PASSER DU «PRINCIPE» À LA «CONVICTION».

PASSER DU «PRINCIPE» À LA «CONVICTION».

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Un texte sur l’homophobie circule actuellement sur Facebook. On le trouve à :
Dans ce texte, peu d’arguments. Surtout une ridiculisation par l’absurde de l’attitude consistant à prendre un verset biblique et à en faire une vérité révélée par Dieu. L’auteur prend donc d’autres versets et fais la même chose, démontrant ainsi que ça n’a pas de sens.
C’est une attitude typiquement protestante intégriste que de prendre un verset biblique et de l’apprendre par cœur afin de le citer comme une autorité dans une conversation. Ces mêmes intégristes disent d’ailleurs fièrement que les prêtres catholiques ne connaissent pas la Biblie parce qu’ils n’ont pas appris de versets par cœur.
On trouve aussi dans d’autres religions des gens qui citent des passages d’un texte comme ça afin de justifier leur position.
C’est particulièrement courant afin de justifier tel ou tel comportement moral.
Le problème, c’est que lorsqu’on fait ça, on énonce un principe.
On parle de ce qu’un autre dit de faire.
Qu’il soit anachronique comme le sont tous les textes sacrés des grandes religions ou qu’il soit de notre temps si par exemple on cite un philosophe moderne, le problème reste le même : on cite quelqu’un d’autre et on en fait son principe de vie.
Les principes, pour moi, sont des énoncés théoriques censés guider notre vie. Et parce qu’ils sont théoriques, ils sont forcément rigides et ne tiennent pas compte du contexte. Ce sont en quelque sorte des « lois » qui nous régissent. Et en matière de loi, chacun connait l’expression « la loi, c’est la loi ».
Dans les stades moraux de Kohlberg (théorie du développement moral), les principes se situent au mieux au stade 4 (il y en a 6). On obéit alors à une loi parce que c’est la loi. Un point c’est tout. Au stade 4, je serai aussi porté à juger les autres qui transgressent les principes ou les lois parce qu’ils remettent en permanence en question mes principes. Or, si je tombe dans le jugement, c’est souvent pour ne pas voir mon propre désir de transgression.
Voyons ce que ça peut donner dans la réalité :
La plupart des gens ont de ces principes :
Je ne vais pas le rappeler parce que j’ai fait les premiers pas et que j’ai le principe que c’est lui qui doit me rappeler.
Je ne vais jamais dans un « rave party » parce que c’est contre mes principes.
Je ne prends pas d’alcool parce que c’est un principe, chez moi, l’alcool n’est pas bon.
L’avortement est un meurtre. C’est un principe.
On ne passe pas au feu rouge. Un point c’est tout!
La drogue, ce n’est pas bon.
On ne couche pas avec quelqu’un la première fois qu’on le rencontre.
Les principes, ça peut porter à juger les autres :
Je ne vais pas le rappeler parce que j’ai fait les premiers pas et que j’ai le principe que c’est lui qui doit me rappeler et c’est un con s’il ne le fait pas. Je n’ai pas besoin de cons dans ma vie.
Je ne vais jamais dans un « rave party » parce que c’est contre mes principes. Et puis tous les gens qui y vont sont des « fuckés » et des « junkies ».
Je ne prends pas d’alcool parce que c’est un principe, chez moi, l’alcool n’est pas bon. D’ailleurs ceux qui boivent sont des ivrognes irresponsables.
L’avortement est un meurtre. C’est un principe. Et ceux qui le font, femmes comme médecins, sont des assassins.
On ne passe pas au feu rouge. Un point c’est tout! Les malades qui passent au feu rouge sont des dangereux et on devrait leur enlever leur permis.
La drogue, ce n’est pas bon. Ceux qui en prennent sont des irresponsables.
On ne couche pas avec quelqu’un la première fois qu’on le rencontre. Si on le fait, on est dépravé et pervers et on ne pense qu’à ça.
Mais… si on se pose des questions, des vraies, sur les motivations sous-jacentes aux principes qu’on a. Si on se laisse se questionner sur nos propres envies, alors on pourra s’approprier le principe. Et il deviendra une conviction.
La différence que je fais entre un principe et une conviction est dans l’intériorisation du principe qui devient un guide souple de mes comportements parce qu’enraciné dans un sens et libéré de l’obligation. Il y a alors de l’espace pour la tolérance, le jugement de l’autre disparait et une souplesse me permet de m’engager dans une vie de liberté.
Dans mon esprit, les convictions donneraient peut-être quelque chose comme ça.
Je n’ai pas envie de le rappeler parce que j’ai fait les premiers pas et que c’est très important pour moi d’installer une relation qui est réciproque. En même temps, j’ai très envie de lui reparler et j’ignore s’il pense comme moi actuellement. Je vais peut-être donc le rappeler en restant attentif à la réciprocité.
