OSER LA RUPTURE

OSER LA RUPTURE

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On parle beaucoup d’amour, d’engagement, de plaisir, de bonheur, d’abondance. La mode est à la réussite, à l’accomplissement de soi, à la réalisation de nos rêves.

Mais il est un rêve souvent brisé, souvent déçu dont on ne parle que peu. C’est le rêve amoureux. Le rêve de ces deux amants qui vieillissent ensemble et qui, à 80 ans, se tiennent encore par la main, remplis de tendresse l’un pour l’autre. Le rêve de la famille unie. Des enfants qui s’adorent. Des parents qui tiennent la barre de l’arche d’amour.

On parle très peu finalement des ruptures qui peuvent se produire dans un couple et encore bien moins des couples qui ne vont pas bien mais qui n’osent pas rompre, sous peine justement de briser ce rêve, sans réaliser qu’il l’est déjà à plusieurs points de vue.

Mais avant de vous parler de rupture, je voudrais quand même dire d’abord clairement : je ne suis pas en faveur des ruptures. Je suis un pro-lien. Je suis de ceux qui considèrent qu’on se sépare souvent trop vite, pour la moindre peccadille et que l’on devrait bien sûr, avant de rompre un engagement de vie,  tout faire pour régler les problèmes, les éloignements, les espaces entre les deux.

Un couple, ça ne se réussit pas en criant ciseau et il arrive que ce soit plus difficile qu’on le croyait. Si, au départ de la relation, l’amour était là, on est en raison de croire qu’il peut revenir, qu’on peut le retrouver, qu’on peut s’atteler à la tâche et réussir à cerner les pièges dans lesquels nous sommes tombés, les moments d’égarement qui nous ont conduits à cet état de déchéance de notre couple de départ. Et il est probablement possible de réparer tout ça avec beaucoup de patience, de travail et de volonté.

Pour cela, bien des méthodes existent et je serais le premier à promouvoir les thérapies de couple, les cours de communication et toute autre méthode promettant de se retrouver.

Un couple, ça passe par des crises sans doute nécessaires pour peaufiner l’entente, l’intimité, la complicité des partenaires. Et les deux personnes de 80 ans qui se tiennent par la main et qu’on trouve si belles seront les premières à vous dire qu’ils ont largement gagné cette tendresse qui les habite maintenant et que ça n’a pas toujours été facile.

C’est merveilleux quand ça réussit.

Et on a raison de s’extasier devant ces deux vieillards amants presque de toute éternité.

Sauf qu’il faut être deux pour faire ça.

Il est complètement impossible de ramener un couple dont l’un des conjoints a démissionné, ne veut pas participer, n’accepte pas de se remettre en question.

J’ai entendu souvent en thérapie l’un des deux partenaires me dire : moi, je n’ai pas de problème, tout est de sa faute.

Dans des cas comme celui-là, il n’y a rien d’autre à faire que de convaincre ce dernier que la faute, si tant est qu’il y en ait une, est toujours partagée – sauf dans les cas de violence conjugale où c’est beaucoup moins évident, la violence ne se justifiant d’aucune façon.

Mais très souvent, cela ne se fera pas. L’autre restera dans ses retranchements.

Il arrive donc que le couple soit à une croisée des chemins. Et qu’il n’y ait rien à faire.

Et dans ces cas-là, il faut oser la rupture.

J’emploie à dessein le mot « oser » puisqu’il s’agit la plupart du temps d’un grand saut dans le vide, dans l’insécurité, dans le risque de se retrouver dans des conditions parfois terribles. Mais oui, il faut oser. Il faut s’aimer alors assez pour quitter une relation devenue vide, morte, toxique parfois, et qui ne tire plus vers le haut.

Et c’est à ce moment-là qu’interviennent bien des objections qu’on entend partout. Essayons d’en regarder quelques-unes.

On ne brise pas la famille.

C’est probablement l’objection qui revient le plus souvent.

Ici, les enfants ont le dos souvent très large. Ils ont soudainement le droit d’avoir  un père et une mère qui vivent ensemble pour toujours et à tout prix.

Mais à quoi au juste veut-on leur donner le droit? À être témoin d’un couple qui ne s’aiment plus et qui « endurent »? À être témoin d’engueulades qui finissent toujours par hanter la maison? À être témoin de l’échec sans appel et sans chance de se reprendre?

Et à ça certains répondent : oui, mais on va faire semblant! Allons bon… C’est vraiment le genre d’éducation que vous voulez donner à vos enfants : quand on ne s’aime plus, on fait semblant?

