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ENTRE AUTONOMIE ET INDÉPENDANCE…

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De toutes les époques, l’humain, tel un pendule, pris dans sa dualité, oscille entre deux tendances dans pratiquement tous les domaines : le bien et le mal, l’Éros et le Thanatos, la transcendance et l’immanence, l’ombre et la lumière. On pourrait encore en nommer bien d’autres.

Dans son effort pour atteindre l’équilibre, l’humain s’approche d’un extrême puis bascule dans l’autre extrémité. Certains, bien sûr, se réclament d’un centre mais souvent, ce qu’ils présentent ne sont que des alternatives édulcorées, un mélange dilué deux tendances plutôt que d’en présenter une synthèse qui tienne compte véritablement d’une intégration.

Comprenons-nous bien. Intégrer des contraires ne peut pas signifier ne prendre qu’un petit peu de chacun. Il s’agit d’une véritable intégration où les deux pôles sont pleinement assumés et représentés.

Tout cela, on le retrouve dans tous les domaines.

Ainsi, dans la religion, Dieu a-t-il été défini par les grandes religions monothéistes comme à la fois transcendant (infiniment plus grand que nous, au-delà de nous) et immanent (si proche qu’il envoie son Fils sauver l’humanité). Mais l’humain ne semble capable que de vivre un pôle à la fois. Ainsi, par le passé, a-t-on exagéré la transcendance, faisant de Dieu une sorte de monstre n’attendant que l’opportunité de condamner sa créature à l’enfer éternel. De nos jours, basculant dans l’autre pôle, la vision selon laquelle Dieu est si proche que « nous sommes Dieu ». Reflet évident de l’exagération de l’immanence plus qu’une réalité ou une vérité.

Il en va de même de l’autonomie qui oscille constamment entre deux pôles : la dépendance et l’indépendance.

Les études sur le phénomène de l’attachement nous disent qu’un peu plus de la moitié des adultes parviennent à un attachement sécure (54%). C’est déjà beaucoup. Mais pour les autres? On dit le plus fréquemment (Voir Bowlby, Ainsworth et plus récemment Pistorio) que le reste se partage entre un attachement anxieux (20%), un attachement évitant (26%). Prenons le temps de les examiner rapidement du point de vue des pôles dont nous parlions plus haut en n’oubliant pas que tant les anxieux que les évitants se présentent sur un continuum d’évolution qui leur permet de se rapprocher de l’équilibre et donc de l’attachement sécure.

L’attachement anxieux se présente comme une exagération de la dépendance.

L’anxieux en effet est dirigé par une angoisse d’abandon. Il a peur qu’on l’abandonne et compte sur l’autre pour répondre à ses besoins. Dans sa forme la plus exagérée, il a besoin de l’autre pour vivre et ne peut envisager sans angoisse aucune forme d’autonomie. On doit le valider dans tout ce qu’il pense et il recherche la fusion à tout prix. L’anxieux est donc essentiellement tourné vers les autres et présente une capacité d’empathie et de compassion hors du commun mais souvent mal dirigée puisqu’il ne s’en sert que rarement pour lui-même. Il ne se sentira jamais assez proche de quelqu’un, voudra multiplier les contacts et ne vivra plus lorsque l’autre ne sera plus là. Convaincu qu’on va l’abandonner, il multipliera les menaces de quitter sans jamais les mettre à exécution et s’acharnera sur une relation dont il refuse d’accepter qu’elle soit déjà moribonde. Il est dépendant. À tout prix.

L’évitant quant à lui se présente comme une exagération de l’indépendance.

Habitué dans sa vie à ne compter que sur lui-même, il est animé par une angoisse de morcellement et une peur de l’intimité qui le fait être persuadé que de dépendre d’un autre (synonyme pour lui d’être en intimité) risque de l’anéantir. Il est essentiellement centré sur lui et, dans sa forme extrême, ne peut jamais être proche de quelqu’un, n’a que peu d’empathie, est incapable de compassion. Il présente un mur invisible qui rend l’intimité impossible. Fusionnel au début d’une relation, dès qu’il se sent vraiment attaché à quelqu’un et qu’il sent surtout que cet attachement est réciproque, il fait des pieds et des mains pour s’en éloigner. Convaincu qu’il devient dépendant, il préférera quitter la relation et même souffrir de cette rupture plutôt que de risquer l’anéantissement. Il est indépendant. À tout prix.

Il semble que la société présente jusqu’à un certain point ces deux mêmes tendances.

Dans la phrase « aime ton prochain comme toi-même », on n’avait retenu que « aime ton prochain ». À tout prix. Il fallait s’oublier, se nier pour l’autre. La devise d’une école d’infirmière d’une certaine époque était « s’oublier pour soigner ». On valorisait des phrases comme « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », phrase très noble au premier abord si l’on ne tient pas compte du fait que généralement, ceux qui profitaient de la situation étaient des gens qui n’auraient certainement pas soulevé le petit doigt pour nous. C’était le règne des manipulateurs. En tout genre.

Les gens au style d’attachement dépendant étaient les complices rêvés d’un tel système dans lequel ils entraient avec une facilité déconcertante. Ils l’acceptaient, le prônaient, l’encourageaient.

On gardait ainsi les gens dépendants de règles, de principes moraux et de lois qui les maintenaient pratiquement en esclavage.