Je ne vais jamais dans un « rave party » parce que je n’aime pas trop me défoncer physiquement. De plus, j’ai peur des boissons énergétiques et je ne veux pas prendre d’amphétamines parce que j’ai lu sur la nocivité de ces substances. Par contre, le « bal en blanc » de Montréal m’attire profondément. Je pourrais peut-être envisager d’aller y faire un tour et de repartir quand je suis crevé. En même temps, j’ai peur de moi parce que je découvre soudainement une partie de moi qui aurait besoin de cette défonce physique. Tiens donc. D’un côté je n’aime pas ça et de l’autre côté ça m’attire. Je peux peut-être y aller en continuant de m’observer ainsi.
Je ne prends généralement pas d’alcool parce que lorsque j’ai bu, je deviens trop insistant avec les autres. Par contre, ce soir, je suis dans un milieu protégé, avec de bons amis, et mon ami m’a dit que si je deviens trop insistant, il va me le dire. Je vais peut-être me laisser aller un peu.
Je crois que l’avortement implique qu’on tue un bébé. Je crois que le fœtus est un bébé. Cette croyance me fait penser que s’il m’arrive d’attendre un enfant, j’aurai des choix difficiles à faire parce que ça va bouleverser ma vie. En même temps, je reste conscient que tout le monde n’a pas cette croyance et que je ne peux pas l’imposer aux autres.
On ne passe pas au feu rouge parce que dans la société, il faut des règles afin de garantir la sécurité des gens. Par contre, si je dois me rendre à l’hôpital d’urgence ou si j’attends à un feu rouge à 5h du matin alors qu’il n’y a personne, je ne vois pas l’utilité de respecter cette règle. Tout en étant conscient que je prends le risque qu’un policier que je n’avais pas vu ait été caché dans un coin.
« La drogue, ce n’est pas bon » est une affirmation trop générale pour pouvoir l’appliquer comme principe ou même comme conviction. Tout simplement que le café est une drogue, que chaque drogue a des effets et des conséquences très différences. Je crois au contraire qu’on devrait nuancer. J’ai la conviction personnelle qu’en général j’aime mieux conserver ma tête et je n’aime pas dépendre de personne ni d’une substance. Je vais donc m’observer en trian de prendre mon café afin de voir si j’en suis dépendant. Je vais peut-être prendre une puff de cannabis un soir juste pour voir si j’aime ça et parce que j’ai lu que ce n’est pas trop grave. Je vais prendre le temps de ressentir si j’ai envie de m’exploser la face et plutôt que d’y succomber platement, je vais voir quels sont ces besoins qui sont en moi et auxquels je tente de répondre en faisant ça.
On ne couche pas avec quelqu’un la première fois qu’on le rencontre. C’est en général la règle que je me fixe. Pourtant ce soir, la personne rencontrée m’attire profondément. Je perds mes repères. J’en ai envie. Est-ce que je vais me faire mal si je fais ça? Est-ce que je peux me permettre une transgression de mon principe pour voir? Quelle est cette grande attirance qui existe présentement? Je reconnais en moi un très grand besoin de chaleur et de proximité parce que ça fait très longtemps que je n’ai pas été dans les bras de quelqu’un. Cette envie me renseigne sur ce besoin immense. En même temps, si je me questionne vraiment, je pense qu’il est prématuré de tout faire tout de suite. Est-ce que je suis capable de lui partager ce besoin d’être collés l’un contre l’autre en même temps que mon hésitation à faire le pas dans une relation complète?
Comme on le voit ici, lorsque j’ai une conviction, non seulement elle est souple mais elle invite à plus d’intériorité, plus de questionnements. On n’a plus le temps de juger les autres. On n’a plus le temps de regarder hors de soi.
Je ne crois pas qu’on ait besoin d’avantage de principes dans notre société. Pas plus que de textes sortis de leur contexte et qui dictent de l’extérieur ce que l’on doit dire, faire, penser.
Il est temps je crois de miser sur l’intériorité, de s’occuper de soi et de ce qui nous anime, d’écouter son cœur.
S’il y a un divin en nous, il parle certainement au creux de notre cœur. Il est là pour que nous mettions cette parole en pratique de l’intérieur. Il est là pour notre mieux-être. Il ne nous dictera pas des lois hors de proportions, rigides et inhumaines. Il nous guidera vers ce qu’il y a de meilleur pour nous et en nous.
C’est en tout cas ma conviction.
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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

