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SI RÉUSSIR SA VIE ÉTAIT SIMPLEMENT ÊTRE À SA PLACE?

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Beaucoup d’auteurs traitent de ce fameux « moment présent » dans lequel on doit être constamment. Certains vont même jusqu’à affirmer que lorsqu’on arrive à être dans le moment présent constamment, on est heureux à coup sûr et en permanence. Ils se présentent souvent comme des gens qui ont réussi  cet espèce de bonheur permanent et offrent de nous apprendre à y arriver au moyen d’exercices et de transformation de la pensée.
Et c’est vrai… ou presque.
Le moment présent comme source d’aliénation.
 
C’est vrai que nous passons beaucoup de temps dans le passé à nous remémorer des événements de notre vie, souvent négatifs. Nous nous remémorons des blessures infligées par telle ou telle personne, les détails des événements,  la douleur que nous avions eue. Nous entretenons alors un sentiment de victime ou un ressentiment destructeur.
C’est vrai aussi que l’on fait beaucoup d’anticipation. Et lorsqu’on fait de l’anticipation, il est très rare que l’on anticipe positivement. Le plus souvent, cette anticipation renferme des croyances destructrices : il est impossible que ça aille bien, ça ne marchera pas, je n’ai pas le droit d’être heureux etc.
Et lorsqu’on vit dans le passé et le futur de cette manière-là, il est peu probable que l’on réussisse à être heureux.
Mais lorsqu’on nous présente la « vie dans le moment présent » comme une panacée universelle à la souffrance, quelque chose en moi s’insurge. Résistance? Simple constat de mon incapacité à y arriver? Je me suis posé la question. Car les gourous de tout acabit qui se présentent comme des heureux universels ne me convainquent pas.
Je me suis alors demandé si ce n’était pas moi, le problème. Étais-je jaloux de ceux qui y arrivent? Étais-je simplement dans l’incapacité de bouger et ancré dans mon passé et dans mes anticipations si férocement qu’il me fallait nier une évidence? Je ne crois pas.
Je ne crois pas parce que mon esprit ne fonctionne pas comme ça.
J’ai, bien sûr, des résistances aux changements, comme tout le monde. Mais en général, la résistance se manifeste lorsque je suis bien. Pas lorsque je suis mal. C’est une résistance qui implique que je me dérange de mon confort pour aller vers l’inconnu.
Je ne suis pas le genre à dénigrer une solution proposée lorsque je suis mal. J’ai au contraire tendance à l’essayer, même si parfois cela me semble farfelu. Parce que je sais que parfois, les idées farfelues sont source de développement.
Par contre, je suis hypersensible aux incohérences. Pour moi, les actes et les pensées doivent être coordonnées.
Et dans ce truc du moment présent, je trouve qu’il y a des incohérences.
Je crois bien sûr qu’il est important de pratiquer à ne plus faire de ressentiment, de ne pas cultiver le sentiment de victime et d’essayer de se ramener de nos anticipations de la catastrophe à des pensées plus réalistes. Pour cela, nous avons bien sûr besoin de faire la paix avec ce passé, de pardonner, d’en prendre responsabilité. Nous avons aussi besoin de traquer nos idées assassines, de les débusquer et de les remplacer par des idées saines pouvant susciter notre développement.
Mais de là à en faire le seul chemin du bonheur…
Notre passé est là. On le porte, on le traîne avec nous. Nous avons des rêves d’avenir. Nous avons des projets. Sans rêves, pourrions-nous avancer?
Et c’est là à mon avis que l’incohérence se manifeste.
Voyons un peu en quoi.
Si je réussis à vous faire croire qu’il faut toujours être dans le moment présent alors qu’en fait, c’est impossible, je viens de faire de vous mon client à vie. D’une part parce que vous n’y arriverez jamais, et d’autre part parce que vous aurez toujours à remonter votre estime de vous-mêmes qui est systématiquement sapée par le fait que vous n’y arrivez pas. Je fais aussi de moi un dieu parce que moi, j’ai réussi. Et j’avoue personnellement que les dieux, moi, je m’en méfie beaucoup.
Du coup, vous deviendrez dépendant de moi, vous devrez me payer pour que je vous aide toute votre vie, et comme je ne vous aiderez pas du tout, j’aurai un revenu garanti… et, peut-être, une place à Oprah!
Et si on remplaçait le concept du « moment présent » par le concept de « présence »?
 
