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FAIRE SA « JUSTE PART »

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Il y a maintenant de nombreuses années, cinquante ans peut-être, mon père m’avait emmené sur la rue « Sous-le-cap » à Québec. Je ne sais même pas si cette rue existe encore aujourd’hui.

Il y avait là des logements miteux. Sales, la plupart insalubres, mal chauffés, ces logements étaient occupés par des gens qui n’avaient pas les moyens de vivre ailleurs. Souvent entassés à cinq ou six dans un deux pièces qui sentait le moisi, ils ne sentaient pas meilleur que leur logement, l’eau chaude étant insuffisante pour se laver adéquatement.

Nous étions allés là avec une boîte remplie de provisions, à l’approche de Noël, afin de rencontrer une dame un peu spéciale.

Mal habillée, presqu’en haillons, pas vraiment mieux nantie que les autres, cette dame ramassait des provisions pour faire des « paniers de Noël » pour les pauvres du quartier. Plusieurs boîtes étaient là, dans sa cuisine minable, afin de donner un bon Noël à d’autres qu’elle. Seule dans son « deux pièces », elle se trouvait privilégiée parce qu’elle était capable de le chauffer suffisamment cet hiver-là. Pour elle, les pauvres, c’était les autres. Elle voulait donc « faire sa part » parce que, disait-elle, beaucoup n’avait pas « sa chance ».

J’avais été ému profondément de la droiture et de la bonté de cette dame qui a donné le ton à ma vision de la justice sociale pour le reste de ma vie.

Il y a quelques mois, un cancer s’est déclaré dans mon corps. J’ai dû cesser de travailler et s’en est suivi une spirale de dénuement impressionnante. J’ai tout perdu : ma santé, mon travail, mon bureau, mon amoureuse, tout. Dans un premier temps, je me suis dit que je me retrouvais comme Job, dans la Bible, à qui tout est enlevé. Puis je me suis dit : ai-je vraiment tout perdu? Et je me suis rendu compte que je n’étais pas encore comme la dame de cette fameuse rue. J’avais un toit, de la nourriture, du chauffage et même une voiture qui, bien qu’elle menace de rendre l’âme à chaque kilomètre, roule encore. Bien plus, j’avais des enfants et des amis qui m’aimaient. Finalement, j’étais un nanti.

Bien-sûr, si je me compare à un millionnaire, j’en suis bien loin. Mais si je me compare à la dame de mon histoire, je suis riche. Oh, auparavant, quand je donnais un peu d’argent, ça ne me dérangeait pas. Aujourd’hui, je dois l’inscrire au budget et couper sur quelque chose. Mais je peux le faire. Et quand je le fais, il me semble que je m’approche un peu de ce qu’on appelle « faire sa juste part ».

Faire « sa part », c’est bien loin d’être d’entretenir une image de nous qui donne généreusement. C’est aussi donner « en conscience » et d’une façon qui nous dérange. Faire « sa part », ce n’est pas se bercer d’illusions parce que, par exemple, on a profité de la voiture de quelqu’un en défrayant la moitié du coût de l’essence, ce qui représente en vérité, bien moins que ce que ça coûte réellement. Faire sa part, ce n’est pas rien posséder et profiter allègrement de ce qu’ont les autres. Faire sa part, ce n’est pas non plus donner du bout des lèvres alors qu’on pourrait cracher des dizaines de milliers de dollars.

Faire « sa part », c’est participer authentiquement à l’effort collectif pour un monde plus juste, de façon à en être dérangé, au moins un peu, par la qualité de ce qu’on donne. Que ce soit en temps ou en argent.

Faire « sa part », c’est reconnaître que, chacun à notre façon, nous sommes des nantis et qu’à ce titre, nous avons une responsabilité à l’égard de ceux qui le sont moins.

Faire « sa part », c’est reconnaître que nous sommes des privilégiés, des gâtés par la vie, des gens qui, même dans l’adversité, demeurent quand même relativement à l’aise comparé à plusieurs autres.

« Ils n’ont qu’à travailler », me direz-vous. Et c’est parfois vrai. Mais cet argument ne devrait pas suffire à lui-seul à bloquer notre élan d’entraide. Cela ne serait qu’un alibi pour ne rien faire.

Quant à cette notion de « juste part », il y a gros à parier que lorsqu’on tente de faire un peu « sa part », on est encore très loin de la fameuse « juste part ». Alors rien à craindre de ce côté-là. Il n’y a pas vraiment de danger d’exagérer.

Se laisser interpeller par les gens dans le besoin, choisir, bien sûr, ses causes, contribuer à sa façon — qui ne sera jamais assez —, aux causes que l’on a choisies, prendre ses responsabilités, voilà des façons de faire un peu « sa part » pour que le monde soit plus juste.

On dit que la compassion est une vibration d’amour inconditionnel pour les autres, mais la compassion va plus loin. Elle nous donne un élan. Des bras et des jambes pour tenter, chacun à sa façon, de rendre le monde plus juste.

Cela étant, je ne dis pas que les nantis n’ont pas droit à leur richesse. La plupart du temps, ils ont travaillé et la méritent. Mais ce qui vient avec cette richesse, c’est une responsabilité.

À ma façon, je suis un nanti. À preuve cet ordinateur d’où je vous écris et la connexion internet qui me permet de publier.

Une fois acquis ce constat, la question qui se pose est alors : comme nanti, qu’est-ce que je fais pour contribuer réellement à la qualité de vie de ceux qui le sont moins? C’est déjà un premier pas. Le deuxième serait : qu’est-ce que je fais qui va réellement me déranger, au moins un peu. Me priver, d’une certaine façon. Ne serait-ce que de la deuxième bouteille de vin que j’aurais commandé ce soir. Et pourquoi pas de la première, juste pour ce soir?

Alors, au moment où je me déstabiliserai un peu, je pourrai me dire que je commence à « faire ma part », qui sera encore très loin d’être une « juste part ».

 

 

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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