LE CHANT DU COQ…

LE CHANT DU COQ…

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J’ai enseigné dans un Cégep pendant 32 ans.

Trente deux grandes années où j’ai côtoyé principalement des gens de 18 à 20 ans.

J’étais en général aimé par les élèves. Adoré en fait.

Oh, pas tous. Je dis en général parce que ceux d’entre eux qui avaient déjà rejoint les rangs de « l’establishment adulte » me détestaient souverainement. Heureusement que ce n’était pas la majorité.

C’était le contraire avec les adultes travaillant là. La minorité m’adorait et la majorité me détestait. Évidemment, puisque la grande majorité faisait maintenant partie de ce qu’on nomme les « adultes ».

Pendant ces années, on m’a parfois demandé pourquoi les jeunes m’appréciaient. Et je répondais alors invariablement : parce que je les aime.

Il faut dire que c’était facile.

La grande majorité des 18-20 ans étaient encore dans leurs rêves d’enfants. Ils n’avaient pas encore renoncé. Le système ne les avait pas encore absorbés. Une grande authenticité émanait d’eux.

On les appelait « jeunes adultes ».

Ce terme, souvent, prête à confusion.

On les nomme ainsi parce que leur cerveau est pratiquement celui d’un adulte, capable de penser, de réfléchir, de synthétiser, de comparer, de critiquer adéquatement. Leur corps aussi est celui d’un adulte. Il est prêt à entrer dans cette vie d’adulte. Leurs ambitions sont celles des adultes. Ils se préprarent à avoir un travail, à vivre en couple, à avoir des enfants, une maison, un chien.

Mais leurs rêves sont encore intacts. C’est la partie « jeune » de l’expression. Ils n’ont pas encore renoncé à quelques valeurs importantes comme l’authenticité, la vérité, la justice, l’équité.

Moi, c’est leur côté « jeune » que j’aimais.

Parce que quelque part, je suis encore, à 62 ans, un grand ado.

Je n’ai jamais su renoncer à ces valeurs – pourtant Dieu sait si j’ai essayé – et je déteste les magouilles, les « diplomaties » qui consistent le plus souvent à masquer habilement une vérité qu’on ne connaîtra jamais, les agendas cachés qu’on ne finit plus par découvrir tellement ils sont habilement dissimulés derrière un politiquement correct qui me donne la nausée.

Bref, je suis un inadapté.

Comme ces « jeunes adultes » dont le côté « jeune » n’était pas encore adapté à la vie adulte.

Puis je les ai vus pousser.

Imaginez qu’en trente-deux ans, j’en ai vu de ces « jeunes adultes » entrer dans leur vie d’adulte. Le plus vieux de mes anciens élèves doit maintenant avoir plus de cinquante ans.

J’en ai vu, de ces « jeunes adultes » renoncer à leur partie jeune.

C’est de bonne guerre.

Quand on veut vivre en société, il faut s’adapter. Rejoindre les rangs des politiquement corrects. Rejoindre la « culture adulte ».

Ce faisant, pourtant, plusieurs se sont reniés.

Untel qui rêvait de devenir médecin pour aider le plus grand nombre est maintenant un docteur pompeux et prétentieux. Où est son altruisme et où sont ses rêves?

Unetelle qui rêvait d’équité et de justice est maintenant spécialiste de marketing et n’hésite pas à tenter toutes les formes de manipulations mentales pour vendre ses produits.

Untel qui se noyait dans les méandres de la fumée de son cannabis en rêvant d’un monde juste est maintenant un policier dur et sévère qui ne comprend pas ces « jeunes drogués ».

Je pourrais allonger la liste.

Heureusement, une autre qui souriait à la vie et tentait d’amener la joie dans le cœur des autres est maintenant une enseignante remplie de ressources qui aime les enfants qu’on lui confie.

Une autre qui cherchait tellement à être authentique est devenue comédienne et fait très bien la différence entre ses rôles par ailleurs hautement créatifs et sa réalité par ailleurs hautement authentique.

Un autre a récemment perdu fièrement son poste parce qu’il a refusé de camoufler des malversations dans l’entreprise qui l’employait.

Une autre a quitté son poste d’enseignante dans un système qu’elle jugeait pourri pour oser vivre sa vie d’auteure et d’écrivaine.

Et ici aussi, je pourrais allonger la liste.

Mais elle serait quand même plus courte que celle des « adaptés ».

Nous vieillissons en courant d’énormes risques. Ces risques ne sont pas du tout ceux de ne pas avoir d’emploi, de ne pas trouver l’amour ou de ne pas réussir à se trouver une maison.

Ces risques, ce sont ces nombreuses occasions où nous pouvons nous perdre, où nous pouvons nous adapter à une société pourrie qui ne fonctionne qu’à l’apparence et où le vice est parfois déguisé habilement en vertu.

Ces risques, ce sont les innombrables fois où l’on aura à se renier pour rester dans le courant, souvent par peur morbide d’être rejeté.

« Tu étais bien avec celui qu’on nomme le Nazaréen? »

« On non, je ne le connais pas ».

Combien de fois devra-t-on ménager la chèvre et le chou pour continuer d’être dans la mouvance de la vie adulte?

Combien de fois devront-nous renoncer à nos rêves, à nos valeurs, à nos idéaux ?

Mais on ne peut pas impunément renoncer à soi-même. Cela équivaut à renoncer à son âme. Et quelque part, tôt ou tard, la réalité nous rattrapera.

Heureusement, il existe encore des personnes qui acceptent d’entendre qui elles sont et qui refusent de devenir des « adaptés » adultes.

Heureusement, il existe encore des personnes qui rêvent. Des vrais rêves. Empreints d’amour.

À chaque instant de notre vie, même à cinquante ans, nous avons toujours le choix.

Même si nous sommes devenus adaptés. Même si nous avons renié à notre être.

Dans notre vie, le coq ne chante jamais. À chaque fois qu’on nous pose la question :

« Tu étais toi aussi avec ce Nazaréen ? »

Il est possible encore et toujours de répondre oui ou non.

Jusqu’à ce qu’on meurt.

Là, le coq chante.

Mais il est trop tard.

Devant la vérité de son âme, il faudra admettre son reniement.

Je ne veux pas ça pour moi.

Jamais.

Ce n’est pas faute d’avoir essayé.

À ma grande honte, j’ai tenté de devenir un adulte, de me frayer un chemin à travers le politiquement correct, de me plier aux exigences du système. J’ai essayé de faire semblant. J’ai essayé de taire mes valeurs.

Souvent, j’ai répondu :

« Non, je ne le connais pas ».

Mais j’étais tellement malheureux.

Je reviens en force aujourd’hui avec tous mes rêves de 18-20 ans. Avec toutes mes façons de faire malhabiles mais honnêtes. Avec mes cris du cœur et mes élans d’amour.

Bref, je suis « inadapté ».

Mais je serai fier et heureux lorsque, un jour, le coq chantera pour moi.

Souvent, on nous pose la question: qu’avons-nous fait de nos rêves. Moi, la question que je pose est plutôt: qu’avons-nous fait de nos 18-20 ans?

« Oh, j’étais tellement perdu à l’époque », répondons-nous habituellement.

En fait, pas tant que ça.

Écartelé plutôt entre les valeurs, les rêves et les exigences de la vie adulte.

Mais ces valeurs existent et on les recontacte lorsqu’on refuse désormais d’être écartelé.

Qu’avons-nous fait de nos 18-20 ans?

C’est important de répondre à cette question.

Parce que tôt ou tard, le coq va chanter.

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Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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