Ainsi, il me semble à la fois vrai et faux que l’on doive vivre dans le moment présent. Vrai dans le sens où il ne sert à rien de se faire continuellement mal avec son passé et de se prédire des catastrophes, faux dans le sens où il manque quelque chose pour que cette idée soit réaliste et applicable réellement dans la vie.
Par ailleurs, nous n’avons pas le pouvoir de changer le passé. Mais nous avons ce pouvoir pour l’avenir. En effectuant des choix différents dans le présent.
Car c’est dans le présent qu’on fait des choix. Je choisis constamment. Aller ou ne pas aller au cinéma ce soir, partir à 19h ou 19h30, manger viande ou poisson.
Vous me direz que ce sont des petits choix. Bien sûr. Mais ce sont ces choix qui font notre futur. Si je pars par exemple à 19h, je vais rencontrer la voiture qui circule en sens inverse et me retrouverai à l’hôpital. Si je pars à 19h30, je rencontrerai surtout l’ambulance qui transporte l’autre qui s’est fait frapper par cette voiture. En permanence, nos choix modifient notre futur. Du coup, sur quoi se baser dans le présent pour faire les  meilleurs choix possibles?
Le concept de la « place » où l’on a à être est à mon avis un concept très aidant dans cette situation.
Évidemment, il s’agit d’une croyance. Libre à chacun de la partager.
Personnellement, j’en suis arrivé à voir la vie comme un parcours dont seuls sont déterminés le point de départ et le point d’arrivée. Entre les deux, une infinité de possibilités dont les routes sont tracées par notre libre-arbitre. Chacun de nos choix a des conséquences sur notre parcours de vie et modifie en permanence la route empruntée entre les deux points prédéterminés. Certains parcours seront compliqués à souhait alors que d’autres seront très simples. Tout dépend des choix qu’on fait.
Comment alors être le plus certain possible du meilleur choix à faire? À mon avis, il y a des choix sans importance et d’autres qui sont cruciaux. Et le meilleur indice pour effectuer nos choix est le sentiment intérieur d’ « être à sa place ». Je m’explique.
Pour peu que l’on observe son intérieur, pour peu que l’on soit centré je dirais, un sentiment peut naître. Un sentiment de bien-être ou de mal-être face à un choix. Comme s’il était adapté à la situation ou pas. Ce sentiment surgit de soi comme une réponse à : « où est ma place en ce moment précis »?
Prenons un exemple.
Marc-Antoine a un enfant de trois ans qui dort dans sa chambre et une conjointe épuisée qui dort elle aussi dans leur chambre commune. Il reçoit un téléphone d’un ami. On organise une partie de poker entre amis ce soir. Il manque un joueur. Doit-il y aller? À priori, rien ne l’en empêche. Tout le monde dort chez lui. Tout est sous contrôle. Il peut alors se mettre à peser le pour et le contre de cette décision.  Rationnellement. Dans les pour, il mettra son besoin de s’aérer l’esprit, le fait que tout est sous contrôle chez lui, son droit d’avoir un petit plaisir de temps en temps… Dans les contre, il mettra le risque que l’enfant se réveille et que ce soit sa conjointe qui ait à s’en occuper alors qu’elle est déjà épuisée, le risque également qu’il se laisse prendre par la partie et revienne si tard qu’il sera encore plus fatigué demain etc.
En fait, Marc-Antoine peut réfléchir longtemps en se demandant quelle est la meilleure décision. Mais à ce compte, il est mieux de rester chez lui car il sera encore en train d’y réfléchir demain. Car il n’y a pas vraiment de réponse à cela. Rationnellement, du moins.
À l’inverse, Marc-Antoine peut aussi s’imaginer chez lui, dans son salon, puis se visualiser autour de la table de poker et se demander sincèrement, au plus profond de son cœur : « où est ma place ce soir? ».
Et pour peu qu’il soit dans l’ouverture du cœur à la réponse, elle surgira d’elle-même, simplement. Et lorsque la question de la « place » surgit du fond de soi, elle vient avec une certitude intérieure si forte qu’il n’est plus nécessaire de faire ses deux colonnes de « pour » et de « contre ». On n’est plus dans la rationalisation. On est dans le cœur… et dans le présent.
Mais il s’agit d’un présent qui n’est pas dépourvu de passé et de futur, loin de là. Il s’agit d’u présent enraciné au plus profond dans notre histoire et notre chemin de vie. Il s’agit d’un présent qui non seulement engage le futur mais qui le trace.
Ce soir-là, Marc-Antoine sentira que sa place est chez lui. Il ne comprendra pas pourquoi avec sa tête. Mais il restera assis là, sur le divan du salon. Constatant que le bébé ne se réveille pas, il ne comprendra pas non plus à quoi sert ce sentiment d’être à sa place. Puis, dans un élan de tendresse, il ira s’allonger aux côtés de sa conjointe, juste pris d’un grand désir de la contempler dans son sommeil. Elle ouvrira les yeux. Il lui fera un sourire. Ils feront l’amour. Tendrement. Et ce soir-là se fermera en elle une brèche qui avait commencé à surgir, brèche qui à plus ou moins long terme, aurait mené à une séparation. Mais cela, Marc-Antoine ne le sait pas. Il ne le saura jamais. Mais ce qu’il sait en revanche, c’est qu’il n’a jamais eu auparavant un sentiment aussi fort d’être à sa place, aujourd’hui, ce soir, maintenant.
Et son choix, effectué à partir du cœur, tracera pour toujours un chemin qui aurait pu, ce soir-là, être fort différent.
Pour comprendre ce que je viens d’illustrer, il faut l’essayer.
« Où est ma place? »
Là, tout de suite.
Au moment même où je suis en train d’agir.
Dans le présent.
« Où est ma place? »
Même si ça semble farfelu. Même si ça semble illogique. Même si ça semble irrationnel.
« Où est ma place? »
Simplement parce que si je suis à ma place, je suis en train de réussir ma vie.
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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

