au titre : le guérisseur blessé. Vous pouvez aussi la voir directement sur ma chaîne YouTube en cliquant ici :

 

Il est bien possible que vous ayez souffert de quelque chose auquel vous voulez maintenant consacrer votre vie.

Ne soyez pas de ceux qui croient que le fait de l’avoir vécu vous rend compétent pour aider.

Suivez plutôt ces étapes simples :

  1. Guérissez-vous. Pansez vos plaies. Cicatrisez votre blessure et soignez vos souffrances.
  2. Formez-vous ensuite à l’intervention auprès de gens compétents dans le domaine.
  3. Commencez à aider sous supervision afin d’être certain d’être aidant.
  4. Surtout, ne croyez pas que vous êtes un sauveur.

 

J’étais déjà psychologue lorsque j’ai fait ma dépression.

Honnêtement, je n’aide ni mieux ni moins les gens dépressifs depuis.

Parce qu’ils n’ont rien à voir avec ma dépression. Ils sont occupés à faire la leur.

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