Accueil Amour Quand «Je me moi» doit céder sa place à «Moi».

Quand «Je me moi» doit céder sa place à «Moi».

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Il est 4 heures du matin.

Dehors, c’est encore la nuit mais le pavé mouillé annonce une journée maussade.

C’est mon petit hamster qui m’a réveillé en ce matin morne. Celui-là même qui tourne dans ma tête depuis bientôt sept longues années mais qui redouble d’efforts ces temps-ci.

Malgré que, depuis sept ans, je travaille comme un fou pour rembourser des dettes à des taux d’intérêts astronomiques, les montants à rencontrer chaque mois sont tels que d’une année à l’autre, la dette monte plutôt que de descendre.

Or, je suis arrivé au bout. Dans tout au plus deux mois, je vais devoir déclarer faillite. La deuxième de ma vie.

Évidemment, le hamster s’en donne à cœur joie. Il retourne dans sa tête sans doute des millions de fois à l’heure des solutions qui n’en sont pas parce que déjà essayées, des fantasmes inutiles comme un mécène faisant un don, des idées de grandeur comme un revenu qui décuple en trois mois.

Il arrive que je puisse me centrer sur autre chose, histoire de ne pas devenir fou. Histoire simplement d’avoir une pause.

Ce matin, c’est autre chose. C’est devenu vital. C’est devenu comme une question de vie ou de mort.

Pourtant, ce matin, ce n’est pas le temps.

—–

Dans quelques heures, ma conjointe va se lever puis se préparer à une grande aventure.

Ce matin, ma conjointe fait son premier demi-marathon.

Elle s’entraîne assidument depuis des mois. Sans relâche. Dans la canicule comme dans les orages. Réglée comme une horloge. Alliant son rôle de mère et son temps d’entraînement, il arrive même parfois qu’elle doive se résigner à courir sur un tout petit anneau au parc, histoire de pouvoir surveiller sa marmaille du coin de l’œil.

«Je me moi» voudrait parler de son problème. Encore une fois. Pour rien, répétant sans cesse ce que son hamster lui dicte.

Mais la conjointe de «Je me moi» a un marathon aujourd’hui. C’est elle qui doit avoir la grande place.

—-

Il est 5 heures du matin.

On commence au dehors à discerner les nuages. Il ne pleut pas, il bruine.

JE sirote mon café en ME permettant encore une fois de penser à MOI.

Le hamster qui, définitivement est celui de «Je me moi»  reprend de plus belle!

«Refinancer, vendre, non c’est trop cher, faire faillite, non, ça veut dire ne plus avoir de crédit pour les prochains 14 ans et donc pour le reste d’une vie dans laquelle il n’y aura plus de maison, que des appartements, je déteste les appartements, oui, mais si je vendais tout, non, ce n’est pas possible, y’a-t-il quelque chose d’autre, il doit y en avoir…»

Ça n’arrête plus.

Il est 6 heures du matin.

J’entends du bruit. Elle va se lever.

C’est SON marathon.

JE l’aime.

Avec une sorte de violence inouïe, je m’entends dire au hamster intérieurement : «ta gueule! Je ne vais pas gâcher sa journée.»

«Oui mais»… enchaîne-t-il…

«Ta gueule! Je l’aime. »

Elle a le droit de vivre cette journée dans la joie. Elle a le droit d’avoir avec elle un conjoint qui va l’appuyer, qui est fier de son accomplissement, qui est en admiration vis-à-vis cette détermination.

Le bruit de la douche vient de s’arrêter. Elle va descendre.

Je m’arrête de respirer. Je dois réagir. Elle ne peut pas me voir dans cet état d’inquiétude et d’anxiété.

Tout se fait d’un coup.

Du fond de mon âme monte mon admiration pour sa ténacité, mon amour pour elle, pour ce qu’elle est, mon besoin d’être là, pleinement présent.

«Je me moi» s’efface doucement et laisse la place à Moi. Juste Moi. Présent.

Tout a long de cette journée, il ressurgira de temps à autre :

«Oui, mais…»

«Tais-toi!»

Elle descend doucement les marches. Je la sens fébrile.

Nous discutons, je l’encourage. Elle est nerveuse. C’est normal. C’est un parcours qu’elle n’a jamais fait. Six mois plus tôt, elle n’aurait pas pu le faire.

