Quand les peurs du Moi bloquent l’évolution du Soi.

Quand les peurs du Moi bloquent l’évolution du Soi.

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Pour bien comprendre ce texte, permettez-moi d’abord de vos rappeler les concepts du Moi et du Soi de Carl Gustav Jung.

Jung a expliqué que nous possédons un « Moi » formé de notre conscience ainsi que d’une grande partie inconsciente dans laquelle se situe, notamment, nos mécanismes de défense, tous plus ou moins rigides, nés à partir d’expériences traumatisantes de l’enfance et de blocages anciens. Nous aurons, au fil de nos vies, à assouplir ces mécanismes qui ne répondent plus aux situations nouvelles.

Si, par exemple, nous avons appris à nous fâcher lorsqu’enfant nous avions l’impression de ne pas être écouté, il s’agissait sans doute de la meilleure façon de survivre à l’époque. Cela dit, ce n’est guère la meilleure façon de réagir auprès d’un employeur qui n’écoute pas notre demande de hausse salariale.

Jung parlait aussi d’un « Soi ». Le Soi serait une instance inconsciente qui nous dépasse et qui sait mieux que nous ce dont nous avons besoin pour grandir, évoluer, nous accomplir. Le Soi risque donc de pousser le Moi dans ses retranchements afin qu’il assouplisse ses défenses et fasse le travail d’évolution qu’il attend de lui. Le Soi est aussi considéré comme l’âme de la personne en spiritualité. Alors que le Moi est dépendant de ses blocages et de ses conflits, le Soi en est dépourvu.

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C’était il y a un peu plus de deux ans.

À l’époque, j’avais le vent dans les voiles. Après avoir fait un détour par la dépression et avoir éprouvé un abysse d’émotions provoquant un cheminement accéléré, j’avais émergé en pleine possession de mes moyens, en maîtrise, en contrôle et ma vie avait pris un tournant incroyablement beau.

J’avais rencontré un an et demi plus tôt une femme merveilleuse, mes bureaux fonctionnaient à plein régime et je venais d’écrire un livre, « Faites exploser vos couleurs », dont j’étais particulièrement fier et dont j’étais certain qu’il allait devenir un best-seller.

Dans ce livre, j’exposais comment je pensais que fonctionnait la vie et j’y écrivais qu’après avoir vécu les profondeurs de l’abysse, j’étais sorti de là transformé, plus fluide, plus confiant en la vie et que je m’attachais maintenant à suivre le mouvement, à lâcher prise, à aller où la vie voulait bien me porter. Encore une fois, je me sentais en contrôle.

En fait, je croyais avoir compris comment la vie fonctionnait et comment il fallait s’y prendre pour vivre heureux. J’avais raison. J’avais compris. Seulement voilà! Je n’avais pas encore passé l’examen pratique. L’examen pratique, il ne se passe pas quand ça va bien. Ce serait trop facile. Il se passe quand ça va mal.

Cet examen pratique, je voudrais maintenant vous expliquer comment je l’ai échoué. Et plus que lamentablement.

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Peu après la sortie de mon livre, j’ai réalisé qu’il ne se vendait pas aussi rapidement que je l’aurais souhaité. Je me suis mis à offrir des conférences et des ateliers mais les inscriptions n’étaient pas aussi nombreuses que je l’aurais voulu. Bref, les choses ne fonctionnaient pas comme je l’avais prévu.

C’est alors que mon petit Moi a ramené ses vieux schémas et a eu très peur. Peur que la vie ne le favorise encore pas. Peur qu’alors qu’il se croyait rendu, ça ne soit pas encore ça. Peur que l’abondance qu’il croyait avoir touché lui échappe encore une fois.

Et j’ai fait ce que j’avais toujours fait lorsque mon petit Moi a peur : j’ai tenté de contrôler la vie et je me suis fâché. Je me suis fâché contre la vie, contre les gens qui ne s’inscrivaient pas, contre l’injustice de la vie. Bref, je suis devenu un être pessimiste et pas très agréable à vivre. J’avais de la difficulté à laisser aller, à accueillir les petites choses, à discerner le mouvement et à le suivre parce que le mouvement ne me plaisait pas. Dans les moments où ça allait mal, je n’appliquais plus à ce que j’avais écrit moi-même. Plutôt que de suivre le courant, j’essayais de le contrôler.

