Mon père, les femmes et les addictions…

Mon père, les femmes et les addictions…

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Ce texte est un risque. Parfois, en se dévoilant trop, on mine notre crédibilité. Je ne sais pas d’ailleurs s’il restera sur ce blogue ou s’il sera enlevé. On verra à mesure, comme on dit.

De plus, il est très long. Beaucoup trop pour un article de blogue. Mais j’espère quand même que vous le lirez.

……………

Le 12 mai 1953. La nuit.

Dans l’ambiance froide d’un hôpital géré par des bonnes sœurs, ma mère accouche de moi.

Un moi qui ne veut pas sortir puisqu’après un travail de quelques heures, le médecin doit utiliser les forceps pour aller me chercher.

Mon père n’est pas là. Il ne le sera pratiquement jamais par la suite d’ailleurs.

Ça ne se fait pas à l’époque que le père assiste à l’accouchement… Ni qu’il s’occupe de l’éducation des enfants. Ni qu’il soit présent… tout court.

 

Ma mère, elle, y met tout son cœur. Trop de cœur. Elle n’en gardera pas un très bon souvenir.

Quant à moi, petit bébé à peine naissant, je crois bien que je me doute venir sur terre dans une famille d’handicapés. Des handicapés de l’amour. Et l’amour, ma foi, c’est la seule chose dont un bébé a vraiment besoin pour grandir. La seule chose que je n’aurai jamais venant de mes parents. La chose qui me marquera toute ma vie.

………….

Je n’ai jamais vraiment clairement écrit sur mon enfance. Pourtant, elle nous marque à vie et crée en nous des conflits avec lesquels on aura à se débattre toute notre vie.

J’ai donc besoin, aujourd’hui, d’écrire là-dessus, et d’autant plus que mes parents sont décédés tous les deux. Aucun risque alors de les blesser d’aucune façon.

Votre histoire n’est pas la mienne. Certain s’y reconnaîtront, d’autres pas. Mais tous y verront j’imagine une belle occasion d’envisager leurs propres conflits, ceux-là même qui les empêche d’évoluer en ce monde, pourtant terrain d’évolution. Tous… sauf ceux qui sont vraiment visés par cette histoire. Hélas…

…………

Flash de mémoire.

Flash de mémoire : du coca-cola. Il y a du coca-cola par terre. Des taches. C’est collant. Ça ne doit pas être quelque chose de bon.

J’ai deux ans.

Blackout.

Flash de mémoire : bon, ce n’est peut-être pas du coca-cola. Mais c’est collant. C’est collant.

Blackout.

La gardienne est au-dessus de mon lit. Elle me regarde avec des yeux qui me pénètrent au plus profond. Noirs. Sérieux. L’air qui sort de ce qui semble être un nez de sorcière est chaud. D’une chaleur menaçante. Je me sens pris. Mon cœur s’emballe. Il bat la chamade. Je le sens dans ma poitrine. Je ne sais pas comment nommer cela, mais plus tard, je nommerai ce sentiment : terreur. La gardienne me regarde toujours de ses yeux aux couleurs d’abîme puis ouvre la bouche. Une bouche dont je ne vois que le trou noir dans la pénombre menaçante. Puis J’entends des mots qui scelleront à jamais mes souvenirs :

— Si tu racontes quelque chose, je reviendrai et tu auras affaire à moi, compris?

Terrorisé, je me lance sur mon lit et emmène avec moi les couvertures que mes petites mains crispées et tremblantes n’avaient jamais lâchées. Les lançant par-dessus ma tête, je retrouve un semblant de sécurité puis attends, les mains toujours cramponnées aux couvertures. Rien ne se passe.

Blackout!

Le lendemain matin, je suis assis dans ma chaise haute inconfortable mais familière. Après un déjeuner sans trop d’appétit, ma mère a déjà lavé toute la vaisselle que mon père s’affaire maintenant à essuyer. Quant à moi, je me sens tendu en même temps que triste. Constamment me reviennent les menaces de la gardienne mais je suis trop terrorisé pour en parler. Les mots  « c’est collant » me hantent mais je n’arrive pas à me souvenir de quoi il s’agit. Devant moi, une tablette impeccable déjà lavée par ma mère me rappelle que le « collant », ça n’est pas propre alors qu’il est « très important de rester propre ». Un mal-être diffus est omniprésent.

