LE SYNDRÔME «JACQUES BREL»

LE SYNDRÔME «JACQUES BREL»

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Beaucoup de gens ont vécu ça.

Je l’ai vécu.

Pas beaucoup de gens en parlent.

Je n’en ai pas parlé non plus.

Pourtant, quand je reçois les gens en consultation, je le remarque.

On connaît probablement tous la chanson de Brel : « Ne me quitte pas ». Dans cette chanson, il y a un moment où le poète lance à sa bien-aimée :

« Laisse-moi devenir l’ombre de ton ombre

L’ombre de ta main

L’ombre de ton chien. »

Ouf… Quels mots, n’est-ce pas?

Brel, dans cette chanson, se positionne exactement comme celui qui est prêt à tout pour que l’autre reste encore. Il est prêt, dit-il, à accepter d’être moins que lui-même. Parce que là est l’enjeu de cette panique dépendante qui empoigne celui qui reste devant celui qui part. Il se sent défectueux par rapport à l’autre, « insuffisant » pourrait-on dire.

Pourtant, de son point de vue, ça peut marcher. Il est bien avec l’autre. Il minimise ce qui ne marche pas. Il sent que la rupture est proche et là, alors qu’il est au plus bas de son estime personnelle, il passe au stade Jacques-Brel!

Reste, je vais complètement changer, je vais cesser de travailler pour être à ton service, je vais suivre une thérapie, je vais devenir sportif, je vais te donner tout ce que tu veux, je vais me mettre à genou devant toi et t’embrasser les pieds toute la journée. Mettons-en. Lorsqu’on est ainsi en panique, avec l’estime dans les talons, on peut promettre n’importe quoi. Il faut juste éviter le départ.

Pourtant, si son estime remontait un tout petit peu plus, si l’autre restait finalement, si le but était atteint, on serait bien incapable de tenir ces promesses. Parce qu’on n’est pas ce que l’on promet. Parce que le seul objectif – inconscient peut-être – était d’empêcher la rupture. En aucun cas, ce n’était un nouveau plan de vie.

Tôt ou tard, on réclamerait le droit d’être soi-même, le droit d’exister.

Dans cet épisode de promesses-panique, il arrive que les deux se fassent prendre à ce jeu.

La personne qui part et qui, déjà, se sent coupable de briser la relation, pourra être tentée d’y croire : « et s’il devenait vraiment un autre, je pourrais peut-être encore l’aimer ».  Et cela vient s’ajouter à toute la pression intérieure et extérieure qu’elle subit. Parce qu’au final, c’est elle qui « brise la famille », « trahit son conjoint », « manque à ses promesses », « ne va pas jusqu’au bout en acceptant cette dernière chance demandée », « fait preuve d’égoïsme en voulant être heureuse ailleurs ». Les autres ne manquent pas le lui rappeler ce qu’elle se dit déjà en elle bien avant que les dards des autres ne l’aient atteinte. Elle devient peu à peu ce qu’elle a toujours cru et qui l’a empêchée de partir jusque-là. Elle devient le bourreau.

La personne qui reste est sincère. Elle veut vraiment changer. Le coup porté en apprenant que l’autre partait l’a jetée par terre. Elle rampe. Elle panique. Elle promet n’importe quoi.

Moi je t’offrirai

Des perles de pluie

Venues de pays

Où il ne pleut pas.

(Remarquez comme c’est impossible)

Je creuserai la terre

Jusqu’après ma mort

Pour couvrir ton corps

D’or et de lumière

 

Comme ça ne marche pas, son estime tombe encore plus pas. Elle admet maintenant que la relation ne marchait pas mais propose une nouvelle relation, une nouvelle vie, un nouveau départ, celui-là même, souvent, que la personne qui part demandait à mots couverts depuis longtemps.

On a vu souvent

Rejaillir le feu

D’un ancien volcan

Qu’on croyait trop vieux

Il est parait-il

Des terres brûlées

Donnant plus de blé

Qu’un meilleur avril

 

Mais en fait, il est rare que des volcans trop vieux se réveillent. Et comme l’argument porte peu, la personne qui reste tombe alors plus bas qu’elle-même. Elle est démolie, détruite, brisée. Elle tente alors le fameux dernier coup. Celui qu’elle croit au plus profond d’elle-même. Celui qu’elle ne pourra jamais tenir longtemps.

Je ne vais plus pleurer

Je ne vais plus parler

Je me cacherai là à te regarder

Danser et sourire

Et à t’écouter

Chanter et puis rire

Laisse-moi devenir

L’ombre de ton ombre

L’ombre de ta main

L’ombre de ton chien.

 

Ouf… Ce sont des paroles difficiles à entendre, difficiles à dire aussi. Comme il faut ne plus s’aimer du tout pour en arriver là. Comme il faut avoir été au bout de soi-même. Mais ce n’est plus de l’amour. Ce n’est plus ce sentiment noble qui pousse à se développer, qui donne des ailes, qui prend sa source dans la vie. Non. Ce n’est plus qu’un simulacre d’amour.  Une vague émotion de dépendance prenant sa source dans tout ce qu’il y a de plus destructeur au fond de soi. Victime de l’autre et de soi-même. Victime tout court.

Bien sûr, on aurait envie que ça ne s’arrête pas. Bien sûr, on voudrait pouvoir en profiter encore. Mais profiter de quoi? De quelque chose où l’autre me renvoie que je ne suis pas suffisant pour lui? De quelque chose où je suis le seul à aimer?

Reste encore, oublie le temps, reste encore un peu. Comme l’été reste encore, encore, le temps hélas est victorieux, chante Laurent Voulzy.

Mais on ne peut pas oublier le temps. Et pour peu qu’on se relève, qu’on se recentre sur soi, qu’on prenne contact avec son être profond, on verra qu’on mérite beaucoup mieux que d’être l’ombre du chien de quelqu’un. La victime ne reste pas longtemps victime et le bourreau devient rapidement victime.

Lorsqu’on vit cela, lorsqu’on est dans cet état effroyable, c’est le temps d’en finir. D’en finir avec cette relation qui nous détruit. D’en finir avec ce sentiment d’être moins que rien.  D’en finir avec cette vague impression qu’on est le seul responsable de l’échec. Ou que l’autre est seul responsable, ce qui revient au même.

Et il faut accepter.

Accepter que dans un ailleurs lointain, nous attend quelque chose que l’on mérite et qui est mieux que ça.

Accepter que l’amour, le vrai, c’est aussi de laisser partir l’autre s’il en a besoin.

Car il est impossible, jamais, d’être l’ombre d’une ombre.

Christiane Singer, qui pourtant est la première à vanter les mérites de l’engagement, en parle ainsi :

Tu m’as aimé pour cette vie qui m’habitait. Elle menace de se tarir. Pour la refaire jaillir, je dois faire ce pas qui peut-être t’effraie; mais je dois le faire par respect pour moi et pour toi.

Exiger de celui qui parle ainsi qu’il fasse taire cet appel, c’est mettre en chantier la lente transformation du foyer en maison de morts.

Celui ou celle qui a été appelé à se mettre de quelque manière en mouvement et qui a été retenu – tant pour de bonnes raisons que par peur, par convention – ne pardonnera pas dans son for intérieur à celui (celle) qui d’un seul mot peut-être a scellé à son pied un boulet.

 

Quand tout a été dit, aimer alors,  c’est juste dire : va!

Se réjouir du bonheur de l’autre.

Et s’occuper du sien.

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