4 COMMENTAIRES

  1. Pour la question de l'amour, je pense effectivement que les deux sont possibles. Pourtant, dans l'amour coup-de-foudre, la passion instantanée, l'autre agit le plus souvent comme un miroir de soi-même. En tout cas c'est ma conviction.

    Pour le reste, effectivement, le bouddhisme ne nie pas du tout le passé et prépare le futur à travers cette présence au moment qui est. Il est cependant des "nouveaux gourous" de la présence qui nient cela malheureusement et qui, faisant cela, condamnent les gens à être esclaves de gens prétenduement "arrivés" alors que ça n'existe pas.

    Je préfère donc de beaucoup le concept de présence à ce qu'on fait qui inclut d'être dans le présent mais où je ne nie pas qui je suis puisque c'est qui je suis (avec mon passé) qui est présent à ce que je fais.

  2. Au sujet du commentaire de Claire : N'est ce pas au contraire tomber amoureux de qq chose dont on manque et que l'autre a ?
    Ce n'est peut-être pas antinomique d'ailleurs. Les 2 sont-ils possibles ?

    Concernant l'article, il est un excellent exercice ou plutôt une excellente pratique issue du tantrisme. Plutôt que de s'imposer de longues méditations ou de tenter en vain d'être perpétuellement dans le présent, le tantrisme propose des micro-pratiques. Par exemple, plusieurs fois par jour, méditer de façons très courtes mais pleinement et totalement dans cet instant.

    J'ai toujours compris les écrits de maîtres bouddhistes comme une invitation à être le plus pleinement possible présent ici et maintenant à ce que l'on fait. Etre et agir en conscience. Non pas tenter d'être uniquement et strictement dan le présent.

  3. bonjour,
    Ce n'est pas un commentaire sur ce qui est écrit plus haut, mais ce n'est pas sans rapport. Je crois que c'est vous, Jean Rochette, qui avez répondu sur un forum de discussion à un homme qui racontait sa difficulté de tourner la page après une relation passionnelle. Très belle réponse, dont voici un extrait : "Lorsqu'on s'attache à quelqu'un de façon fusionnelle, c'est souvent parce que l'on a reconnu en l'autre quelque chose de soi dont on cherche à tomber éperdument amoureux. Votre thérapie vous permettra d'aller à la rencontre de vous-mêmes et de découvrir sans doute que vous portez déjà ce dont vous vous ennuyez tant". Cette réponse m'habite depuis plusieurs mois déjà. Et, tout à l'heure, en lisant ce texte http://sergecar.perso.neuf.fr/cours/objetdes.htm, j'ai tout simplement compris ce que vous vouliez dire. Vous êtes dans le juste. Et bien merci !
    Claire

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