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ET LA TENDRESSE?… BORDEL!

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L’évolution de la psychologie au cours des cent dernières années a donné lieu à la publication de nombreux ouvrages qu’on appelle livres de « psychologie populaire ».

Dans beaucoup de ces ouvrages, on prône une sorte de redécouverte de soi où nous devons nous donner le meilleur, où l’estime de soi doit être cultivé, où l’amour de soi est une donnée majeure.

Il est impossible par ailleurs d’être en désaccord avec cela. En même temps, il me semble qu’il faut faire attention pour qu’il n’y ait pas de confusion. Confusion entre se donner le meilleur et l’attitude égoïste de le voler aux autres, entre l’estime de soi, l’amour de soi et l’idolâtrie narcissique de soi.

Je côtoie chaque jour des gens qui, pour l’essentiel, ne vont pas bien. C’est le sort de tous ceux qui, comme moi, font de la relation d’aide.

Dans mon travail, très souvent, je rencontre des gens dont l’estime est très basse. Et ces gens ont tous quelque chose en commun : ils sont portés à tout donner. On pourrait dire d’une certaine façon qu’ils s’oublient. Mais s’oublient-ils vraiment ou bien sont-ils pris dans le piège du sacrifice valorisant? Je me sacrifie pour toi alors, par toi, je vais devenir quelqu’un de bien et la reconnaissance que je vais recevoir de mon sacrifice me permettra de croire une peu que j’ai de la valeur. Car si j’en ai à tes yeux, j’en aurai aux miens. N’est-ce pas un peu le cas de ces femmes, au cours du dernier siècle, qui ont tout donné à leurs enfants pour ensuite leur servir la phrase incroyable : « Après tout ce que j’ai fait pour toi, tu pourrais bien… »

Il est bien certain qu’un tel don est un cadeau empoisonné. Parce que le sacrifice, quel qu’il soit, piège les deux personnes dans un jeu de contrôle et de pouvoir incroyable. D’abord parce que si je me sacrifie, je n’ai plus le droit inconsciemment d’aimer ce que je fais (ça ne serait plus un sacrifice, n’est-ce pas?). Ensuite, si c’est un sacrifice, l’autre n’a plus le droit de ne pas aimer ce que je fais pour elle (après tout, je me sacrifie, n’est-ce pas?). Enfin, si c’est un sacrifice, c’est bien certain qu’elle m’en doit une. (C’est clair que l’on ne parle pas de l’extrême altruisme de certains gestes qui sont faits sans attente.)

Geneviève et Stéphane sont un couple ordinaire qui n’a jamais eu trop de problèmes. Ils avaient  développé au cours des années l’habitude de se « sacrifier » mutuellement l’un pour l’autre et leur couple a tenu bon. Geneviève préparait toujours le souper puisque Stéphane rentrait tard du travail mais Stéphane acceptait toujours d’aller voir les films qu’il détestait parce que Geneviève les adorait. Stéphane s’occupait toujours de la comptabilité familiale alors qu’il détestait les chiffres, mais Geneviève se levait toujours pour les enfants la nuit parce que Stéphane avait de la difficulté à se rendormir s’il  se levait. Ils ont, au fil des années, développé une sorte de comptabilité inconsciente basée sur la réciprocité des sacrifices à faire. Et je dois dire que ça a marché durant un bon bout de temps. Mais aujourd’hui, rien ne va plus.

Lorsqu’ils arrivent à mon bureau, chacun est dans le fameux « après tout ce que j’ai fait pour toi » et chacun est certain que l’autre ne voit pas ce qu’il fait et ne pense qu’à lui. Mais que s’est-il passé? Au fil des rencontres, nous découvrons que la « comptabilité inconsciente » a foiré… Chacun y est allé de sacrifices plus ou moins avoués que l’autre ne demandait pas, s’est senti frustré d’un certain manque de reconnaissance, et a commencé à développer un sentiment d’injustice immense par rapport à son partenaire. Les dialogues sont maintenant empreints de reproches.

–          Je me suis toujours levé pour les enfants… J’ai toujours attendu que tu arrives pour souper alors que moi, j’avais faim depuis 5 heures. J’ai toujours accepté de faire l’amour le soir alors que je m’endormais complètement. Et tu n’es pas foutu de voir que je n’en peux plus de te ramasser. Tu pourrais au moins mettre ton assiette dans le lave-vaisselle!

–          Ouais ben moi, j’ai toujours payé tous les comptes à temps même s’il fallait que je les trouve dans tes piles de revues et que ça me fait chier complètement les chiffres. Et j’ai toujours été voir tes fichus films ennuyants parce que toi, tu aimais ça. Et je n’ai jamais rien demandé. Si ça te faisait chier de m’attendre pour souper, ben t’avais juste à souper avant.

–          Pis toi, t’avais juste à ne pas venir les voir, les films… Je n’ai jamais rien demandé, moi. Je t’ai tout donné. Je n’en reviens juste pas. Tu ne penses qu’à toi.

