ET SI ON S’OFFRAIT LE DROIT DE SE TROMPER?

ET SI ON S’OFFRAIT LE DROIT DE SE TROMPER?

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Il fut un temps où les gens voulaient réformer le monde. On a appelé ça la période hippie. Non, je ne m’en ennuie pas. Mais à cette époque, les gens « faisaient l’amour et non la guerre ». Ils vivaient dans des communes, prenaient le temps de manger, de jaser, de jouer de la guitare. Ils fumaient du « pot ». Ça ne rend pas trop vite, ce machin-là. Il n’y a pas grand monde imbibé de THC qui a battu des records de vitesse.
Les gens tentaient de méditer, cherchaient un sens au monde, à la vie. Parce qu’ils ne voulaient plus du sens que leur avaient amené leurs parents.
Le saviez-vous? Ce mouvement hippie a d’abord été une réaction à la guerre du Viêt-Nam. Une guerre qui, de l’avis de tous, n’auraient pas dû avoir lieu. Beaucoup de gens désertaient, on les cachait, on devenait graduellement non-violent. On contestait l’ordre établi.
On cherchait des réponses aux grands mystères de l’existence.
Mais malheureusement, la contestation hippie a échoué.
Elle a échoué d’abord parce que le système américain est fait de telle sorte qu’il récupère systématiquement les grandes contestations. Et il les récupère par l’économie. Très rapidement, le mouvement hippie n’a plus été une contestation mais une mode. Et quand ce fut une mode, c’est devenu récupéré. On ne peignait plus de vieilles voitures avec des symboles « peace & love », on achetait le collant fait d’avance. On ne mettait plus le vieux linge, on l’achetait déjà vieilli. Et bien sûr, ça prenait du fric pour acheter tout ça.
La contestation a aussi échouée parce que les gens ont vieilli, ont eu envie de confort, se sont rangés et ont joint les rangs des consommateurs tels qu’on les connait aujourd’hui.
Mais ils ont aussi fait pire – c’est de ma génération dont je parle, honte à nous – : ils ont inventé la perfection.
Et c’est devenu courant de parler de qualité totale, de normes ISO, de réussite, d’excellence, de performance.

C’est devenu courant même dans les écoles de parler de réussite. Comme si réussir n’était pas important auparavant. Comme si le mot réussite devenait tout à coup plus sacré qu’avant…

L’enjeu: empêcher les décrocheurs.

On parle même maintenant d’évaluer les enseignants à la réussite de leurs élèves. Immense connerie qui va encore créer des gens qui vont passer sans avoir appris. (Que feriez-vous si être bon prof était d’avoir un bon taux de réussite? Ben moi, je les ferais tous passer!)

Évidemment, c’est tellement devenu un drame de couler une matière!

Est-ce que quelqu’un, quelque part, va réaliser que ça peut aussi être enrichissant? En ce sens qu’en assumant qu’on n’a pas assez travaillé pour apprendre ce qu’il fallait, on risque de se retrousser les manches et de redoubler d’efforts!

Oh, c’est très bien de vouloir cibler la réussite. Tant que l’échec ne devient pas synonyme de « être con ».

Tant que l’échec reste li signe d’un erreur. C’est tout.

Tant que ça ne devient pas un drame et une honte.

