LE BONHEUR À TOUT PRIX OU QUAND LA «SURDOUANCE» DEVIENT LA NORME.

LE BONHEUR À TOUT PRIX OU QUAND LA «SURDOUANCE» DEVIENT LA NORME.

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Dans une vidéo récente, « le droit de se tromper », je dénonçais cette mentalité de réussite à tout prix qui amène les gens à une faible estime de soi parce qu’on n’a plus de droit de se tromper, d’échouer parfois et de se reprendre. Cela entraîne une sorte de découragement et d’impression d’échec perpétuel qui peut même provoquer des suicides tellement on en arrive au sentiment de ne pas « être compétent » à réussir.
Bien sûr, qu’on veut réussir.
Personne au monde n’a envie d’échouer.
Et c’est pareil pour le bonheur.
Parce que tout le monde veut être heureux.
Sauf que toute réussite nécessite de la pratique. Une pratique au cours de laquelle on va souvent se planter. Et c’est normal. Et ça n’a rien à voir avec la compétence personnelle.
J’ai l’hypothèse que, comme dans tout apprentissage, il y a la loi normale qui s’applique. Et si c’est le cas, ça voudrait dire qu’une majorité de gens auraient à travailler dans la moyenne pour être dans la moyenne du bonheur. Ce sont des gens qui seraient en général heureux et lorsqu’ils ne le seraient pas, ce serait parce qu’une situation particulière les en empêche. Lorsqu’ils arriveraient à dénouer leur impasse, à régler la crise, à solutionner leur problème, leur vie reprendrait le cours normal du bonheur tranquille. Et ça, ce serait environ 68% des gens.
Il y aurait aussi ces surdoués du bonheur « à qui tout réussit » et de qui on pourrait dire, comme Obélix : le bonheur, ils sont tombés dedans quand ils étaient petits.  Ceux-là ferait leur bonheur de toutes petites choses, vivraient dans l’optimisme, le plaisir, si petit soit-il. Ce seraient eux, les spécialistes de la bouteille à moitié pleine.
Et enfin il y aurait, à l’autre extrême, des gens qui en arrachent, plus ou moins, mais pour qui le bonheur ne serait pas une donnée de base. Des gens  et qui devraient constamment être à l’écoute d’eux-mêmes pour avoir un bonheur qu’ils auraient l’impression d’arracher par morceaux à la vie. Une vie souvent pas plus mal que celle des autres, pourtant. Mais qui n’arriverait pas à les satisfaire.  Non. Comme s’ils n’avaient pas reçu d’emblée cette capacité à en profiter, à la discerner, à l’apprécier. Les spécialistes de la bouteille à moitié vide.
Je ne sais pas si cette hypothèse de loi normale se vérifierait avec des données d’observation systématiques. Je ne sais pas si les pourcentages avancés seraient exacts. Mais parfois, en observant les gens, je me dis que ça doit ressembler à ça.
Pourtant, y a-t-il des gens qui ne veulent pas être heureux? Non, je ne pense pas. Personne au monde n’a envie de crier « laissez-moi mon malheur, je l’aime tant! ».
Je le crois très fort, le bonheur est un droit que nul ne peut nous empêcher d’obtenir.
Mais il est vrai, j’en suis convaincu, que pour certains, ce sera plus facile que pour d’autres.
Malheureusement, cela n’est souvent pas reconnu par le discours de la pop-psychologie qui laisse entendre qu’avec un peu de travail sur soi, on en arrive inévitablement à être heureux.
C’est beaucoup le cas de la « nouvelle pensée » américaine qui promet le bonheur et l’abondance à quiconque entretient une pensée positive. Car cette « nouvelle pensée » n’est pas si nouvelle, il faut bien le dire, mais plutôt une sorte de remake légèrement laïcisé et aromatisé d’orientalisme d’une pensée connue : la « doctrine de prospérité » d’une certaine pensée chrétienne protestante capitaliste chère aux américains qui sous-tend que lorsqu’on est avec Dieu et qu’il nous aime, notre vie ne peut faire autrement que d’aller bien. D’où il s’ensuit bien évidemment que si ça va mal, c’est que Dieu n’est pas avec vous.
Pour ceux qui vont effectivement très bien, rien à redire à tout ça. À la limite, ils constituent la preuve que la « doctrine fonctionne ». Mais il s’agit d’une minorité (souvenez-vous de la loi normale).
Pour ceux du milieu, c’est déjà plus difficile. C’est là que la « doctrine » commence à avoir des ratés. Mais souvent, ils y croient dur comme fer et participent alors à des week-ends animés par les premiers à grands frais afin d’apprendre à être plus heureux. Et très souvent ça marche. Et ça marche tellement bien, que ce bonheur prêché et prôné devient la norme pour laquelle se battre. Il devient le critère de réussite de sa vie.