–          Ben toi aussi tu ne penses qu’à toi. Et moi non plus je n’ai rien demandé.

Ouais… Manque de communication, diront certains… Évidemment. Ce n’est pas normal que ce soit dans mon bureau que Geneviève apprenne que Stéphane était énervé lorsque le compte d’électricité se retrouvait parmi les magazines du mois. Ce n’est pas normal non plus que Stéphane apprenne que Geneviève trouvait ça difficile de l’attendre aussi tard pour manger. Et ce n’est surtout pas normal que chacun ait fait des « sacrifices » sans se préoccuper de ses propres besoins.

Mais il y a pire… Avant de venir en consultation, chacun d’eux a lu des ouvrages de psychologie populaire. Chacun d’eux, sentant lentement la frustration monter, a conclu que le problème était qu’il s’oubliait lui-même. Et chacun d’eux a commencé à mettre des limites sous formes de reproches. « Non, je ne ferai pas l’amour ce soir. Je n’en reviens pas de voir à quel point je me suis oublié dans mon couple. Je suis fatigué, arrête de ne penser qu’à toi et laisse-moi dormir. » Le lendemain, Stéphane, frustré de la veille, lui servait : « J’ai toujours cherché les comptes dans ton bordel… y’aurait pas moyen de tous les empiler au moins à la même place? Ça me fait déjà chier de toujours à ce que tout se paye attend… Tu pourrais au moins faire ta part et ne pas les mettre n’importe où! »

Et voilà le travail. De « sacrifiants », il sont passés à « égoïstes ». Ce qui marchait dès le départ est précisément ce qui les tuait plus tard…

Mais où est le milieu? Où est le lieu d’où on peut respecter ses besoins tout en permettant à l’autre de respecter les siens?

Dans une méthode de communication appelée « communication non violente » et développée par un psychologue américain, Marshall Rosenberg, on apprend que nous sommes responsables de nos besoins et qu’il nous appartient d’y répondre. Selon lui, personne ne peut être responsable de répondre aux besoins des autres. Par ailleurs, ces besoins ne sont aucunement négociables, seules les stratégies employées pour y répondre le sont.

Prenons un exemple.

Je rentre du boulot, complètement exténué de ma journée de travail et je dis à ma conjointe : « J’ai eu une journée de fou aujourd’hui. Ça m’a complètement exténué. En même temps, ça a été une journée de productivité où les gens étaient centrés sur l’efficacité et je me retrouve ce soir avec un immense besoin de repos mais aussi un grand besoin de tendresse et de contact. Je me demandais donc si ça serait possible ce soir qu’on s’écrase devant la télé en se collant tendrement. » Dans cet exemple, j’ai identifié mon besoin de repos et mon besoin de tendresse, j’en suis responsable et je fais une demande dans le sens de mes besoins. J’ai jugé  en effet que les stratégies « écouter la télé » et « se coller » répondraient à ces besoins… Il pourrait arriver que ma conjointe, qui rentre elle aussi du boulot, me réponde : « Écoute, moi, de mon côté, j’ai eu une journée ennuyante complètement rivée sur ma chaise à écouter des gens se plaindre toute la journée et à essayer de les comprendre. Je me retrouve donc ce soir avec un immense besoin de mouvement et d’exercice ainsi qu’un grand besoin d’espace pour moi. Je remarque que mes besoins ne vont pas vraiment dans le même sens que toi car je pensais plutôt aller faire un jogging dans un grand espace puis faire un peu de « Facebook » pour déconner un brin avec les copains. »

Nous sommes ici dans une avenue bloquée. Si je la suis dans ses intentions, je sacrifie mon besoin de repos et tire un trait sur mon besoin de contact. À l’inverse, si elle accepte mes stratégies, elle ne va pas du tout répondre à son besoin d’espace et à son besoin d’exercice. C’est un cul de sac et si chacun se campe dans ses positions, on aura une impasse relationnelle et il est bien possible que tous les deux on ait l’impression que dans la vie, c’est « chacun pour sa gueule ».

Si j’applique la solution la plus souvent adaptée, chacun mettra de l’eau dans son vin et on aboutira à des moitiés de besoins répondus. Si au contraire, je me dis que c’est chacun son tour, l’un des deux se sacrifiera avec les conséquences fâcheuses que cela peut avoir.

Et tout cela effectivement ne ferait que fabriquer des égoïstes s’il n’y avait pas ce que Rosenberg appelle la « bienveillance ». Car même si c’est à l’autre à satisfaire ses propres besoins, j’ai personnellement à demeurer dans la bienveillance qu’il puisse les satisfaire et l’autre a aussi à être dans cette même bienveillance envers moi.

Je dois donc me mettre, en plein possession de mes besoins propres, à l’écoute de l’autre et de ses besoins… Je peux même tenter d’y contribuer en faisant des suggestions pour qu’il puisse les satisfaire tout en surveillant de ne pas trahir les miens. En même temps, l’autre a aussi à surveiller ses besoins mais à se mettre à l’écoute des miens.