La qualité totale, c’est en fait un mythe.
La réalité, c’est que rien ni personne n’est parfait.
Il y a parfois des échecs dans la vie. Et c’est par ces échecs qu’on apprend. On dirait que plus personne ne réalise qu’il a fallu tomber souvent avant de savoir marcher. Pourtant, la vie, c’est ça. On risque, on échoue, on risque mieux, on finit par réussir. La « réussite », c’est certainement un bel objectif, mais il va aussi avec « échouer ». Et ce n’est pas un drame.
C’est la raison pour laquelle il y a une garantie quand on achète un bien. Parce que c’est possible qu’il brise.
L’être humain, lui, ne vient pas avec une garantie. On ne peut pas le ramener à l’usine lorsqu’il est cassé. Qu’à cela ne tienne. On parle de plus en plus d’ « ingénierie génétique » pour régler le problème avant la naissance. On parle de taxe à l’échec dans l’éducation. On parle de foutre simplement dehors les enfants qui harcèlent au lieu de les éduquer.
Et dans cette course à la perfection, à l’excellence, on est en train de foutre en l’air ce qui me semble un droit fondamental lié à la nature humaine : le droit de se tromper.
Le modèle qu’on a construit, c’est le modèle d’un humain qui aura les meilleurs parents (ils en ont lu, des livres, les parents d’aujourd’hui), les meilleurs objets (ne vous demandez pas pourquoi nos jeunes sont si consommateurs), les meilleures notes à l’école et les meilleurs postes dans la société. Et pour ça, il faudra « donner son 110% ». Et sans rien sacrifier (parce qu’on n’a pas entraîné nos jeunes à choisir, alors ils veulent tout, bien sûr).
Le problème, c’est que « donner son 110% », ça n’existe pas. On ne peut pas avoir 110 sur 100 à un examen. On ne peut pas dépenser 110% de notre énergie parce qu’après 100%, on est mort. Alors qu’est-ce qu’on fait? On boit du café, des boissons énergisantes, on avale des speed, on fait de la coke. Parce qu’il faut bien s’en inventer de l’énergie pour arriver à 110%. Il faut bien la trouver quelque part. Alors on ingurgite des substances qui puisent dramatiquement dans nos réserves.  Il faut arriver à se payer tout ce qu’on veut, réussir nos études, avoir du temps pour les amis et les « partys », la « Xbox ». On vit en dehors de nous. Constamment « boostés » à l’énergie artificielle. Et bien sûr, on se perd. Ou plutôt, bien pire, on ne se trouve pas.
Et à force de vouloir tout réussir trop vite, on risque de rater sa vie.
À 10 ans, on écoute les films de 13 ans. À 13, ceux de 16. À 16, tout ce qu’on veut, entre deux bières qu’on n’a pas l’âge de prendre. À 17, on joue au « ti-couple pour la vie ». À 22, on voit le bébé comme un droit au lieu d’un être humain dont on prend la responsabilité. Tout le monde travaille, bien sûr,  pour se payer une maison dont on n’a pas le temps de profiter mais qui coûte tellement cher qu’on n’y arrive pas autrement. Comme on n’a pas trop le temps pour les enfants, on les plante devant la télé qui, en passant, est un hypnotique puissant (essayez d’aller faire de l’exercice après 2 heures de télé).
Parfois, un de ces jeunes dit « STOP ». Ça suffit. Dans tout ce brouhaha, je n’ai pas le temps de me trouver. Il veut arrêter ses études, partir en Australie, sur le pouce ou bien travailler un an ou deux « dans une shop ». Et là les masses se lèvent. On a tout investi en toi. Tu n’as pas le droit de gaspiller cet héritage. Les jugements se pointent : tu ne feras rien de bon de ta vie.
Et très souvent (heureusement, dit-on), il rentre dans le rang. Parce qu’il ne sait pas comment s’arrêter, il ne sait pas comment faire sans l’argent de maman ou papa, il ne sait pas comment faire taire cette frénésie en lui à laquelle on l’a habitué depuis ses toutes premières années. Et puis il aurait honte si ce « STOP » signifiait un échec. Parce qu’il a bien appris qu’il n’avait pas le droit de se tromper.
Parce que la vérité, c’est que s’il s’arrête, comme il le sent de façon très juste, il va angoisser. Il est habitué de vivre à 300 à l’heure. À 50, il va avoir l’impression de mourir. Il doit affronter cette angoisse. Ce n’est qu’après qu’il remarquera qu’à 50, on a le temps de voir le paysage, de placer ses choses, de trouver le bon chemin, celui qui le mènera en lui, au sens de sa vie, au cœur de ce que Paulo Coelho nomme sa « légende personnelle ».
Ce dont il a besoin, c’est qu’on l’encourage au contraire. Pas qu’on lui paie tout, non, car il doit apprendre une fois pour toutes la valeur des choses. Mais qu’on l’encourage à s’arrêter. Qu’on puisse lui dire : prend ton temps, ce n’est pas grave, tu n’es pas obligé d’avoir ta job, ton chum, ta maison et tes bébés avant 28 ans.
Mais si tu pars en Australie, ce n’est pas pour travailler 80 heures par semaine en carburant au Red Bull. C’est pour voir autre chose, pour vivre autre chose, pour prendre le temps, au moins une fois, de faire le point et de découvrir ton chemin, celui-là même qui est déjà en toi, mais que tu n’as pas pris le temps d’écouter encore.
Mais si tu vas travailler dans une « shop », ce n’est pas pour te payer encore plus de trucs dans l’infernale frénésie de la vie à 300 à l’heure. C’est pour faire le point. Voir où tu en es. Voir où tout ça te mène. Connaître la valeur des choses. Prendre conscience de tes aspirations, de ce que tu veux vraiment. De te reconnecter à toi.
Les jeunes, aujourd’hui, ont un talent fou. Mais ils ne risquent plus. Parce qu’ils ne se donnent pas le droit de se tromper. Ils préfèrent même décrocher de l’école plutôt que de se tromper et de recommencer.
Cette année, tous autant que nous sommes, si on s’offrait ça : le droit de se tromper. Le droit d’essayer au moins quelque chose de nouveau, de prendre le temps de le vivre, et de recommencer tout simplement si on s’est trompé. Le droit de sortir de sa zone de confort uniquement parce que c’est là, en dehors de nos habitudes que se trouvent nos richesses intérieures jusque là inconnues. Et le droit, sortant de notre zone de confort, de trébucher, de s’ajuster, de faire des erreurs, de recommencer.
Juste parce qu’on est des humains.
Juste parce qu’on est imparfaits.

Et qu’être imparfaits, ça nous permet de devenir meilleurs.

Pas parfaits, non… Juste meilleurs.

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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

1 commentaire

  1. Je me reconnais dans vos écrits, veuve depuis 23 ans, j'ai éduqué mes 3 fils toute seule par choix. J'ai essayé de leur inculquer les vraies valeurs. J'ai paru sévère pour certains, cependant je n'avais pas le choix…(main de fer dans un gant de velours). Ils n'ont jamais manqué de rien…j'ai y laissé ma santé physique. Ils ont quitté le nid familial, et sont tous autonomes financièrement. Je leur ai donné le meilleur de moi-même, une journée à la fois…Merci de pouvoir nous exprimer sur votre blogue…(Suzanne-plumes)

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