Soudain, ma mère  surgit de la salle de lavage, brandissant un mouchoir qu’elle tient du bout des doigts. Dans son visage grimaçant, on peut lire une sorte de dégoût profond. Elle va directement vers son mari – mon père– et lui montre quelque chose dans le mouchoir.

Dans sa voix retenue et gutturale, un haut le cœur semble proche.

J’ai trouvé ça dans la laveuse. C’est collant!Qu’est-ce que c’est ça? Il a dû se passer quelque chose hier.

« C’est collant!» Mon corps de réagit comme si on lui avait injecté soudainement une sorte de fluide relaxant. Ma mère s’est aperçu qu’il se passait quelque chose d’anormal. On va me défendre. Je n’aurai pas besoin de parler. De toute façon, je ne se souvient déjà plus de grand-chose. Seules une impression de collant et les menaces de la gardienne subsistent.

Mon père, en train de finir d’essuyer la vaisselle, semble n’accorder que peu d’importance à ce qu’elle lui montre. L’anse blanche d’une tasse à café retient toute son attention et il s’applique à l’essuyer si correctement qu’on dirait qu’il s’agit d’un bien précieux. Il regarde le mouchoir distraitement mais ne répond pas.

Ma mère, qui a déposé le mouchoir à la poubelle, a repris son aplomb dès le moment où le mouchoir a quitté ses doigts et parle à mots couverts en me regardant du coin de l’œil.

J’ai l’impression que la gardienne a reçu quelqu’un hier et qu’ils ont fait « tu sais quoi ». Ça ressemble à ça dans le mouchoir.

Puis elle se retourne vers moi.

As-tu vu quelque chose de particulier et de bizarre hier?

Ça y est. La terreur est revenue. Tout mon corps s’est à nouveau raidi :

Je réponds sans parler, en bougeant la tête rapidement de droite à gauche, par petits mouvements saccadés.

Ma mère, qui affirme en permanence avoir un « petit doigt » magique qui la renseigne sur tout me regarde, inquiète.

Tu es certain de n’avoir rien vu?

Je suis mal. Je me dis que ma mère sait que je mens. Pourtant, je n’ai pas le choix. Je ne dois pas dire un mot. Ma tête continue de bouger de gauche à droite. Les mouvements sont encore plus courts. De ma bouche, sort un bref :

Non, non, maman. Je n’ai rien vu.

Ma mère, qui s’était approchée de moi à mesure qu’elle me parlait, revient maintenant vers son mari, toujours à la recherche de la perfection de l’essuyage avec une autre tasse – on fuit comme on peut –  et lui affirme :

Il faut que tu ailles voir la gardienne et que tu lui demandes ce qui est arrivé hier. Ça ne se passera pas comme ça. Dis-lui que tu sais. Fais-la parler. Dis-lui qu’elle ne remettra plus les pieds chez nous.

Je suis de nouveau calme. Non seulement ma mère a lâché l’interrogatoire mais demande maintenant à mon père de réagir. Pour moi, c’est un peu comme me défendre, même si je ne sais pas vraiment de quoi il s’agit. Les menaces de la gardienne n’avaient pas lieu d’être. On allait rétablir la justice.

Mon père daigne enfin quitter la tasse des yeux. Il n’a pas dit un mot jusque-là. C’est sa spécialité, ne pas dire un mot. Il regarde ma mère, hausse les épaules et dit :

Ça ne vaut pas la peine.

Blackout.

Et ce jour-là, un matin, à deux ans, j’en comprends que je ne vaux pas la peine… Et je fixe en moi une injonction qui me suivra toute ma vie :  si je ne vaux pas la peine pour mon père, je ne peux pas vivre. Après tout, à deux ans, c’est une question de survie…

…………………..

Nous sommes en juin. J’ai cinq ans.

Ça fait maintenant trois ans que je porte en moi cette injonction de survie : si je ne vaux pas la peine pour mon père, je ne peux pas vivre.

Aujourd’hui, nous sommes à la plage, une petite plage sur le bord du Saint-Laurent au temps où cette portion du fleuve était encore « baignable ».

