Les invisibles.

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Il existe des gens qui, pour toutes sortes de raisons, n’ont pas eu de place dans leur enfance. D’une certaine manière, ils se sont sentis invisibles.

Certains, pour survivre, ont choisi de hurler leur vérité. Ils tentaient ainsi de se faire de la place à grands coups d’intensité, de cris voire de hurlements. Avec pour résultat qu’ils criaient si forts que personne ne les écoutait. Et ils demeuraient invisibles à leurs yeux… trop visibles pour les autres. Eux se sont fabriqués une carapace de victimes d’injustice. Pour survivre.

D’autres, toujours pour survivre, ont au contraire écrasé. Convaincus que ça n’intéresserait personne, ils ont cessé de dire leur vérité ou l’ont dite à demi-mots, préférant s’arranger seuls avec ce qu’ils vivaient. Avec pour résultat, eux aussi, qu’ils n’étaient pas entendus. Invisibles à leurs yeux et aussi aux yeux des autres. Contrairement aux premiers, ils se sont fabriqués une carapace qui leur fait se sentir bien seuls. Ils se sont coupés en grande partie du besoin d’être visibles. Pour survivre.

Deux réactions, la même blessure. Le même élan. « Donnez-moi une place. » Et la même confirmation : « Je n’ai pas de place. »

Que de souffrances dans cet état de chose.

Dans un monde terrestre et humain où les relations sont un ingrédient crucial du développement, l’isolement est l’ingrédient le plus sûr pour bloquer ce développement.

Dans les deux cas, le sentiment d’invisibilité est ravageur : « Je ne suis pas important, je ne réussirai jamais, je n’y arriverai pas, c’est injuste… »

Dans un cas, le réflexe d’un combattant, d’un guerrier : « Vous allez m’écouter. »

Dans l’autre, le réflexe d’une démission : « Je sais que ce que je dis n’intéresse personne. »

Dans les deux cas, le même résultat : La confirmation cruelle qu’il n’existe aucune place en ce monde pour un invisible et que, quoi qu’on fasse, ça ne donnera rien.

Celui qui hurle donne l’impression qu’il veut prendre le contrôle. Or, personne n’aime être contrôlé. Oh, ce n’est pas cela qu’il veut. Pas du tout. Il voudrait simplement être entendu. Compris. Écouté. Pris en compte. C’est pourtant le contrôle qu’il envoie comme message. Et dans les circonstances, il est impossible qu’il obtienne ce qu’il veut. Il est en survie. Et il le restera tant qu’il s’entêtera dans cette attitude.

Celui qui parle à mots couverts donne l’impression qu’il n’est pas clair et qu’il veut prendre le contrôle. Le silence aussi est une forme de contrôle. On ne comprend pas ce qu’il dit. On en fait donc fi comme si rien n’avait été prononcé. Pourtant, il est capable d’être clair. Mais être clair, c’est se mouiller, s’impliquer, s’affirmer, avec le risque cruel de se faire confirmer qu’effectivement, ça n’intéresse personne. Pourtant le manque de clarté a le même effet. À coup sûr. On ne peut pas s’intéresser à quelque chose qu’on ne comprend pas. Il est en survie. Et il le restera tant qu’il s’entêtera dans cette attitude.

Dans les deux cas, ils sont invisibles. Rien de ce qu’ils feront ne les rendra visibles. Rien de ce qu’ils tenteront n’aura pour effet qu’une place leur sera accordé.

Et ils resteront dans l’impuissance. En survie. Comme si un mauvais sort s’acharnait sur eux.

À moins qu’une grande prise de conscience ne vienne les frapper.

Il n’est pas nécessaire de hurler pour avoir une place…

Il n’est pas nécessaire de se cacher pour que d’autres nous donnent de l’importance.

Il suffit d’être important pour soi…et de prendre le risque d’être rejeté. Et ça, ça fait terriblement peur.

L’un devra s’affirmer sans hurler. Uniquement dire sa vérité doucement, véritablement, authentiquement, sans insister, avec l’impression qu’il se tait, qu’il n’en dit pas assez et que forcément, ça n’intéressera personne, la peur au ventre. Puis, simplement, aller vers ceux que ça intéresse. Uniquement eux. Pas les autres qui confirmeraient encore qu’il n’a pas de place. En faisant cela, il aura la peur au ventre. « Personne ne va s’intéresser à ce que je dis. »  Il aura encore envie de hurler devant ceux qui manifesteront leur désintérêt. Et il y en aura. Pourtant, portant son attention sur ceux que ça intéresse, il constatera qu’il a une place. Une plus grande qu’il ne l’aurait imaginé. La sienne, qu’il s’est faite.

L’autre devra s’affirmer avec clarté.  Avec l’impression qu’il hurle, avec l’impression qu’il sera rejeté, la peur au ventre. Puis, simplement, aller vers ceux que ça intéresse. Uniquement eux. Pas les autres qui confirmeraient encore qu’il n’a pas de place. En faisant cela, il aura la peur au ventre. « Personne ne va s’intéresser à ce que je dis. » Il aura encore envie de se taire devant ceux qui manifesteront leur désintérêt. Et il y en aura. Pourtant, portant son attention sur ceux que ça intéresse, il constatera qu’il a une place. Une plus grande qu’il ne l’aurait imaginé. La sienne, qu’il s’est faite.

Les invisibles sont légion sur cette planète. Ils sont cruellement en survie. J’en sais quelque chose. J’étais un invisible qui hurlait. Et je vous prie de me croire, ça m’a coûté fort cher.

Mais depuis que j’ai compris cela, j’ai moins envie de hurler. Et j’ai moins envie que tout le monde s’intéresse à moi.

Bien sûr, j’ai encore l’impression que ce que j’ai à dire est important, mais si ce n’est pas le cas pour vous, c’est peut-être que ça ne vous concerne pas… ou trop. Et l’importance que vous y accorderez ne parlera certes pas de moi et de ce que j’avais à dire, mais de vous et de votre façon de recevoir ce que je dis, Et ça, honnêtement, ça ne me regarde pas. À vous de voir si cette place que je m’accorde en publiant ce texte vous concerne ou pas. Quant à moi, je serai plutôt attentif aux gens que ça intéresse.

Tant qu’un invisible n’a pas compris qu’il est partie prenante de sa propre invisibilité et qu’il ne fait que répéter des scénarios de son enfance, il est en survie et condamné encore et encore à être et à rester ce qui le détruit le plus au monde : être invisible.

Le pas est difficile à franchir. Surmonter ses peurs. Dans tous les cas. Mais c’est la seule avenue possible pour cesser d’être en survie et entrer enfin en grande évolution.

Car l’évolution d’un invisible passe forcément par cette étape cruciale.

N’est-ce pas pour ça qu’il en a fait un grand enjeu de sa vie?

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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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