Le Soi savait bien que j’avais à lâcher et à guérir ce qui me faisait peur et poussait donc de plus en plus pour que je le fasse, multipliant les peurs et donc les échecs. Mais je m’entêtais. J’avais trop peur de vivre l’échec et je multipliais les tentatives de réussir. J’organisais encore plus d’ateliers pour lesquels il n’y avait toujours pas d’inscriptions, ce qui faisait encore plus peur au Moi qui se fâchait et s’entêtait encore plus en essayant de contrôler les gens par la multiplication des annonces et des explications sur les ateliers et les conférences.

Au même moment, ma conjointe à qui j’avais donné des conseils à sa demande ne les suivait pas vraiment. Évidemment. Ses propres peurs étaient complémentaires aux miennes. On ne se rencontre pas pour rien. Le petit Moi, paralysé par la peur, insistait donc, intensément, comme si sa parole avait été vérité d’Évangile. Oh, c’était pour son bien. Cela partait d’un bon sentiment. Mais peut-on appeler amour une tentative de contrôle de l’autre? Dans ma tête et dans mon moi apeuré, il fallait qu’elle suive mes conseils pour aller mieux dans sa propre vie. Je suis devenu contrôlant, harcelant, méchant parfois aussi. Et plus j’étais insistant, moins elle m’écoutait. Évidemment, la relation en souffrait. Ce fut la terreur totale de mon petit Moi dont un des buts principaux – et pour les mauvaises raisons – était l’Union.

Je n’avais jamais réussi une Union véritable. Imaginez la peur d’échouer à nouveau que ce petit Moi terrorisé éprouvait.

J’ai donc insisté pour que l’on parle de nous, entré dans des monologues interminables sur l’importance de tout cela. J’ai essayé à moi seul de contrôler mon couple.

Mon Soi, quant à lui, poussait pour que je lâche prise, car le Soi ne tient pas vraiment compte de l’Union. C’est de l’Évolution dont il se préoccupe. Et pour évoluer, il fallait que je lâche, que je traverse mes peurs et que j’accepte, peu importe l’issue, de laisser aller.

Comme je m’entêtais toujours plus, en affaires comme dans ma vie personnelle, le Soi n’avait plus qu’un seul choix : il fallait que tout dégringole.

Il y a un an et demi, j’ai donc commencé à perdre. Et à chaque perte que provoquait le Soi, le Moi, terrorisé, s’entêtait et essayait de contrôler la Vie. Il aurait fallu qu’il lâche, mais c’était beaucoup trop effrayant. Sauf que le Soi allait aller jusqu’au bout de son désir d’évolution. Et j’ignorais à ce moment-là que je risquais ma vie.

J’ai d’abord perdu la tendresse. Comment peut-on être tendre avec quelqu’un de constamment frustré et dans l’entêtement? Mais comme ça m’a fait mal… et peur.

La douleur de cette perte a évidemment renforcé mes peurs dramatiquement.

J’ai ensuite perdu le dialogue.

La vie est devenue froide, encore plus terrifiante, encore plus dépourvue de chaleur.

Puis, un jour de juillet, tout a dégringolé d’un coup.

Un midi, alors que je travaillais, j’ai craché du sang. Le lendemain, le diagnostic tombait : cancer du poumon.

Ma vie, telle que je l’avais imaginée, venait de disparaître.

J’aurais dû lâcher à ce moment-là.

Mais il y avait une possibilité d’opération et de guérison en environ trois mois. Je n’ai donc pas lâché. Pas encore.

Je me suis entêté dans les tests, auprès des créanciers à qui je demandais de m’attendre, auprès de ma conjointe que je n’estimais pas être à la hauteur de l’accompagnement que j’aurais dû avoir- mais comment peut-on l’être quand la tendresse a disparu… J’ai insisté, exigé, je me suis frustré encore et encore. J’ai essayé de contrôler encore plus.