Il fait chaud aujourd’hui et même si je ne sais pas nager, mon père m’entraîne vers un lieu où mes pieds ne touchent plus le fond. Moment de panique. Je me débats et je dis « non, papa, j’ai trop peur ». Ce nom, lancé de tout mon petit cœur de cinq ans, porte bien plus qu’une simple peur de l’eau : « si je ne vaux pas la peine pour mon père, je ne peux pas vivre. »

« Ne t’inquiète pas, Jean. Je ne te lâcherai pas. »

Sa voix est rassurante et me semble remplie d’amour pour moi. Sa poigne est forte et reflète une solidité apparente qui fait immensément illusion. Grand moment d’espérance. Je vaux peut-être la peine pour mon père.

Courageusement, armé seulement de cette espérance, je cesse de résister et me laisse entraîner vers le large.

Soudain, mon père me lâche et s’éloigne en me disant « Vas-y, viens me rejoindre. »

Horreur totale pour ce petit de cinq ans. Mon père ne se doute pas qu’un drame se joue. Animé sans doute de la bonne intention de m’apprendre à nager, il vient de commettre le pire : il a lâché alors qu’il avait promis de ne pas le faire…

Je me débats, je hurle à la mort. C’est le cas de le dire. Non seulement j’ai une peur réelle de me noyer, mais ce sera des mains de celui dont j’ai le plus besoin : si je ne vaux pas la peine pour mon père, je ne peux pas vivre… alors je vais mourir

Ce goût de mort ne me quittera plus du reste de ma vie : si je ne suis pas aimé par mon père, je vais mourir.

…………………

Il fait beau en ce lundi matin d’octobre. Un rayon de lumière entre à travers la fente des rideaux entrouverts de ma chambre. Ce réveille-matin naturel plonge directement sur mes petits yeux de cinq ans. Encore cinq ans. Pourtant, je ne les ouvre pas tout de suite. Depuis trois semaines, je répète un rituel que moi seul connaît et qui me fait vivre un bonheur que je n’ai que rarement connu depuis que je suis au monde.

Mon père, en effet, m’ a offert, il y a trois semaines, un petit lapin gris que j’ai nommé « Jeannot ». Pas seulement pour le très connu « Jeannot Lapin » de l’époque, mais surtout parce que ce lapin, c’est moi.

En m’occupant de Jeannot, je m’occupe de moi. Et quand c’est mon père qui s’en occupe, il s’occupe de moi également. C’est tout simple à 5 ans. On ne sait pas tout ça. On l’agit… avec bonheur… et surtout une grande espérance.

Mon rituel est très simple aussi. Mon père, qui part tôt travailler, nourrit mon lapin avant de partir. Ensuite je me lève, je déjeune puis je sors jouer avec Jeannot. Je le prends en charge jusqu’au lendemain matin. Si mon père le nourrit, alors ensuite, je peux être seul. Seulement ensuite.

À cinq ans, je suis incapable de voir que c’est moi que mon père nourrit à chaque matin. Mais c’est tellement important que je reste sous les couvertures jusqu’à ce qu’il soit parti.

Ce matin, un drame se prépare, mais j’ignore encore que ma vie va basculer… encore.

Après que mon père soit parti travailler, je me lève, heureux. Trois semaines de bonheur déjà! Je déjeune copieusement puis sors retrouver Jeannot.

Horreur! Encore! Jeannot n’est pas dans sa cage et la porte est ouverte. Mon père a dû mal la fermer. Il m’avait pourtant averti de faire très attention à cette porte.

Il pourrait s’enfuir et tu ne le reverrais jamais.

Pourquoi l’a-t-il oubliée?

Tristesse infinie. Je viens de perdre Jeannot. Je dois le retrouver. Je dois me retrouver… Et je passe la journée à chercher et à espérer qu’il revienne.

Puis vient le soir. Mon père arrive et je lui raconte tout. Certes, avec un ton de reproches mais aussi de désespoir. Mon père écoute, froidement, puis déclare tout aussi froidement, sans aucune compréhension de ma détresse profonde :

Il a certainement été tué par un autre animal.

Il ne présente pas d’excuses. Il n’en présente jamais.  De mon côté, une fois de plus, je me sens trahi et abandonné. Mon père avait promis de prendre soin du lapin. C’était vraiment une promesse. Il l’avait explicitement dit :

Ne t’inquiète pas, je vais en prendre soin.

Une promesse qui, devant l’absence de remords de mon père, me semblait maintenant destinée à être trahie.