Elle s’inquiète de savoir si ça va aller avec les enfants que je dois amener là-bas pour la fin de sa course. Nous avons en effet convenu que nous la rejoindrions pour l’arrivée. Je lui réponds de ne pas s’en faire. C’est SA journée. Qu’elle ne pense qu’à ça. De mon côté, je serai avec elle en pensée.

«Oui mais…»

«Tais-toi»

Il y aura aussi un marathon en moi aujourd’hui. Je devrai aller plus vite que mon hamster. Je devrai dépasser «Je me moi» pour garder en avant plan ce qui est vraiment important.

Elle va partir pour la course. Je regarde l’heure : Il est 7h.

Les enfants se sont levés. Ils déjeunent. Je leur enjoins de souhaiter bonne chance à leur mère qui s’en va. Mon regard croise le sien : «Comme je suis fier de toi»! «Go, go go!»

«Oui mais…»

«Tais-toi»

Les enfants se préparent. Je regarde l’heure constamment. La petite horloge rouge qui marque le temps de la maison est devenue le symbole de ce qui me garde là pour elle. Elle contribue à faire taire «Je me moi» et à me garder présent. Elle doit être à mi-chemin maintenant…

«Oui mais…»

«Tais-toi»

Elle doit être arrivée…

«Oui mais…»

«Tais-toi»

Elle doit avoir reçu son dossard. J’espère qu’elle va bien. Je me sens avec elle. Presque complètement.

«Oui mais…»

«Tais-toi»

Centré sur l’heure, centré sur ce cercle rouge au mur qui indique son départ, je dis aux enfants :

«Maman commence à courir!»

La maison s’excite. Go, on est avec toi.

«Oui mais…»

«Tais-toi»

—-

«Les enfants, on va partir bientôt. On va passer par le fleuriste. Il faut des fleurs à l’arrivée.»

«Oh oui, me répondent-ils en chœur.»

Et tout d’un coup, ils sont complètement chez le fleuriste, discutent de ce qu’ils vont prendre, me demandent cent fois si c’est l’heure de partir.

Mes yeux se dirigent constamment sur la petite horloge.

«Ça fait 15 minutes qu’elle court.»

«Ça fait trente minutes.»

«Go , vas-y! Nous sommes avec toi.»

«Oui mais…»

«Tais-toi»

Il est l’heure de partir.

Nous allons chez le fleuriste. Débats de choix. Ma patience s’exerce. Je suis là. Avec eux. Moi aussi j’ai besoin de bien choisir. Je veux un bouquet qui lui ressemble. Pas question de laisser «Je me moi» choisir les fleurs. Il choisirait pour lui. Je guide les enfants vers des choix adéquats. Un bouquet qui lui ressemble. Les enfants aussi ont un «Je me moi» fort. C’est la nature des enfants d’avoir ce genre de truc. Il faut les guider vers un peu plus d’altruisme.

Les fleurs achetées, nous repartons vers le marathon.

Ça fait une heure qu’elle court.

L’espace d’un instant, je me demande si la bruine a cessé, si elle est dans de bonnes conditions, si sa hanche, qui a commencé à faire des siennes il y a quelques temps tient bien le coup.

Je suis fier d’elle. J’ai hâte de la retrouver. J’ai hâte de la voir atteindre le fil d’arrivée.

«Oui mais…»

«Tais-toi»

Nous arrivons enfin et nous plaçons avec nos fleurs devant cette arche qui marque la fin de ce demi-marathon. Le terme des 21 kilomètres. Selon ses propres temps, il reste encore un peu plus d’une demi-heure avant qu’elle n’arrive. Je suis content de n’être pas en retard. C’est important que nous soyons là!

Surprise! Nous la voyons au loin. Elle arrive.

Elle a battu son propre temps d’une demi-heure.

Comme je suis fier.

Comme je l’aime

«Oui mais…»

«Tais-toi»

Cette fois, le hamster a cédé. Je suis totalement dans sa course. Dans chacune de ses enjambées. Elle arrive. Elle a battu son propre record.

«Go, go, go, Grand Amour»

Elle franchit la ligne, nous l’accablons de fleurs que nous reprenons tout de suite pour lui faire de la place. Elle sourit. Je suis fier.

Complètement avec elle, je m’inquiète de ce dont elle a besoin. J’ai mis les fleurs de côté et suis attentif à ses besoins. Je la félicite. Je suis là. Complètement.

Dans une ultime tentative de survie, «Je me moi» tente un autre :

«Oui, mais…»

«Non! Tais-toi!»

«Je l’aime! Point final!»

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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