Il y avait pourtant de belles valeurs dans ce système. L’entraide, la communauté, le partage étaient des valeurs importantes. Mais il y avait de telles exagérations qu’il fallait que le pendule bascule.

Il y eut donc, entre autres, la psychologie.

Peu à peu, on redécouvrit l’estime de soi. La responsabilité personnelle. Et on s’aperçut que dans la fameuse phrase « aime ton prochain… » il y avait aussi « …comme toi-même ». Mais on n’en retint que « toi-même ».

On s’aperçut que l’on demandait trop aux gens et qu’on ne peut pas donner ce qu’on a pas. On centra l’être humain sur lui-même, on lui expliqua qu’il était responsable de sa propre vie et que c’était à lui de prendre ses propres décisions. On le recentra sur lui? Trop.  Bien trop. Le pendule avait basculé. Et plutôt que de découvrir l’autonomie, on découvrit l’indépendance.

La préoccupation pour les autres diminua, on se mit à se regarder le nombril, à s’autoriser à faire n’importe quoi sans se soucier des conséquences. Puisque chacun était responsable de sa propre vie, c’était donc à celui à qui on avait fait du mal à s’arranger avec ce mal.

Dans ce système, c’était maintenant les gens au style d’attachement évitant qui se sentaient comme des poissons dans l’eau. Et qui contribuèrent à le répandre et à l’accentuer.

On y est maintenant.

La société actuelle est si individualiste qu’il faut même se méfier de celui qui veut notre bien parce que ça peut cacher quelque chose. C’est souvent chacun pour sa gueule et les valeurs que l’on prône sont lourdes de conséquences.

Bien sûr, on a gardé la valeur de l’entraide. Mais elle est aseptisée. Dépourvue de compassion. On va participer à l’aide si nous, nous nous sentons concernés par cela et non parce que l’autre en a besoin. Et encore. Elle sera matérielle. Comptée en temps. Ce qui se vit à l’intérieur n’est pas partagé et peu reçu quand il l’est.

Mais la vie, ce n’est pas ça.

Ni dépendance toxique, ni indépendance chronique. La vie, c’est l’autonomie dans l’interdépendance. L’intégration des deux contraires.

L’indépendance est une illusion. Une immense illusion entretenue par des gens qui ont peu compris les livres de psychologie et répandent ces notions toxiques comme des vérités.

Personne n’est indépendant. Pas totalement. Nous dépendons tous des autres d’une certaine façon et même dans l’intimité du couple, il n’y a pas d’amour sécure sans dépendance. Ça n’existe pas.

Viser l’indépendance, c’est tomber dans le piège de ceux qui vivent un attachement évitant. C’est cultiver un extrême. Et c’est aussi absurde que si l’on disait : je vise à la dépendance extrême, que je ne fasse plus rien et que tout le monde fasse les choses à ma place.

Dans ce système, on a vu pousser des philosophies comme « le principe du non-attachement » qui vise essentiellement à éviter la souffrance en ne s’attachant plus à rien. Et beaucoup y adhèrent. Malheureusement. Parce que le non-attachement, c’est de l’évitement de l’intimité. C’est un problème psychologique. Va-t-on faire de problèmes psychologiques des principes de vie?

Il est vrai que si l’on s’attache aux êtres, nous souffrirons quand ils partiront. Mais c’est ça la vie sur terre. C’est aussi la souffrance d’un départ combinée à la joie d’avoir vécu une relation. Éviter l’attachement, c’est choisir de ne plus être qu’en relation superficielle avec les gens.

Le bébé survit et parvient à la sécurité en activant et désactivant son système d’attachement dans les moments nécessaires. Quand il en arrive à désactiver son système d’attachement en permanence, c’est qu’on l’a maltraité. C’est une conséquence toxique.

L’autonomie, la vraie, c’est la capacité de s’autodéterminer. De décider de ce que l’on veut faire de sa vie. De se donner les moyens d’y arriver. C’est à la fois la capacité de faire certaines choses seul et d’accepter aussi que pour certaines autres, je doive demander de l’aide.

L’autonomie, c’est la capacité de répondre à ses besoins et de solliciter les autres pour qu’ils y contribuent. L’autonomie, c’est aussi cet élan de contribution bienveillante à aider l’autre à répondre à ses propres besoins.

L’autonomie, c’est de reconnaître que dans les moments où je suis fort, c’est à mon tour à donner aux autres et que dans les moments plus faibles, c’est à mon tour à recevoir et à demander. L’autonomie, c’est cultiver cette interdépendance où il y a un mouvement de va-et-vient dans les services à rendre et les services rendus. Dans la réciprocité.

L’autonomie, la vraie, c’est la capacité de s’attacher aux gens qu’on rencontre au hasard de notre route. Avec le bonheur que comprend cette rencontre. Et la tristesse qu’en implique la fin.

C’est vrai en société et encore plus en couple.

Intégrer les contraires, c’est vivre l’autonomie… dans l’interdépendance.

Toute autre forme de dépendance ou d’indépendance est toxique, à bannir de nos vies et de nos sociétés.

Sous peine de ne vivre que par procuration… dans l’hyperdépendance aux autres et souvent à n’importe qui.

Ou bien encore de ne pas vivre notre nature humaine, isolé dans une sorte de transe hypnotique où l’on continue à se faire croire que l’on ne souffre pas et sans conscience que l’on rate une grosse partie de l’expérience : la rencontre authentique des autres.

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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