Ce jour-là, précisément, nait en moi une injonction de survie. On est encore en survie quand on a cinq ans : « : si je ne suis pas aimé par mon père, je vais mourir. »

 ……………………

Toute ma vie, par la suite, j’ai tenté de faire plaisir à mon père. Mais personne ne connaissait vraiment mon père. Il en disait très peu sur lui. À cause de son enfance, probablement, dont nous ignorions d’ailleurs la plupart des événements. Il avait développé ce qu’on appelle en psychologie un mode d’attachement évitant. Cela porte la personne à s’attacher d’abord à quelqu’un, puis à se sentir envahi par cet attachement et à le rompre. Si bien qu’on ne connait jamais la personne qui agit ainsi. Car elle ne nous renseigne jamais sur ce sentiment d’envahissement.

Il était fleuriste. Par nécessité. Mais personne ne savait ce qu’il aurait voulu faire s’il n’avait pas fait ça. Il ne le savait sans doute pas lui-même. J’avais tenté de m’intéresser à la chose et j’avais passé des heures et des heures à l’accompagner à son commerce, me rendant utile comme je pouvais, me faisant mal aux doigts à force de préparer des armatures pour les couronnes funéraires sans que jamais il ne me montre un seul signe de reconnaissance.

Il avait été scout. Je croyais que ça lui plairait et je m’étais enrôlé, pensant me rapprocher de lui. Sans succès. La troupe dans laquelle je m’étais inscrite avait pour chefs des délinquants qui nous entraînaient à commettre des actes de vandalisme. Je m’étais retiré de la troupe par dépit et pensant que je désappointerais grandement mon père, il n’avait manifesté que peu d’intérêt pour ce qui m’était arrivé. Ce n’était pas important pour lui.

Il était peintre dans ses loisirs. Une vraie passion pour lui. J’avais tenté de dessiner et avais acheté des cahiers de toutes sortes pour m’apprendre, mais je n’avais aucun talent pour ça. Peine perdue. Mes efforts, de toute façon, ne l’intéressaient pas.

Il était très impliqué dans la religion. Je m’étais inscrit au séminaire pour devenir prêtre, pensant qu’il serait vraiment fier de moi. Je n’ai jamais su ce qu’il en pensait vraiment et quand je n’ai plus été capable de jouer la comédie du célibat, je suis sorti de cet enfer sans par ailleurs qu’il ne manifeste un quelconque intérêt pour la chose.

Je pourrais ici vous nommer beaucoup de choses que j’ai essayé pour le satisfaire. Y compris des cadeaux faits en tentant de deviner ses besoins que personne ne connaissait. Lui-même y avait-il accès? Aujourd’hui, je ne crois pas. Il n’était pas possible de le satisfaire. Et comme on était dans l’ignorance de ce qu’il voulait vraiment, c’était en fait une mission impossible. Vouée à toujours plus d’impuissance. Je crois bien qu’il était porté par l’injonction « pour survivre, je dois m’en sortir seul et ne dépendre de personne. »

………………

J’ai la trentaine. Ma mère vient de mourir. Du cancer des poumons.

Soudain, il se produit un revirement de situation.

Mon père, absent jusque-là au sens où Guy Corneau l’entend dans son best-seller, vient de plus en plus souvent me visiter. Il s’intéresse à mes enfants et comble, à chaque fois, les besoins que j’exprime.

C’est la première fois que ça arrive depuis que je suis né.

En moi surgit cette grande espérance : je vais retrouver mon père. Il va m’aimer. Et je pourrai vivre.

Cela dure quelques mois. Des mois de bonheur infini. Un nombre de mois suffisant pour que mon cœur, incrédule au début, recommence à y croire.

Puis, un matin, le téléphone sonne. C’est lui.

« Jean, ton père est en amour. Tu devras comprendre que je n’aurai plus beaucoup de temps pour toi. »

C’était trop beau. Voilà qu’il reprenait ce à quoi il m’avait fait goûter pendant des mois. Ma foi, cette foi que j’avais retrouvée durant ces mois-là s’écroule tout à coup. Tout d’un coup. Un coup à me fendre le corps et le cœur. Je suis littéralement plié en deux. Physiquement. Moralement aussi. Je me sens brisé.

S’ensuit ce qui m’est familier. Des promesses non tenues. Des désillusions. Une espérance ravivée à chaque fois par ce qu’il dit :

« Oui, je serai à l’anniversaire de ton fils. » Suivi d’une absence sans avertir et sans aucune excuse : « Finalement, je n’ai pas pu! »

Mais l’enjeu est de taille pour moi :

« Si je ne suis pas aimé par mon père, je vais mourir. »

Heureusement, il reste encore l’espérance. Une espérance qui ne m’a jamais quitté.