Nous savons bien, je pense, en notre for intérieur, que l’argument des enfants n’en est pas un et que ce ne sont pas vraiment les enfants que l’on veut  protéger mais notre propre image de nous-mêmes face à l’échec et à nos rêves. C’est nous qui avions rêvé d’une famille avec mère et père. C’est notre image qui se déglingue. C’est celle-là qui est vraiment en jeu en fait.

Les enfants ont le dos large. On en met des prétextes à leur crédit…

Mais pensons-nous vraiment qu’ils croient que c’est le paradis chez nous? Croyons-nous vraiment qu’ils ne nous ont jamais entendus? Croyons-nous vraiment qu’ils n’ont pas remarqué qu’il y a belle lurette que nous ne nous embrassons plus? C’est ça, l’image de couple que nous voulons leur laisser? Et qu’allons-nous leur dire lorsqu’ils viendront nous voir dans trente ans en nous disant qu’ils n’aiment plus leur conjoint? Fais semblant?

Ouf!

Je n’ai pas les moyens.

Il y a effectivement des gens qui sont en grand danger financier lorsqu’ils se séparent. C’est bien dommage d’ailleurs, mais c’est comme ça.

Malgré toutes les lois qui existent, malgré la volonté de plus en plus claire des législateurs de protéger les deux parties, il y a encore des injustices.

Mais ce qui est surtout vrai, c’est que la principale injustice vient généralement de nous et de notre culpabilité ou de notre colère.

Combien de fois ai-je entendu : je lui laisse tout. C’est déjà difficile pour lui-elle de savoir que je pars. Sauf que c’est notre culpabilité qui parle. Pas nos droits.

Combien de fois ai-je entendu : ça ne va pas se passer comme ça. Je vais le- la lessiver. Sauf que c’est notre ressentiment qui parle. Pas le bon sens.

Et quand même cela serait.

Il faut ici faire un choix : on repart à zéro avec en poche le droit d’être heureux et de refaire sa vie ou on protège nos acquis en se condamnant à vivre avec quelqu’un qu’on n’aime plus?

Il y a gros à parier qu’en choisissant son cœur, on choisit plus de richesses, de développement et de bonheur qu’en choisissant son portefeuille et son confort.

Mais bien sûr, ça reste un choix.

Le grand malheur devenu chantage.

Il est aussi un argument que l’on entend de plus en plus souvent : si tu me quittes, je vais me suicider. Je ne pourrai jamais vivre sans toi.

Quel grand malheur en effet que de se rendre compte qu’on perd l’être qu’on a le plus aimé au monde.

La personne qui en arrive à dire ça ne cherche pas à manipuler. Elle est la plupart du temps très sincère. C’est ce qu’elle vit. Elle n’a pas l’impression qu’elle va réussir à surmonter cette épreuve. Elle n’a pas l’impression que la vie pourra à nouveau être douce. C’est, dans une certaine mesure, la fin du monde. La fin de son monde.

Mais est-ce vraiment une raison pour rester?

La personne suicidaire serait la première à refuser une offre où on lui dirait : très bien, je resterai à tes côtés, mais je ne t’aime plus. Ce sera simplement une convention entre nous.

Bien sûr que non. Parce que son cri n’est pas : reste! Son cri, c’est : aime-moi! Ce qu’elle vit n’est pas le drame d’un départ. C’est le drame de n’être pas aimé. Et ça, il est impossible de le lui redonner. Il faut donc, dans ces temps-là, non pas hésiter mais au contraire accélérer la rupture afin que le plus tôt possible elle se rende compte que c’est bel et bien fini. Et il faut en partant, mettre au courant son réseau qu’elle est probablement en danger. Non pas à cause de nous, mais à cause de sa propre manière de réagir à cette situation.

C’est à son réseau de l’aider à surmonter. C’est au gens qui restent de prendre en charge le soutien de la personne. Pas à la personne qui part qui est, en vérité, la dernière placée pour aider.

Réussir sa rupture.

Une rupture, c’est toujours un drame. Ou presque.

Rares en vérité sont les couples qui en arrivent mutuellement à un constat d’échec et qui se quittent dans la joie et la bienveillance, heureux tous les deux de retrouver leur liberté. Non. Une rupture, c’est pratiquement toujours quelqu’un qui reprend son chemin de vie et un autre laissé dans l’abysse de la fin de son univers et qui aura courageusement à le reconstruire.

Parfois, on rêve de réussir sa rupture. D’arriver à ce que l’autre en vienne aux mêmes conclusions que nous. On prend son temps, on lui laisse le temps de digérer. On lui explique. On se dit qu’il va s’habituer à l’idée. Qu’il va finir par être d’accord.