3 COMMENTAIRES

  1. Merci pour ces précisions. Je comprends mieux votre pensée.

    "Il s'agit des couleurs rose sur fond bleu pâle, choisies pour certaines raisons précises."

    Je me doutais bien qu'essayer de deviner ces couleurs était à mes risques et périls 😛 Puisque ces couleurs sont significatives, je vous suggère de ne pas les changer.

  2. Bonjour Jonathan.

    Merci de ce commentaire.

    Pour moi, la tolérance et la souplesse ne sont pas nécessairement à mettre en opposition avec le courage de défendre ses convictions et ne vont pas nécessairement de pair avec la lâcheté.
    Je pense au contraire qu'il est important de militer pour ses convictions.

    Cependant, je crois pourtant que la différence que je fais entre principe et conviction peut éclairer ce point.

    Je pense qu'un militant de conviction militera sans pour autant juger les autres qui ne sont pas d'accord avec lui. Celui qui milite pour des principes fera peut-être partie de ceux qui jugent de façon à mon avis éhontée ceux qui ne se comportent pas comme il le voudrait.

    Personnellement, puisque vous abordez le sujet de l'avortement, il me vient en tête des arrestations de "pro-vie" aux États-Unis qui avaient voulu tuer le gynécologue qui avortait.
    Il me vient aussi en tête ce "preacher" combattant à tout rompre la pédophilie et chez qui on a retrouvé une des plas grandes collections de cassettes pédophiles de l'histoire.

    Je crois effectivement qu'il faut militer pour ses convictions. Cependant, lorsque ceux-ci ne sont que des principes, c'est-à-dire sans avoir été intériorisés, ils risquent de devenir des portes ouvertes à une intolérance et à une violence dirigée contre les autres au nom d'absolus qui peuvent devenir dangereux lorsqu'ils sont le fait d'une majorité.

    Effectivement, ce texte sur l'homophobie est un "remake". Cependant, il a le mérite de replacer en contexte un texte biblique qu'on met en évidence en oubliant malheureusement tous les autres qui portent des jugements dont on ne se préoccupe plus aujourd'hui.

    S'il porte certains à croire que les croyants ne sont que des superstitieux d'une autre âge, j'avoue ne pas être de cet avis. Je crois aussi que tous les croyants, chrétiens ou autres, ont leur place dans des débats de société.

    Je n'ai rien non plus contre l'intégrisme quand il ne concerne que celui qui y croit. Malheureusement, mon expérience avec les "intégristes", chrétiens ou autres s'est jusqu'à présent avérée négative dans le sens des immenses jugements expérimentés.

    Du côté du christianisme, personnellement, j'ai un petit faible pour l'Évangile sur la paille et la poutre.

    En terminant, merci de ce commentaire sur les couleurs. Je vais tenter d'y remédier dans les prochains jours. Il s'agit des couleurs rose sur fond bleu pâle, choisies pour certtaines raisons précises. Mais vous avez un argument de poids.

  3. Bonjour Jean.

    N'y a t-il pas des cas où faire preuve de tolérance et de souplesse est un signe de lâcheté? Même si je suis personnellement ambivalent sur cette question, je crois que l'avortement est un bon exemple.

    Comment une personne qui croit que l'avortement est un meurtre peut avoir une attitude de "vivre et laisser vivre" sur un sujet comme celui-là? Une personne qui a cette conviction n'a-t-elle pas le devoir de militer et de conscientiser les autres sur une question comme celle-là(en respectant que nous sommes dans un État de droit, évidemment)? À l'époque de l'esclavage, ce n'est pas avec les abolitionnistes qui se disait "je reste conscient que tout le monde n’a pas cette croyance et que je ne peux pas l’imposer aux autres" que cette pratique inhumaine a cessé.

    Ça fait longtemps que ce texte sur l'homophobie tourne. La première fois que je l'ai entendu c'était
    dans un épisode de l'émission The West Wing
    . Ce texte sert souvent à démontrer que les croyants ont mis leur raison au vestiaire, que leurs opinions ne reposent que sur des superstitions, une doctrine d'un autre âge et que par conséquent ils n'ont pas vraiment leur place dans les débats de société modernes. Un exemple me porte à croire le contraire.

    Dans la première moitié du XXe siècle, chez les scientifiques et les "esprits éclairés", les théories eugénistes et le "darwinisme sociale"(qui n'a rien à voir avec la théorie de l'évolution) semblaient faire consensus. En 1927, un jugement de la Cour Suprême des États-Unis(Buck vs. Bell)autorisa la stérilisation forcée des malades mentaux. Un seul des 9 juges s'opposa à cette décision, Pierce Butler, l'unique catholique. Son seul argument pour s'opposer à la stérilisation forcée et ramer ainsi à contre-courant de la science et des idées reçues de son époque: "cette décision va à l'encontre de ma foi catholique". Entre cet homme de foi et ceux qui se basaient sur la science et la raison, qui a rendu le meilleur jugement?

    Dans une société qui se croit meilleur que toutes les autres ayant exister avant elle et qui cherche à réinventer la roue à chaque génération je crois que les chrétiens, "intégristes" ou non, ont leur place dans les débats de société.

    PS: Ça ne concerne peut-être que moi, surtout parce que votre lectorat semble en majorité féminin, mais l'écriture rouge sur fond vert(?) est presque illisible pour un daltonien. Il faut surligner avec la souris pour pouvoir lire :)

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