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L’ère des « experts autoproclamés» ou quand le marketing prend le pas sur le discernement.

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La nature est magnifique en cette journée d’automne. Les arbres ont pris une couleur de feu qui m’enchante. Ma voiture file à vive allure vers Orford où je vais, ce soir, donner une conférence dans une salle professionnelle pour la première fois. Cette prestation au Vieux Clocher de Magog marque une étape de plus.

Je monte d’un cran dans le bien-être. La musique entraînante de la radio me donne des ailes. Je suis aux anges. Mes doigts vont et viennent sur le volant, marquant le rythme des chansons.

Je vais parler de s’aimer soi-même. Je vais apporter aux personnes qui seront là, des trucs pour mieux s’aimer, des encouragements à prendre cet élan qui conduit vers le bonheur. Au fil des années, mes connaissances, mon expérience professionnelle et mon parcours personnel m’ont amené à bien cerner cette dimension de la psychologie et je me sens en maîtrise de mon sujet. Bien en maîtrise. Un sentiment de compétence monte en moi. Mon corps frissonne, j’ai l’impression que mon esprit s’envole. Je suis heureux.

C’est alors que je suis interrompu dans cet élan par une pub qui passe maintenant à la radio. La pub de matelas d’une firme connue (appelons-la « Dormez Mieux). Une femme (appelons-la Manon) parle de sa compagnie et se présente ainsi :

« Bonjour, je suis Manon, experte en sommeil chez Dormez Mieux »

Immédiatement, une pensée me vient : ce n’est pas une experte en sommeil, c’est une vendeuse de matelas… Un expert en sommeil a un post doctorat, des années d’expérience et travaille dans un hôpital à poser des électrodes à des gens qui ont des problèmes de sommeil puis à interpréter leurs électroencéphalogrammes. Il n’est pas occupé à se dire « expert en sommeil ».

Puis je reviens à mes pensées d’avant : suis-je un expert en estime de soi?

Silence intérieur. Je plonge dans la lune de grandes minutes. Je n’entends plus les chansons. Je n’entends plus ma propre pensée.

Oh, c’est vrai, je ne vous ai pas dit, mais ça m’arrive souvent de vivre ce silence intérieur. Comme si mon cerveau avait besoin de s’isoler de ma conscience pour réfléchir sans interférences. Dans ces temps-là, je renonce à tenter de le rejoindre et accepte simplement que « je suis dans la lune ». J’attends en quelque sorte que mon cerveau revienne. Une adaptation, peut-être, de mon cerveau face à mon déficit d’attention.

Ce silence radio de la part de mes neurones dure jusqu’à mon arrivée à Orford. Je sais seulement qu’ils ont besoin de données supplémentaires pour réfléchir.

J’arrive donc à la maison, me dépêche à brancher mon ordinateur et part à la recherche de la définition du mot expert.

J’en trouve deux intéressantes et qui, je le sens, vont dans le sens de ma réflexion.

Le « Centre national de ressources textuelles et lexicales de France » définit le mot expert de cette façon : « Qui a acquis une grande habileté, un grand savoir-faire dans une profession, une discipline, grâce à une longue expérience… Spécialiste habilité auprès d’un tribunal ou d’une instance quelconque à émettre un avis sur une question exigeant des connaissances spéciales. »

 

Quant au « Grand dictionnaire terminologique » de l’Office québécois de la langue française, il mentionne ceci : « Personne dont l’expérience et le haut niveau de compétence sont reconnus dans un domaine particulier. » Il ajoute cependant en note : « Dans l’usage, le terme expert est souvent employé comme synonyme de spécialiste. Même si cet emploi est acceptable dans certains contextes, le terme spécialiste est surtout réservé pour désigner la personne qui exerce un travail exigeant des connaissances approfondies dans un champ particulier de sa discipline. »

Devant ces efforts de mon cerveau pour accumuler des données, je ne peux m’empêcher de sourire : Vais-je devenir un expert en experts? À mon avis, certainement pas. Et au fait, suis-je un expert dans quelque chose? J’avoue que je ne m’étais jamais posé cette question.