Je choisis donc de le suivre dans cette relation qui, je le sens, est toxique. J’assiste à son mariage où sa nouvelle femme m’embrasse en me plantant sa langue dans la bouche! Déception. Confirmation que c’est une relation toxique. J’accepte pourtant l’invitation au repas de Noël avec toute la famille. Encore cette espérance.

Puis, au milieu du repas, sa femme pète les plombs. Je ne me souviens même plus pourquoi. Elle m’accuse de vouloir entretenir des liens avec mon père uniquement pour son argent. Elle nous insulte.

Je trouve alors en moi la force de me lever. Nous habillons les enfants et alors que nous nous apprêtons à sortir, sa femme me lance à nouveau : « Quand je vais avoir fini avec lui, il n’aura plus un rond. » Elle dit ça clairement, comme ça, devant lui!

Dans un dernier élan de courage et d’espoir, je me précipite alors dans les bras de mon père et lui lance en pleurant :

« Papa, j’ai besoin d’un père. »

Le cri de l’adulte mais aussi de l’enfant. Jamais de ma vie je n’ai été aussi clair. Et je sais aussi que ça me dirige vers une limite sans appel.

Sa réponse l’est tout autant :

« Tu en as un, Jean. Tu en as un. »

C’est comme : « Ne t’inquiète pas, je ne te lâcherai pas. »

J’y crois… Encore… Et si cette fois c’était vrai? Enfin?

Je n’y crois pas par la foi, mais par mon espérance qui est vitale.

Sauf que cette fois, je mets une limite : « Tu seras toujours le bienvenu chez moi, mais sans elle. »

Je suis arrivé à cette limite par instinct de survie.

Je ne peux pas aller plus loin dans l’adaptation. Et comme il persiste à ne jamais donner ses vraies pensées, ça doit maintenant partir de lui. C’est à lui à faire les premiers pas. J’en ai assez fait.

Pendant quelques mois, j’attendrai son appel.

Il ne viendra jamais. Jusqu’à sa mort.

Il n’était pas en contact avec son cœur. Ce qu’il croyait être son cœur n’était qu’une série d’injonctions toutes faites. Des gens comme ça confondent souvent leurs pensées et leur cœur. Car jamais ils n’y ont accès. Ou seulement pour très peu de temps.

Ils portent au cœur une telle armure de dédain d’eux-mêmes qu’ils sont incapables d’y toucher sans avoir l’impression qu’ils ne sont pas dignes de vivre. Il suffirait pourtant qu’ils traversent cette armure pour toucher à leur propre grandeur. Mais ça semble impossible. Ils fuient leur cœur et confondent « envie » et « amour ». Et comme ils n’ont pas accès à leur cœur, ils sont incapables de voir la souffrance qu’ils sèment sur leur chemin, se consolant, au mieux, en se disant qu’on devrait voir que c’est mieux pour nous qu’ils demeurent à distance. Ils gardent de nous cette impression qu’ils ne pourront jamais nous satisfaire.

Et ceux qui sont touchés par cette incapacité d’aimer souffrent. Tant et aussi longtemps qu’ils gardent l’espérance en eux. L’espérance d’un possible rendu impossible par leur entêtement, par leurs décisions rationnelles prises en confondant cœur et raison.

Après quelques mois, je croyais avoir renoncé à cette espérance. En fait, j’avais simplement remplacé « si je ne suis pas aimé par mon père » par « si je ne suis pas aimé par quelqu’un qui lui ressemble ». Mais je n’avais rien vu.

Lorsque le téléphone a sonné pour me dire qu’il était décédé, j’ai clairement senti en moi une déception : « Alors il n’appellera plus. »

Preuve que l’espérance était toujours là. Insidieuse. Cruelle.

J’avais mis une limite infranchissable. La seule pourtant qui me respectait.

Malgré sa mort, je n’ai pas lâché tout de suite. Je suis même allé voir une médium qui prétendait pouvoir contacter les personnes décédées.

Il était là, disait-elle.

Mais il ne s’excusait pas. Il expliquait simplement son point de vue. Aucune empathie. Il n’avait pas changé. Même dans l’au-delà.

Tristesse infinie.