L’opération est arrivée. Le point final a été mis.

Je n’étais pas opérable. Ils avaient refermé sans rien enlever et on me proposait un long processus de chimiothérapie avec une chance sur trois seulement d’être guéri.

Les créanciers ne pouvaient plus attendre et j’ai dû déclarer faillite.

Peu de temps après, je perdais aussi ma conjointe.

En quelques semaines, j’avais tout perdu : mon travail, mes acquis, mon amour.

Tout était terminé. J’étais au propre comme au figuré dans le dénuement.

Au fil des semaines, n’ayant plus rien à quoi me raccrocher, je me suis mis à l’introspection. Elle est plus facile quand on n’a plus rien à perdre.

Et assez curieusement, j’ai alors compris quelque chose qui allait changer ma vie.

J’ai compris que j’avais compris quand j’ai rencontré ma conjointe, puis quand j’ai écrit mon livre.

Ce que j’ai écrit dans ce livre est rigoureusement vrai.

Sauf que je n’avais rien assimilé.

En lieu et place de l’assimilation, mon petit Moi s’était gonflé de l’orgueil de celui qui a compris et n’a plus rien suivi de ce qui était écrit. Du contrôle de sa vie, il est passé au contrôle de la Vie.

Le Soi, voyant cet arrogance, s’est mis à pousser pour que je lâche. Peine perdue. Plus il poussait, plus le petit Moi avait peur et plus il se crispait et retournait à ses anciennes manières. Et plus le Soi poussait.

Il a fallu que je perde tout pour que ça craque.

Il a fallu ce dénuement total.

Aujourd’hui, je suis encore le même et en même temps j’ai bien changé.

Car il me reste à pratiquer.

Je m’étonne d’ailleurs avec humour de voir qu’à chaque fois que je veux quelque chose et que je pousse pour l’avoir, je ne l’ai pas.

C’est vrai dans les toutes petites choses comme dans les plus importantes. Et mon Soi veille au grain. Je ne pourrai plus jamais retomber dans mes anciennes habitudes.

Un exemple : l’autre soir, avant de dormir (je suis hospitalisé au moment où je vous parle), je désirais que l’infirmière enlève le cathéter par lequel on m’injecte le magnésium. Elle a refusé et j’ai insisté. J’ai dormi avec. Pourtant, la veille, bien que j’aurais préféré, je n’avais rien demandé et on m’a offert de l’enlever. Mon insistance bloque tout. Tout le temps.

Autre exemple :  j’ai actuellement une chance sur trois d’être guéri. Sauf que je ne le saurai jamais vraiment. En effet, après le traitement que j’ai reçu, il est impossible de savoir clairement s’il reste du cancer ou pas. On fait des examens aux trois mois et si rien n’a grossi, c’est que ça va bien. Je dois donc vivre comme si j’étais guéri mais je ne peux pas m’enorgueillir de l’être.

Je ne peux pas non plus faire de grands projets parce que mes revenus me permettent tout juste de payer mon loyer, ma bouffe et les autres nécessités de la vie.

Tout est réduit à accueillir ce qui vient. Comme j’avais dit dans mon livre. Je ne peux plus rien contrôler en dehors de moi-même.

J’aimerais bien réparer mon couple, car je ne suis pas de la génération qui jette, mais de celle qui répare. Mais elle en a décidé autrement. Je n’ai aucun contrôle là-dessus. Encore une fois. Je le lui ai dit, bien sûr, mais je n’ai pas insisté, car ce serait encore une fois vouloir prendre le contrôle.

Bien sûr, pour l’avenir, je n’exclus pas de poser certains gestes. Mais seulement sans trop d’attentes et surtout sans insistance.

Aujourd’hui, comme je l’ai dit plus haut, je vous écris de ma chambre d’hôpital. En effet, alors qu’après les traitements je me disais : enfin, je vais pouvoir recommencer à vivre, mon taux de magnésium a baissé dangereusement et j’ai dû être hospitalisé deux fois pour le stabiliser. Une première fois où j’ai insisté pour sortir le lendemain, puis une deuxième fois, la semaine suivante, où j’ai dû accepter d’y rester jusqu’à ce qu’on fasse le travail comme il faut. Je vous assure que je n’insiste plus pour sortir.