 

LES CONNAISSANCES

D’emblée, pour être un « expert », il semble qu’il faille des connaissances dans le domaine d’expertise concerné. Mais cela ne fait pas encore de nous un « expert » mais plutôt un « spécialiste ».

J’aime bien cet Office québécois de la langue française qui précise les mots. Ainsi, on mélange souvent les deux mots dans la vie courante. Mais on dirait qu’il faut vraiment plus qu’être « spécialiste » pour être « expert ».

Dès lors, je me pose cette question à mon sujet; suis-je un spécialiste?

Personnellement, j’ai deux maîtrises (master). L’une en Sciences de la religion et l’autre en psychologie. La première, notamment,  m’a permis d’apprendre immensément de trucs à propos des religions, des croyances, des sectes, des structures des croyances. Mon mémoire portait sur la conversion religieuse et mes lectures immenses pour réaliser mon étude m’ont permis de me faire une bonne idée de ce qu’est une conversion religieuse, des paramètres psychologiques, sociologiques et anthropologiques en cause dans le phénomène de conversion. En fait, j’ai tout lu ce qui s’est publié de 1940 à nos jours en français et en anglais sur le sujet. Je suis aussi allé dans certains groupes, les fréquentant pour les connaître de l’intérieur.

Pourtant, je ne me dirais pas spécialiste en conversion religieuse. Il me semble en effet qu’il faudrait que j’aille encore plus loin, encore plus creux, encore plus dans les détails pour me dire spécialiste.

Cependant, j’admets volontiers que lorsque j’affirme par exemple que lorsqu’une personne raconte son expérience dans un groupe de développement personnel, elle la raconte selon la même structure que si elle racontait comment elle est devenue membre d’une Église baptiste ou des Témoins de Jéhovah, lorsque j’affirme cela, mon opinion est fondée. Fondée sur la recherche, mes connaissances, mes observations. Et je suis toujours étonné que quelqu’un me dise : « Je ne suis pas du tout d’accord avec vous » sans avoir au préalable étudié au minimum de la même façon que moi.

C’est la société actuelle qui veut ça. Une « opinion » n’a plus besoin d’être fondée pour être considérée comme importante. C’est ainsi qu’un paquet de gens deviennent spécialistes de tout ce sur quoi ils ont une opinion… sans avoir vraiment de connaissances là-dessus.

C’est comme si l’énoncé d’un médecin : « la cigarette cause le cancer » avait la même valeur que  celui qui dit : « c’est faux parce que mon oncle a fumé toute sa vie et n’est pas mort de ça ».

Bon, je m’emporte. Je dois me résumer.

Un spécialiste est quelqu’un qui a accumulé des connaissances et peut émettre une opinion fondée sur un  sujet donné. Et il semble bien que le spécialiste lui-même soit plus au fait de ce qu’il ne sait pas de ce qu’il sait. C’est d’ailleurs la conséquence du savoir : plus on apprend, plus on réalise qu’on ne sait pas grand-chose. Évidemment, on ne doute pourtant pas d’en savoir plus que celui qui n’a pas appris.

Un jour, quelqu’un m’a dit : Ah oui, Freud, je connais bien… J’ai lu un article sur lui dans le magazine  « Elle ». Ouais… j’imagine qu’il croyait très sincèrement que son article amenait autant de connaissances que mes trois cours de 45 heures sur le bonhomme. Cours qui, soit dit en passant, m’ont permis de retenir que je ne connais pas beaucoup Freud!

 

DE SPÉCALISTES À EXPERTS : L’EXPÉRIENCE.

L’office de la langue française précise deux choses fondamentales dans la définition d’un expert.

Un haut niveau de compétence… reconnu!

Un premier paramètre est donc la compétence. Le site français parlait d’un grand savoir-faire et d’une grande expérience.