Par la suite, j’ai collé mes projets amoureux sur des femmes qui lui ressemblaient. Deux fois. Elles promettaient, donnaient, puis reprenaient.

J’étais toujours porteur de cette espérance, animée par l’injonction : « Si je ne suis pas aimé par mon père ou quelqu’un qui lui ressemble, alors je vais mourir. »

Je ne voulais pourtant pas d’une relation qui lui ressemble. Je voulais quelque chose où chacun des deux est indépendant dans une relation d’échange et de partage interdépendant.

À cinq ans d’intervalle, deux relations amoureuses que je croyais bien différentes l’une de l’autre. Pour la deuxième, j’avais même pris mes précautions en nommant tout ce que je ne voulais pas. Parce que je ne voulais surtout pas vivre la même chose. Je me trompais. Les deux relations allaient s’avérer pareilles. Un « copier-coller ».

Je me souviens très bien d’un événement de la première relation.

Alors qu’elle m’avait quitté, j’étais allé la retrouver et m’étais précipité dans ses bras en pleurant. Elle m’avait accueilli avec un corps raide comme une grande barre de fer et avait prononcé ces mots assassins : « Ce n’est pas parce que tu souffres le martyre qu’il faut que je souffre moi aussi. »

Aucune empathie. Que son point de vue.

Je me souviens aussi d’un événement semblable avec la deuxième relation.

Des mots assassins. Des mots qui plongent dans l’abîme du désespoir. Des mots qui ne parlent que de leur point de vue sans aucune considération pour la souffrance qu’on porte.

Le comble d’un égocentrisme raffiné. Si raffiné qu’ils le confondent eux-mêmes avec de l’altruisme.

……………..

Aujourd’hui, je reconnais en moi encore cette espérance qu’un jour, mon père me fasse signe de l’au-delà pour me dire qu’il m’aime.

Je reconnais encore cette espérance que mes amours reviennent.

C’est une addiction. Comme la drogue. Ce n’est pas de la dépendance affective. C’est plus insidieux que ça. Une fois la désintoxication passée, on peut très bien vivre sans. Mais comme la drogue, il ne faut pas y retoucher, sinon on replonge. À coup sûr.

Toujours cette espérance.

À chaque fois, j’ai mis une limite. Et je sais pourtant que cette limite est maintenant infranchissable, ce qui rend probablement tout retour impossible. Car des personnes comme mon père interprètent toujours mal ces limites. Ils ne les comprennent pas. Et ne les vérifient jamais. Sans doute est-ce moins risqué que la connexion au cœur?

La première de ces femmes m’a écrit dernièrement. Elle me dit en substance qu’elle a appris pour mon cancer, que cela l’a touchée et qu’elle veut me dire qu’elle m’accompagne en silence dans l’invisible.

Elle n’a pas changé, après 8 ans. Le silence et l’invisible. Rien de concret et de terrestre. Une déconnexion. Oh, je reconnais sa bonne intention. Dans sa déconnexion, cette phrase veut dire beaucoup.

La deuxième vient de publier une photo qui montre un couple. Dans cette image, une connexion qui semble de cœur. Pourtant, ni la base, ni la couronne ne sont connectées. C’est d’une tristesse infinie. Une illusion. J’ai osé mettre un bonhomme triste sur cette image. Elle pensera sans doute que c’est parce que je suis triste de ne pas vivre ça avec elle. Mais pas du tout. Je ne veux pas de ce qui est illustré. Je veux quelque chose de connecté. De vrai et d’authentique. Je ne veux plus de quelque chose comme mon père.

Pourtant, je suis encore dans l’espérance.

Et je ne sais pas comment m’en débarrasser.

Je ne sais pas du tout.

Bien sûr, je refuserais une relation comme celle d’avant et aucun retour ne serait possible si l’autre ne manifestait pas une connexion à elle-même. Et comme je sais cela impossible, ça me rend triste.

J’ai l’impression que je dois porter la tristesse qu’elle engendre pour le reste de ma vie.

Et je sais pourtant que je dois renoncer.

« si je ne suis pas aimé par mon père ou quelqu’un qui lui ressemble, je vais mourir. »

Je sais que c’est faux. Je sais que je vais vivre. Mais dans le renoncement. Et ça me rend toujours triste.

Les gens qui me connaissent voient en général cette tristesse. Elle me coupe de la joie. Et pourtant, Dieu sait combien j’en aurais besoin de cette joie.