Souvent, notre secret désir en étirant les choses ainsi, c’est que l’autre en arrive en quelque sorte à nous donner la permission de partir. Ce serait très pratique pour notre culpabilité. Sauf que ce qui se passe en général, c’est tout le contraire. Ayant annoncé que c’était terminé, si je tarde à partir, l’autre risque d’y voir une ambivalence qui va le plonger dans l’espoir.

On ne réussit pas un échec. On l’assume et on se le pardonne. Et une rupture, c’est toujours un échec.

Oser la rupture?

Je crois encore au couple. À l’engagement d’une vie. À l’effort mis par les deux pour ne pas se perdre dans la routine ennuyante et les responsabilités parentales et professionnelles. Je crois encore réalisable un projet de vie à deux durable et solide. Je crois encore à tout ça. Mais pas sans travail, pas sans efforts. Des deux côtés.

Je crois encore qu’il faut tout tenter pour sauver le couple qui chavire.

Mais je crois aussi qu’il arrive parfois, parce qu’on ne s’est pas engagés pour les bonnes raisons, parce qu’on a tenté une compatibilité impossible, parce qu’un des deux a lâché en route, parce que, parce que, parce que…

Je crois aussi donc qu’il arrive parfois où l’on ne se tire plus vers le haut. Des fois où le projet s’est brisé sans appel, où il n’a peut-être même jamais existé, où il n’est plus possible de recoller les morceaux tellement ils sont nombreux.

C’est dans ces temps-là que je n’ai pas le droit de renoncer à être heureux. Je n’ai pas le droit de renoncer à trouver l’amour. Je n’ai pas le droit d’entretenir une situation qui n’épanouit plus personne.

C’est alors que je dois me choisir.

Et oser la rupture.

Quitte à tolérer ma culpabilité presqu’inévitable.

Quitte à recommencer tout de zéro.

Quitte à plonger dans l’insécurité et le stress d’une nouvelle vie ouverte aux autres possibles, peut-être terrorisé par la perspective de prendre seul mon bonheur en mains.

C’est triste pour celui qui reste. C’est même déchirant. Mais l’expérience a montré qu’à la longue, en pansant ses blessures, l’autre va aussi considérer qu’en prenant l’odieux de la rupture, en initiant le mouvement, je lui ai également rendu service.

Oser la rupture, c’est au final, se choisir en priorité mais redonner aussi à l’autre la possibilité de trouver quelqu’un qui le tirera enfin vers le haut.

C’est aussi donner l’exemple du droit au bonheur.

Et c’est peut-être, parfois en tout cas, la meilleure leçon de vie qu’on puisse donner à ceux que l’on aime.

Et bien que le conjoint ne le comprenne pas sur le coup, c’est aussi lui dire : je ne t’aime plus assez pour rester, mais je t’aime assez pour partir. Sois heureux.

 

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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

8 COMMENTAIRES

  1. Je viens de lire le passage sur la rupture c est tellement vrai….
    Je vie actuellement cette situation,
    Après 25ans de mariage, Elle est partie…
    Je t aime plus assez pour rester, mais je t aime assez pour partir… Phrases réalistes , en plus je me suis aperçu que j étais égocentrique » la totale quoi »

  2. Merci Jean d'avoir mis des mots sur tout ce qui entoure la rupture… Prendre mon bonheur en mains et me recréer une Vie qui me correspond, voilà mon défi… ça vaut le coup, croyez-moi!!! :)

  3. Cette phrase est vraiment puissante:
    je ne t’aime plus assez pour rester, mais je t’aime assez pour partir. Sois heureux.

    Merci, j'ai enfin compris après 5 ans de séparartion que l'on peut aimer l'autre dans cette finitude.

  4. J'ai l'impression de revivre ma rupture en te lisant ! On se pose beaucoup de questions…on a l'impression que c'est la fin du monde !
    J'ai été élever dans une famille unie et mes parents sont toujours ensemble après 30 ans de mariage…je me sentait coupable de ne pas offrir la même vie à mon fils !Aujourd'hui je sais que ce n'est pas la fin du monde et que c'était la meilleure chose à faire car je suis enfin heureuse et mon fils l'est autant que moi !

  5. Nous avons toutes nos réponses bien sûr. Cependant, à mon avis, il faut poser les bonnes questions. Tu poses la question: comment faire pour sortir de là? Moi je poserais surtout la question: qu'est-ce qui te retient là? :)

  6. Salut Jean, bien élaboré ton texte… Dans mon cas c'est un constat de non compatibilité, mais ressentie d'un côté seulement… bizarre, mais possible… comment faire pour sortir de ça? Ben sors simplement… je t'entends déja le dire… hihihi! c'est fou comme on a tous nos réponses en dedans…

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