Évidemment, même si on ne parle pas ici des connaissances, elles sont supposées puisqu’il semble difficile d’acquérir un grand savoir-faire sans les connaissances qui vont avec. Mais l’emphase ici est vraiment mise sur l’expérience. Pour être expert, il faut de l’expérience. Il me semble que c’est là quelque chose de fondamental.

L’Ordre des psychologues du Québec invite ses membres à fixer leur tarif d’honoraires selon leurs connaissances ET leur expérience. Cela veut dire que vous paierez plus cher théoriquement pour quelqu’un qui a beaucoup d’années d’expérience dans le champ de sa pratique. Parce que son expérience augmente son habileté.

Est-ce que cela fait de lui un expert?

Il semble que cela dépende aussi de sa reconnaissance.

Cela est un point majeur dans ma réflexion.

Je peux en effet me reconnaître « spécialiste » jusqu’à un certain point de mon domaine de connaissances (à la fois théoriques et pratiques – donc en connaissance et en expérience) mais il semble que ce soit à d’autres de me qualifier d’expert.

Par exemple, si je suis reconnu comme un psychologue ayant une opinion dont il faut tenir compte dans un dossier de justice, je serai reconnu comme expert en matière de psychologie criminelle. L’expertise vient donc lorsque l’on reconnaît que l’opinion d’un spécialiste a une grande valeur.

Mais dans le domaine de ses connaissances.

On ne peut pas être expert en n’importe quoi.

Si Einstein s’était prononcé sur les relations de travail des employés du métro de New-York, ça n’aurait été que l’opinion de monsieur tout le monde. Même s’il était Einstein. Mais lorsqu’il parlait de la physique, alors on l’écoutait. On le reconnaissait. Il était en quelque sorte expert en physique.

 

PAR CONSÉQUENT.

Un expert, c’est donc quelqu’un qui, grâce à ses connaissances dans un domaine, a accumulé tellement d’expérience qu’il a obtenu une reconnaissance de la part des gens qui le considèrent comme un expert.

À ce stade-ci de ma réflexion, je ne peux pas m’empêcher de penser à Rosaire.

Rosaire était mécanicien chez un concessionnaire automobile. C’était un vieux mécanicien. Un mécanicien qui connaissait très bien la mécanique automobile mais qui avait aussi une immense expérience.

Rosaire pouvait faire un diagnostic sur un moteur en écoutant seulement le son du moteur. Et pas un des jeunes mécaniciens sur place ne l’obstinait quand il disait : change tel morceau.

Parce que 99% des fois, Rosaire avait raison.

Rosaire, c’était un spécialiste de la mécanique auto. C’était aussi un expert.

Il ne se définissait pas comme ça. Lui, il disait qu’il connaissait les autos. Mais les gens, eux, demandaient toujours à Rosaire ce qu’il en pensait.

Oui, Rosaire, c’était un expert.

 

LES EXPERTS AUTO PROCLAMÉS.

De nos jours, on aime bien jouer sur les mots. Beaucoup de gens s’affichent « experts » en quelque chose.

Rien que dans le domaine du développement personnel, j’ai lu tellement de choses : « expert en changement », « expert en comportement humain », « expert en mission de vie », « expert en sens de la vie »…

Je ne peux pas faire autrement que de penser à l’ «experte en sommeil » du début de mon article.

En fait, le mot est ici totalement galvaudé.

Parce que nous ne sommes pas du tout dans le domaine de l’expertise, mais dans le domaine du marketing.

On veut nous vendre quelque chose. Et pour mettre les gens en confiance, on se dit expert dans ce domaine.

C’est une immense pub de savon. Nous savons tous en effet que « Tide » est le meilleur savon au monde. Et la compagnie ajoute que des recherches l’ont prouvé. Elle oublie simplement de dire qui a fait ces recherches, de quelles recherches il s’agit, où peut-on trouver ces recherches. Évidemment. Ce n’est pas un article scientifique. C’est de la pub.