Oh, parfois, j’y accède. Pour un très court temps. Mais la tristesse revient. Toujours.

Actuellement, je vis deux addictions de plus. Mais c’est le même processus.

Quelque chose qui annonce un possible impossible. Quelque chose qui me fait mal, qui est toxique pour moi et auquel je dois renoncer. Parce que ça n’arrivera jamais que ça me fasse du bien.

…à moins que mon père se connecte à son cœur, dépasse cette haine de lui-même, afin de réaliser qu’il m’aime… et qu’il me fasse un signe…

Vous voyez, cette espérance qui ressurgit? Toujours?

Au fait, je ne vous ai pas dit…

Après sa mort, j’ai appris que mon père avait commencé à se connecter à son cœur. Il avait dit à plusieurs reprises à un de ses amis : « Si tu savais comme je m’ennuie de Jean. »

Mais ça n’a jamais été suffisant pour qu’il décroche le téléphone. Peut-être ne s’en sentait-il pas capable? Peut-être avait-il peur de ne pas être accueilli? Peut-être aussi que sa connexion n’était pas suffisante pour dépasser les injonctions auxquelles il obéissait et qu’il prenait pour son cœur? Je ne le saurai jamais.

Et pourtant… comme je l’aurais accueilli avec bienveillance…

…………

Au cours des prochains jours, donc, j’aurai à renoncer à mes addictions. Elles sont nocives. Elles vont me tuer.

Comme toujours, je vais mettre une limite. Elle deviendra infranchissable. Je le sais maintenant puisque ça fait déjà une semaine que je me bats pour choisir de vivre.

Je sais aussi que c’est possible car j’accepte cette tristesse à vivre tant que durera l’espérance.

Et j’ignore totalement combien de temps elle va durer. Peut-être toute ma vie?

Si, donc, avec vous, j’accueille la vie, il faudra aussi m’accueillir avec ma tristesse. Elle est là. Je ne voudrais pas. Mais je n’y peux rien. Et n’allez pas me sortir que l’amour pour moi-même va me combler. L’amour pour soi permet de se choisir et de renoncer. Il n’enlève pas la tristesse.

Après tout, ne doit-on pas s’accepter avec ses zones d’ombre?

La mienne me renseigne aussi sur ma dimension Don Quichotte. Une belle dimension qui, outre la tristesse, me fait pousser aussi des ailes et alimente mes rêves.

Croire encore à l’impossible. Malgré les limites. Et réussir à y survive.

Surtout.

Contre vents et marées.

Souhaitez-moi bonne chance dans mes limites et mes addictions.

PS : Je n’ai pas écrit ce texte pour les gens qui sont comme mon père bien que, bien sûr, je porte cette espérance que ça les touche et les connecte, ce qui est peu probable.  Je l’ai surtout écrit pour moi. Pour me croire très fort. Parce que j’ai du mal. Et je l’ai aussi écrit pour toutes les personnes qui se reconnaîtront dans cette tristesse. Toutes celles qui ont aussi des renoncements à faire. Juste pour vous dire que vous n’êtes pas seules. Qui sait? Si nous portons cette tristesse ensembles, peut-être va-t-elle un jour nous quitter? En tout cas, c’est aussi mon espérance… Pour toucher toujours plus à la joie.
————-

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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

4 COMMENTAIRES

  1. Jean, votre coeur est grand, et ces handicaps de l’amour je les ai connus et les connais encore, car mes parents sont tous bien vivants (j’en ai x2) car adoptée, des copiés collés de parents abandonnants et accueillants mais bloqués par leurs propres handicaps…tous sont dans les mêmes situations de blocages. J’ai décidé que la contagion s’arrêterait à moi, et que je propagerai le bonheur dans ce que je fais et ce que je suis. Je vous envoie toutes mes sincères pensées, et ai eu beaucoup d’émotions à lire votre texte. Vous êtes une force d’amour, et gardez cela au fond de vous. Amicalement,
    Véro

  2. Merci pour ton partage jean … j’ai sensiblement les mêmes blessures que toi mais maintenant au lieu de chercher l’amour à l’extérieur de moi depuis bientôt 5 ans … je me suis choisis un dieu d’amour qui vient mettre un soulagement à ces blessures … je ne ressent plus le manque d’être aimer … mon dieu tel que je le conçois m’aime sans condition… bonne chance dans tes démarches

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