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LA GRANDE BRAILLE

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ATTENTION. CE TEXTE DÉVOILE LA FIN DE L’ÉPISODE FINAL DE LA SAISON 3 DE LA SÉRIE « MADAME LA SECRÉTAIRE – MADAM SECRETARY »

C’était un matin.

Depuis plusieurs mois, je me remettais de ce deuil imposé subi à un moment crucial de ma vie et je désirais faire quelque chose de léger. Histoire de ne pas me compliquer la vie.

Un épisode d’une série télé me sembla facile et d’autant plus original que je n’écoutais jamais de séries le matin.

J’optai pour la finale de la saison 3 de « Madame la Secrétaire ». Sirotant mon café, je suivais donc l’histoire, simple comme je les aime quand je ne veux pas me casser la tête.

Dans cette série, Élizabeth McCord est secrétaire d’état aux États-Unis et son mari, Henry McCord est professeur de religion mais aussi ressource pour la CIA. C’est Téa Leoni, cette magnifique actrice de 51 ans qui incarne Élizabeth McCord, ce qui avantage beaucoup la série. Et le fait que son mari ait 61 ans dans la vraie vie (Timothy Daly) et soit professeur de religion dans l’histoire me permet quelques projections plutôt saines dans mon état.

J’avoue d’ailleurs que je ne sais pas si j’écoute cette série pour les péripéties politiques ou pour l’histoire du couple et de la famille McCord (les deux acteurs sont réellement un couple dans la vie). En effet, outre les événements politiques, Élizabeth et Henry ont trois enfants et une histoire de couple et familiale est toujours présente en trame de fond tout le long des épisodes.

Dans cet épisode, Élizabeth vient de vivre des moments intenses qui l’ont tenue loin de sa famille et elle a imaginé que ses enfants accepteraient d’aller avec avec elle et son mari dans « la cabane 12 », là où il y a longtemps, ils sont déjà allés et où, selon ses souvenirs, c’était magnifique. Mais à l’époque, les enfants étaient jeunes et maintenant qu’ils sont ados et jeunes adultes, le fond des bois sans internet, sans eau courante et sans électricité est beaucoup moins tentant. Élizabeth essuie donc un refus catégorique de la part de la progéniture accro à la technologie.

Le mari, sensible à la profondeur de la déception de sa femme, suggère d’aller tout de même à la cabane, mais en amoureux, ce qu’elle accepte non sans souligner que la déception reste entière.

Ils partent donc le week-end suivant, seuls en amoureux.

Arrivés à la cabane, Élizabeth est d’abord craintive. Ce « chalet » lui semble plus petit que dans ses souvenirs et elle se demande si cela était une bonne idée. Mais qu’importe. Ils sont là pour relaxer. Henry l’entraîne donc à l’intérieur et, se dirigeant vers la porte, prend bien garde qu’elle entre la première. Surprise : les enfants sont là, heureux et visiblement satisfaits de l’effet de surprise. Le mari, sensible aux besoins de sa femme, a réussi à les convaincre de venir passer le week-end.

À la vue de ce portrait de famille, de la surprise immense d’Élizabeth et du sourire satisfait et bienveillant d’Henry, les larmes montent dans mes yeux.

Ce n’est pas inhabituel chez moi. Lorsque j’écoute un film, les larmes montent facilement lorsque l’on présente quelque chose de beau et d’émouvant.

D’abord peu surpris par ce qui se passe, j’essuie les larmes qui pointent, seulement voilà… ça n’arrête pas.

Tout d’un coup, cela me connecte à autre chose.

À la vitesse de l’éclair passe dans ma tête cette phrase de Marc Pistorio : « Les larmes de joie n’existent pas ».

En un instant, je passe de la famille McCord à ma propre vie.

Et les larmes m’envahissent.

La peine monte en moi comme une grande déferlante que je n’ai pas du tout vue venir.

C’est cette bienveillance que j’avais et que j’aurais voulu pour moi! C’est cette vie de famille que j’aurais désirée et que je bâtissais, tout seul, je le sais maintenant.

La peine est de plus en plus présente. Je pleure ce que j’ai perdu, réel et imaginé. Je pleure ce qui n’est plus et ne sera jamais.

Et j’éclate. Fort.

Comme un bébé.

Avec des gros sanglots venus tout droit du ventre comme seul un nourrisson peut en avoir.

Ma peine, ma solitude, la perte.

Et je crie : « je ne veux pas, je t’aime, ça aurait pu être si beau ». Des mots hachurés, entrecoupés d’immenses sanglots.

J’explose littéralement.

Je ne suis qu’une immense boule de peine.

Puis ça se calme.

Ça aura duré quinze minutes.

Quinze longues minutes sans arrêt.

Le reste de la journée fut à l’image de ce calme. Quelque chose en moi avait changé.

Ce n’était pas l’amour qui avait disparu. Ce n’était pas la peine non plus, qui était bien présente. Mais c’était l’impact sur moi.

C’était comme si je venais d’atteindre le sommet d’une montagne et que je m’engageais maintenant sur l’autre versant.

Et je reconnus alors ce que Monbourquette[i] appelle : « la grande braille ».

***

Après le choc et le déni, après les tentatives d’explications rationnelles et dans mon cas une boulimie de lecture, après un grand sentiment de vide, de solitude et de déprime, après l’expression d’émotions aussi variées que la colère, la honte, la culpabilité, la peur, la tristesse, il arrive que l’organisme prend toute la conscience de la perte.

 

« À partir de ce moment précis que j’appelle « la grande braille », la peine envahit toutes les fibres de l’être en deuil. Il éclate en lamentations, il a le sentiment de glisser dans un trou noir; il a l’impression de « perdre la carte ».

Puis, au bout de ce long tunnel noir, la personne émerge et baigne dans la lumière. Du néant, elle accède à un monde nouveau. Elle vient de franchir la tempête pour déboucher sur une plaine tranquille. Plusieurs ont décrit cette expérience comme s’il s’agissait d’une expérience mystique.

C’est le début de l’acceptation profonde de la séparation avec l’être aimé. »[ii]

 

J’ose ajouter : c’est le moment où l’évolution est accomplie.

C’est le moment où le lien d’attachement que l’on maintenait tout seul de peine et de misère se défait.

C’est le moment où les choses se calment.

Et après?

Après, c’est la reconstruction. Lente, patiente, tranquille, mais c’est tout de même la reconstruction.

C’est vraiment l’autre versant de la montagne.

Le plus dur est fait.

C’est la vie qui recommence.

Et désormais, elle pourra être belle.

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Références:

[i] Monbourquette, Jean. Grandir. Aimer, perdre et grandir. Novalis 2007.

[ii] Monbourquette, op.cit. p. 56

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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