Quand on apprend cette méthode, au début, ça semble très compliqué. Je trouvais cela et je me méfiais aussi des gens par ailleurs très égoïstes qui s’en servaient pour ne satisfaire que leurs besoins sans tenir compte de l’autre.

Puis un jour, tout d’un coup, j’ai compris quelque chose.

J’écoutais un soir la série « Mélinda entre deux mondes » (faut croire que j’avais besoin de détente et de fantaisie). Dans cette émission, ce qui me fascine, outre la classique histoire de fantômes qui revient à chaque épisode, c’est que la relation entre Mélinda et son conjoint semble avoir été très bien travaillée par les scénaristes. Une foule de petits détails rendent cette relation fluide et fait ressortir de belle façon l’amour que les deux se portent.

Ce soir-là, Mélinda parlait avec son mari dans la cuisine et allait chercher la bouteille de vin. Tout naturellement, le mari sortait deux verres et les tendait à Mélinda qui versait le vin dans les coupes pour ensuite placer les coupes adéquatement sur le comptoir. Lui pendant ce temps reprenait la bouteille et la remettait à sa place. Mélinda replaçait alors la coupe de son mari pour qu’elle soit facilement accessible, le fait de replacer la bouteille l’ayant fait changer de place au comptoir. Le tout se faisait tout en continuant de parler du sujet de l’émission. Moi, j’étais ébahi devant cette danse parfaitement synchronisée, parfaitement harmonieuse et je me disais : c’est ça! C’est ça la bienveillance dont parle Rosenberg. Cette attention perpétuelle à l’autre qui fait poser des tout petits gestes, de toutes petites attentions, dans un mouvement d’aller-retour qui donne cette impression d’un couple en train non pas de vivre sa relation mais de la danser.

C’est aujourd’hui ce qui m’amène à poser la question : où sont passées nos petites attentions? Où sont passés les gestes qui relient les êtres, les petits gestes tout simples qui cimentent les relations, qui font prendre le mélange, qui font la différence?

Parfois, j’ai l’impression que la psychologie populaire a tellement mis d’accent sur le fait de prendre soin de soi qu’on en a oublié que l’on vit en société. Parfois, j’ai l’impression que la tendresse meure à petit feu au profit de l’égoïsme et de l’égocentrisme. C’est comme si on avait reçu le message : « Fais ta vie et fous-toi des autres ».

Et pour moi, ce n’est tellement pas ça la vie!

Pour moi, la vie, c’est de m’aimer moi-même, bien sûr, et d’abord, pour pouvoir aimer l’autre ensuite comme je m’aime moi-même. « Aime to prochain comme toi-même » disait le fondateur du christianisme. Est-ce possible?

La tendresse, pour moi, part d’un élan du cœur vers l’autre. Un élan de bienveillance pour qu’il puisse se réaliser et s’accomplir. Un élan de partage pour qu’il puisse profiter de ce que je suis. Un élan de compassion pour pouvoir le comprendre.

Et cette tendresse, je dois bien-sûr me la donner en premier. Mais me la donnant, si elle est authentique, elle devrait me porter vers l’autre dans un mouvement aussi intense que celui que j’ai eu pour moi.

La tendresse ne s’exige pas, ne se demande pas, ne s’arrache pas. Elle s’offre et se reçoit. Elle cimente les relations et fait danser les couples.

Les petites attentions en sont sa manifestation première.

La tendresse envoie à soi-même puis à l’autre le message probablement fondamental adressé aux humains dans la Bible :

Viens, tu comptes pour moi, tu as du prix à mes yeux et je t’aime.

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

5 COMMENTAIRES

  1. Il est extrêmement rare que les besoins ne concordent pas comme dans l'exemple que j'ai pris. C'est à ce moment-là qu'il faut faire preuve de créativité. Par exemple, si Monsieur ici fait preuve de compréhension pour les besoins de madame et qu'elle n'oublie pas les besoins de Monsieur, il y a de très fortes chances pour qu'un rapprochement se produise un peu plus tard dans la soirée. Par ailleurs, lorsque nous ne sommes jamais en phase dans nos besoins mutuels, à la longue, ça remettra la relation en question.

  2. Hey, comme Caroline j'aurais aimé savoir dans l'exemple qu'est-ce que les deux personnes ont fait finalement après le travail. Qu'est-ce que tu aurais suggéré?

    Marie-Pascale

  3. Très bon…mais dans ton exemple, j'aimerais vraiment savoir la fin! Comment ont-ils fait pour répondre à leurs propres besoins tout en ayant soin que l'autre réponde aux siens? Je sais que ton texte date, mais j'aime bien te lire en rafale…merci!

    Caroline

  4. Bon contexte, ça fait réfléchir et pourquoi chercher si loin quand le bonheur l'un envers l'autre peu être si simple dans de petits gestes de tout les jours.

    Lucie

  5. C'est plein de bon sens Jean. C'est effectivement dans les petits gestes que la sauce prend. Malheureusement, parfois on oublie d'arrêter de se regarder le nombril et se tourner vers l'autre.

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