Bref, je ne peux plus être dans l’insistance. Je ne peux plus vouloir plus que nature et, après l’échec monumental que je viens de vivre, je ne peux plus non plus prétendre contrôler quoi que ce soit hormis moi-même.

J’ai encore un immense deuil à faire, de ma vie rêvée et de mon amour. Je suis encore souffrant. Très souffrant. Mais peu à peu, je trouve mes repères. Je n’aurai sans doute plus à passer l’examen parce que désormais, mais vie toute entière est un examen.

La peur m’a conduit presque à la mort.

Je ne veux plus jamais lui céder.

Si jamais une très grande peur vous tenaille, ne lui cédez pas. Ne mettez pas en place vos mécanismes de défense habituels. Respirez un grand coup et demandez-vous ce que votre Soi désire que vous guérissiez. Entrez à l’intérieur de vous et demandez-vous ce qui se passe. Et guérissez, guérissez, guérissez.

Et ne prenez surtout pas de décision alors que vous avez peur ou que vous fuyez (la fuite étant la conséquence et la continuité de la peur). La peur n’est jamais une bonne raison pour prendre une décision.

Et si vous y cédez, vous risquez d’en mourir.

Mais je n’insisterai pas. Ce serait vouloir vous contrôler.

À vous de voir tout au fond de votre Soi, tout au fond de votre âme, quel est le vrai chemin de votre évolution.

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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

4 COMMENTAIRES

  1. Bonjour Jean,

    Vos articles me touchent vraiment et je me reconnais dans beaucoup de choses que vous avez expérimenté. Votre âme semble avoir choisi de passer par des étapes bien délicates mais ne doutez pas qu’au final vous en ressortirez grandi. Vous êtes très courageux, ne lâchez pas, je vous envoi toutes mes ondes positives pour votre guérison et physique et émotionnelle. Amicales pensées.

  2. Oh que c’est dure par bout et pathétique!
    J’ai lu votre livre une première fois, septembre dernier. Un cadeau de ma conjointe qui semble très bien me connaître. Je suis à le relire pour une deuxième fois, tellement le propos est juste et plein d’espoir; j’y crois.
    Entre les deux lectures, j’ai tenté de vous rejoindre à votre bureau d’Orford (à côté des Deux tomates ;-), j’ai appelé au numéro affiché, maintenant, je comprends pourquoi il n’y avait aucune réponse.
    Votre livre est très bien écrit et super intéressant et davantage, lorsqu’on s’identifie à l’auteur et au problème soulevé.
    Je vous souhaite de récupérer, au plus sacrant, la bonne santé et pouvoir vous rencontrer très bientôt.
    Merci pour votre partage!

  3. Bonjour Jean,
    Merci pour votre humanité et votre partage sincère. Il n’est pas facile de raconter tout cela, en plus de le vivre…
    Je vous envoie un peu de chaleur et beacoup d’empathie pour tout ce que vous traversez. Je suis épatée par le courage sont vous faites preuve. Cela doit être bien compliqué de se retrouver seul et sans ressources pour affronter tout cela. Vous, vous trouvez le courage de comprendre là où vous avez échoué. Chapeau bas !
    Avec toute mes pensées …

  4. Comme j’ai le coeur gros de savoir une personne pour qui j’ai autant d’admirantion, passer par autant d’épreuves que je considère bien trop musclées, surtout pour quelqu’un qui a tant donné autour de lui. Je suis triste pour tant d’épreuves et de deuils. J’aimerais tant aider… Je ne suis pas en situation pour pouvoir le faire monétairement pour le moment, mais je réfléchis à une solution et partage le texte dans l’espoir que quelqu’un puisse et choisisse de le faire. Je me reconnait beaucoup dans ce texte ainsi que mon conjoint. Lorsqu’un texte est publié par toi Jean, on arrête tout et je le lis à haute voix pour lui et moi. Tu nous aides et on aimerait tant pouvoir t’aider…

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