Et pour celui qui n’y arrive pas ou peu, ça devient catastrophique.
Car il existe, celui qui en arrache… j’allais dire « naturellement ». Pour lui, pas de petites thérapies courtes ou de trois jours d’un stage de développement personnel pour trouver le bonheur. Ça ne marche pas.
Devant l’attitude béate des autres, il vit la douleur de ne pas y arriver. Il se heurte à ce qu’il voit comme une incompétence. Il se tape sur la tête. Mais « qu’est-ce que je suis con de ne pas être plus heureux que ça », se dit-il en s’achevant psychologiquement.
Encore cette foutue réussite comme critère d’être quelqu’un de bien ou pas. Encore cette pression pour y arriver. Encore ces déceptions de n’avoir pas réussi.
Je connais quelqu’un qui doit prendre un antidépresseur à vie pour arriver à être bien.
Plusieurs fois, il a essayé de diminuer une dose pourtant déclarée non thérapeutique par la compagnie tellement elle est petite. Mais il en a besoin. Pas comme une addiction, non. Uniquement pour maintenir en place un taux de sérotonine qui dégringole quand il n’est pas aidé.
Des pontes du « marché du bonheur » auront tôt fait de le regarder de travers et de s’esclaffer : Ah non, pas un antidépresseur! (Oui, c’est vrai qu’on en prescrit trop, mais c’est vrai aussi que certains en auront besoin au cours de leur vie.)
Et il recevra leur regard comme de la pitié, de la condescendance. Il se sentira défectueux. Rien, avouons-le, pour lui remonter le moral, n’est-ce pas?
Je ne crois pas que tout le monde ait la même aptitude au bonheur. Pas plus que tout le monde a la même intelligence, les mêmes capacités physiques, les mêmes goûts et les mêmes aptitudes.
Je crois en fait que l’on ne naît pas égal. On naît juste comme on est, et il faut s’aimer comme ça. Point final.
Mais que le bonheur soit un droit, ça, je le crois fermement.
Je pense aussi que certains, en l’ayant, n’ont pas vraiment le mérite de l’avoir gagné. Tant mieux pour eux. Qu’ils en profitent.
Mais je veux dire aux autres, aujourd’hui, que je comprends très bien qu’on n’y arrive pas du premier coup. Ce n’est pas une tare. Ce n’est que comme ça. Il faut travailler pour y arriver en se pardonnant chaque fois qu’on n’y arrive pas, en se reprenant courageusement, juste parce qu’il n’y a aucun plaisir à ne pas en avoir.
Il faut tout essayer. Tout. Absolument tout. Des omégas 3 aux antidépresseurs en passant par l’exercice et le millepertuis. Une thérapie aussi, mais avec quelqu’un de confiance et en sachant qu’elle sera longue. Pas parce qu’on n’est pas bon. Juste parce que c’est comme ça.
Pas juste, me direz-vous?
Mais la vie est injuste.
Nous n’avons qu’à l’accepter.
Certains ont peut-être un plus grand don pour être heureux. Mais leur bonheur leur est donné.
Avez-vous déjà pensé que lorsque vous arrivez, ne serait-ce qu’un soir, à rigoler, avoir du plaisir et vous amuser dans la vie, vous avez infiniment plus de mérite que ceux qui l’ont naturellement? Votre bonheur à vous, il vaut une médaille. Vous l’avez gagné, vous l’avez conquis à la sueur de votre esprit et de votre cœur.
Il ne faut jamais baisser les bras.
La douance pour le bonheur ne peut pas devenir la norme de ceux qui le cherchent. Ce serait trop déprimant. Votre norme, c’est vous-mêmes. Sans regarder les autres. Juste vous. Avec compassion. Avec amour.
Et au diable ceux qui ont tout ce qu’ils veulent et qui ne comprennent pas que les autres ne l’aient pas.
Ne les écoutez pas parler.
Ne les écoutez pas rire.
Car ils parlent de ce qu’ils ne connaissent pas. Ils rient de ce qu’ils n’ont pas.
La grande force intérieure de faire son propre bonheur. Pas à pas. Morceau par morceau. Goutte après goutte. Minute après minute.
Cette force qui rend votre bonheur d’une espèce rare et chère.
Un bonheur dont le chemin était aussi, après tout, un bonheur.
Car dès qu’on s’est engagé sur cette route, cette quête du bonheur rare, ce qui compte alors n’est plus le temps passé à ne pas être heureux, mais le temps réussi, ne serait-ce que quelques secondes.
Le bonheur à tout prix? Non. Car sa recherche doit être dépourvue de cette exigence malsaine d’y arriver tout de suite. Juste à son rythme et dans l’amour.
Il y en a qui sont comme ça.
Ils ont la sérotonine légère.
Je les comprends.  Je suis des leurs.
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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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