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LE BAS DE LA MONTAGNE

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Parfois, dans le domaine du développement personnel, on peut discerner une tendance à rechercher les expériences extatiques. Il m’est même déjà arrivé d’entendre que l’idéal serait de vivre toujours dans cet état de béatitude profonde.

Cette recherche d’extase m’a toujours préoccupé. Il me semblait qu’il y avait là un risque de déni de la réalité.

C’est Abraham Maslow qui a bien défini cet état en parlant de « peak experience » ou « d’expérience-sommet ». Il s’agit d’une sorte d’état émotif rare où le temps s’arrête, où pour quelques secondes, tout est parfait, où l’on a l’impression d’atteindre une sorte de béatitude sereine de paix, de joie et d’unité. Une plénitude. Maslow d’ailleurs met lui-même en garde contre le surinvestissement dans la recherche de ce type d’expérience, jugeant cela insuffisamment raisonné.

Il a aussi parlé, mais c’est moins bien connu, d’expérience « plateau » où la personne vit une sérénité calme, paisible et joyeuse mais sans l’excitation de l’expérience sommet et avec une dimension cognitive, donc de compréhension de ce qui se passe.

Dans les deux cas, ce type d’expérience se présente à la personne qui a dépassé ses « névroses » — le mot est de lui — qui, elles, relèvent plus de la psychothérapie. Il s’agit de quelqu’un qui est en train de travailler à son actualisation.

Personnellement, j’aime bien voir cela comme une sorte d’encouragement à poursuivre dans notre voie plutôt qu’une expérience à rechercher.

Et puisque je ne connais personne qui a définitivement dépassé toutes ses « névroses » —entendez par là quelqu’un de parfaitement équilibré —, je ne crois pas que ce type d’expérience soit à rechercher à tout prix. Elle se goûte lorsqu’elle arrive, puis on retourne sur terre. Avec tout ce que ça implique.

Dans l’Église catholique, aujourd’hui, c’est le deuxième dimanche du carême.

Pour beaucoup, ça ne veut strictement rien dire et mon but n’est pas non plus de vous convaincre que ça devrait vouloir dire quelque chose À chacun ses croyances.

Pourtant, la lecture du jour est particulièrement intéressante pour mon sujet puisqu’il s’agit d’un passage où certains apôtres vont vivre cette expérience sommet.

Je me permets de transcrire le récit qu’en fait Matthieu ici (chapitre 17, versets 1 à 13).

Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmène à l’écart, sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière. Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui. Pierre alors prit la parole et dit à Jésus : « Seigneur, il est heureux que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. » Il parlait encore, lorsqu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre ; et, de la nuée, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour ; écoutez-le ! » Entendant cela, les disciples tombèrent la face contre terre et furent saisis d’une grande frayeur. Jésus s’approcha, les toucha et leur dit : « Relevez-vous et n’ayez pas peur ! » Levant les yeux, ils ne virent plus que lui, Jésus seul. En descendant de la montagne, Jésus leur donna cet ordre : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. »

Notez combien il s’agit là d’une expérience hors du commun. Bien sûr, les croyants en tirent toutes sortes de conclusions mais ce n’est pas ici mon propos. Je veux simplement attirer votre attention sur la volonté de Pierre de ne pas partir de là. « Il est bon d’être ici. On va dresser trois tentes. » Il est comme fasciné par ce qu’il voit. Vient ensuite la voix de Dieu dans la nuée et les apôtres vont en être effrayés. Je ne commenterai pas ce passage, me contentant de dire qu’on vient ici de passer d’un expérience-sommet typiquement humaine à une expérience sacrée (l’expérience du sacré comprenant ce qu’Otto[i] a déjà nommé comme étant le tremendum — la crainte—  et le fascinans — la fascination).

Peu importe d’ailleurs, le fait est qu’ils redescendent. Et ils redescendent pour vivre quoi? La suite de l’histoire, on la connaît. Ils passeront par tous les états au moment de l’arrestation de Jésus et de sa crucifixion.

Ils ne peuvent donc pas rester là. Ce n’est pas la vie humaine. Ils doivent redescendre vivre leur vie. Avec tout ce que ça comporte de bon et de moins bon.

C’est ça un humain.

Tout n’est pas merveilleux, extraordinaire, parfait, délicieux, fantastique.

Même l’amour.

En amour, la passion du début se transforme vite pour laisser place à l’attachement. Un changement d’hormones de l’adrénaline à l’ocytocine permet cela. Il arrive parfois d’ailleurs que l’ocytocine ne soit pas au rendez-vous et que l’amour se dissolve. Ou plutôt qu’il ne voit jamais le jour.

Parlez à des vieux couples encore en amour. Demandez-leur si tout a toujours été merveilleux, extraordinaire, fantastique. Vous verrez qu’ils vous diront qu’il y a eu des hauts et des bas, mais qu’ils sont arrivés tout de même à rester centrés sur leur attachement réciproque, ce qui fait qu’ils sont encore ensemble aujourd’hui.

Demandez à quelqu’un qui dit que sa dépression lui a apporté beaucoup s’il disait cela durant la dépression.

Oui, l’être humain a cette capacité d’apprendre de ses expériences et on dirait même parfois qu’il apprend plus et mieux quand ça va mal.

Mais justement. Encore faut-il vivre ce que nous avons à vivre.

Un jour, quelqu’un qui souffrait atrocement avait affiché sur son frigo : merci la vie!

Merci de quoi au juste? Dans quel déni de la réalité peut-on se trouver quand on écrit de telles phrases?

Lorsque j’ai eu, coup sur coup, un cancer, une rupture et la faillite, j’ai vécu un abîme d’absurdité. Aucune envie à ce moment-là de remercier la vie. Ce n’était pas facile. Le mieux que je pouvais dire alors était : maudit que j’ai hâte de trouver un sens à tout ça. Mais sur le coup, je n’en trouvais pas.

Oui, il y a eu des moments extatiques, malgré tout. Des moments de grâce comme cette famille qui a débarqué chez moi avec une lasagne, me disant que ce dont j’avais besoin actuellement, c’était de me sentir aimé. Il y a eu cette femme qui m’écrivait presque tous les jours pour me soutenir. Il y a eu ces amis chez qui j’étais toujours le bienvenu quand j’étais au plus bas. Il m’est arrivé alors, un court instant, de ne pas sentir ma souffrance. Heureusement d’ailleurs.

Mais ce n’était pas cet état qui primait.

Étais-je si peu évolué que tout ça m’atteignait trop?

Je ne crois pas.

Il arrive malheureusement que l’on se fasse traiter de « peu évolués » quand on ne vit pas en permanence dans les nuages.

Sauf que moi, je veux vivre mon humanité jusqu’au bout.

Je veux manger et aimer ça. Je veux faire la grimace quand je n’aime pas ça.

Je veux encore pouvoir frencher une fille. Et, peut-être, me faire dire que j’ai mauvaise haleine même si je fais attention.

Je veux pouvoir vivre en humain. Avec un esprit, un corps, une âme. Avec tout.

Je ne veux pas être un ange avant le temps.

Et pour ça, ça ne me dérange pas, quand je vis un état extatique fort, qu’un moment donné, je me fasse dire : oh non, on couche pas ici. On redescend de la montagne. Parce que c’est en bas que ça se passe. Avec le monde. Avec nos mains, nos bras, nos jambes et notre cœur. En communauté. En vie. Pour vrai.

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[i] Otto, Rudolph Le Sacré, Paris, Payot, 1949 Les deux concepts sont imbriqués dans la notion de « numineux » qui sera repris autrement par Jung.

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" et "Des silences ébruités" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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