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TOUT L’MONDE « TOUT NUS » ? DÉSHABILLE-TOI EN PREMIER!

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Nous sommes en 1963. J’ai dix ans.

Nous sommes six amis dans ma rue à jouer ensemble régulièrement.

À dix ans, parfois, on a de idées de fou.

Or, il y a un petit bois derrière la maison d’un de mes amis et un jour, comme ça, quelqu’un a cette idée : « on va se cacher dans les buissons et, quand on en ressortira, on sera tous « tout nus » ».

Oh, rien de sexuel dans cette idée-là. Juste l’envie de faire mentir les conventions, d’essayer quelque chose qui ne se fait pas, une sorte de mini-délinquance avant le temps. On a dix ans.

J’imagine que la suite aurait été de voir qui pisse le plus loin… S,il y avait eu une suite. Six petits gars de dix ans, ça essaie des choses. Surtout si elles ne se font pas.

Moi, à dix ans, je suis un grand naïf et ma valeur de solidarité est déjà bien ancrée en moi. Certains diraient que je suis un mouton, mais ce n’est pas pour ça que je suis les autres. C’est vraiment parce que je considère qu’il faut se tenir dans la vie. Et je ne ferais pas quelque chose avec lequel je ne suis pas d’accord.

Je me me retrouve donc derrière mon buisson et bien que ça m’intimide beaucoup, j’entreprends de me déshabiller. Une fois fait, j’attends le signal. Un des gars avait dit : « À go, tout le monde se retrouve ici. »

Et soudain, j’entends : « GO ».

Je me précipite, l’adrénaline au corps. Et je me dis que ça va être drôle.

Mais j’arrive dans cette clairière pour réaliser que, des six, je suis le seul à m’être déshabillé et qu’au final, les gars s’étaient donné le mot pour me ridiculiser. Ils sont là, habillés jusqu’aux oreilles, à rire et à me pointer du doigt : « ha ha ha Rochette est tout nu! »

Ce jour-là, je me sens humilié mais surtout trahi par mes amis qui finalement ne sont pas tant mes amis que cela.

——————

Autre époque.

Nous sommes en 1982. Je suis enseignant depuis un an, j’ai un enfant d’un an et nous avons choisi, ma femme et moi, qu’elle serait pour l’instant à la maison « pour s’occuper de notre fille ». C’est un choix qui était courant à l’époque. Notre famille n’a donc qu’un seul revenu.

Idéaliste, j’ai contribué à élire un gouvernement souverainiste et porté à nouveau un an plus tôt, René Lévesque au pouvoir.

Or, en 1982, René Lévesque annonce que les finances de l’Étant sont catastrophiques et qu’il va falloir que tous fassent leur part. La part des enseignants est évaluée à 20% de leur salaire et un décret gouvernemental vient concrétiser la coupure.

Beaucoup sont alors outrés de ce qu’ils interprètent comme une trahison. Moi, pas encore. J’ai toujours mes valeurs de solidarité et je me dis que si c’est ce qu’il faut, alors on se serrera la ceinture. « Chacun doit faire sa part » est un argument qui porte chez moi. Je suis toujours prêt à faire ma part.

Ce n’est qu’un peu plus tard, alors que le ministre des finances de l’époque annonce qu’il va hausser le salaire des juges qui sont déjà beaucoup mieux payés que les enseignants que je me sens trahi. Ainsi, tout le monde ne fait pas sa part.

Je me sens à nouveau seul, tout nu dans la clairière.

————-

Je vous raconte ici deux anecdotes. J’en ai vécu des dizaines comme ça dans ma vie. Vous aussi peut-être. Un appel à la solidarité suivi d’un contre-exemple où l’on réalise que l’argument n’avait qu’une manipulation comme objectif. Encore il y a quelques années, un gouvernement d’une autre allégeance nous enjoignait de « faire notre juste part » mais ne donnait pas l’exemple.

C’et d’ailleurs vrai autant en société qu’en couple ou en amitié où « l’amour inconditionnel » prôné par le partenaire n’est souvent qu’une arnaque pour faire accepter n’importe quoi, lui-même étant bien loin d’être inconditionnel.

Aujourd’hui, nous sommes devant une société d’inégalités parfois outrancières.

Nous sommes aussi devant plusieurs impasses relationnelles, l’individualisme facebookien montant en flèche, le mot d’ordre de beaucoup étant : « chacun pour sa gueule ».

Pourtant, moi, j’ai toujours ma valeur de solidarité. Et je suis toujours prêt à faire ma part.

Mais cette fois-ci : juste ma part. Et pas en premier.

Parce qu’au fil des ans, j’ai perdu cette naïveté de mes dix ans et plus personne ne va me prendre, seul, tout nu devant les autres qui n’ont rien enlevé et qui rient de bon cœur.

Que les mieux nantis commencent à se départir de leurs biens.

Que les adeptes de l’inconditionnalité montrent une capacité de compréhension et d’empathie hors du commun.

Que les gens qui prônent la solidarité commencent par être solidaires.

Que les bottines suivent les babines.

Et moi, je suivrai sans problème… après.

Tout le monde « tout nus » ? Pas de problème.

Mais déshabille-toi en premier.


 

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" et "Des silences ébruités" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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