Or, en matière de pub, on dit vraiment n’importe quoi. Tout est bon pour vendre son produit. Et si ça a l’air scientifique, si on ne comprend pas complètement la pub, si on insère des mots compliqués, on le croit. Par exemple, on sait tous (blague) qu’un savon qui contient des enzymes bouffant la saleté est plus efficace. Mais on ne comprend absolument pas le terme « enzyme » ni comment ça marche. Mais c’est « savant ». Ça doit être vrai.

Il en est de même du terme « expert ».

Un « expert », c’est bon. Dans nos croyances, un « expert », c’est le meilleur. On va acheter. Mais on ne sait absolument pas ce qu’est un expert. Et je gagerais que même celui qui se dit « expert » n’a pas vraiment réfléchi au terme qu’il utilise.

Le problème, c’est que lorsqu’on confronte ces « experts » à leur domaine d’expertise, ça ne marche plus. Ils jouent sur les mots. Ils se justifient de n’importe quelle façon.

« Oui, mais chacun peut être un expert dans quelque chose »

NON, C’EST FAUX. POUR ÊTRE EXPERT, IL FAUT DES CONNAISSANCES, UNE IMMENSE EXPÉRIENCE… ET BEAUCOUP D’HUMILITÉ.

« Oui, mais j’ai tellement appris quand j’ai arrêté de boire. »…

C’EST VRAI. MAIS NON, TU N’ES PAS EXPERT EN TOXICOMANIES… TU ES QUELQU’UN QUI A ARRÊTÉ DE BOIRE. TU CONNAIS TON CHEMINEMENT. IL Y EN A BIEN D’AUTRES.

« Oui, mais j’ai beaucoup observé les gens. »

Cela ne fait pas de toi un expert en comportement humain. Surtout qu’à 22 ans, tes années d’observation ne sont pas très nombreuses et tes connaissances non plus.

J’ai même entendu :

« oui mais je suis une veille âme et j’ai amené avec moi mes connaissances accumulées de mes vies passées ».

Vous savez, moi, je veux bien, Que cette personne se soumette à un examen. On verra bien si elle connaît les réponses.

Le terme « expert » est utilisé de nous jours pour vendre. Pour se vendre. Pour vendre un produit mis au point on ne sait pas comment et on ne sait pas à l’aide de quelles connaissances.

Un « expert en changement » a déjà déclaré à la radio (sic) :

« Si t’es grosse, c’est parce que tu manges trop. Arrête de manger et tu vas maigrir. »

Je serais vraiment curieux de connaître l’opinion des vrais experts en obésité sur cette déclaration.

 

EXPERTS SUR DÉCLARATION

Nous vivons à l’ère des médias sociaux. Les gens ont l’impression que leur opinion vaut celle de n’importe quel spécialiste et qu’il leur suffit de l’écrire pour que cela devienne vrai.

C’est horrible mais c’est comme ça.

Il faut donc redoubler de vigilance.

Le problème, c’est que très souvent, les supposés « experts autoproclamés » s’adressent à une clientèle en recherche.

Or, il est bien connu maintenant que les gens qui sont en recherche sont plus vulnérables que les autres et ont plus tendance à ne pas exercer une grande vigilance. Leur désir de trouver une solution à leurs problèmes est tellement grand qu’ils en perdent une partie de leur sens critique.

Il faut donc se méfier des « pseudos experts » qui ne sont « experts » que dans un contexte de marketing. Et pour ça, il ne sert à rien de partir une chasse aux sorcières afin de « démasquer » les faux experts. Il suffit de continuer à faire de l’éducation.

En cette matière, le message que je vous laisse aujourd’hui est très simple.

  1. Ce n’est pas parce qu’on se dit expert qu’on l’est.
  2. Questionnez avant d’acheter. Demandez où il a pris son expertise? Quelles connaissances il a acquises et de quelle façon? Combien d’années d’expérience il a et auprès de quelle clientèle il a acquis cette expérience?
  3. Sauvez-vous s’il devient agressif.

Et souvenez-vous que vous ne voudriez pas vous faire arracher une dent par un technicien en électronique qui a beaucoup d’expérience… avec une paire de pince.

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