J’avais oublié de prendre mon temps.

J’avais oublié de prendre mon temps.

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Quand j’ai vécu la rupture amoureuse que je décris dans mon livre « Faites exploser vos couleurs » il y a 8 ans, j’avais 55 ans. J’avais l’impression que tout était fini à cause de mon âge et cela m’a pris presque toute une année à me remettre en selle.

Je suis pourtant resté avec un sentiment d’urgence. « À cet âge-là, me disais-je, on n’a pas le choix d’être pressé pour réussir sa vie. » Car j’étais tout de même resté avec un sentiment d’échec.

Je ne voyais pas qu’il m’avait fallu du temps pour me remettre. J’étais juste pressé. Pressé d’arriver à vivre, pressé de payer mes dettes et oui, pressée de trouver une autre conjointe avec qui je pourrais partager ma vie.

Je me suis donc débattu comme un beau diable dans l’eau bénite. J’ai travaillé comme un dingue, trouvé une femme merveilleuse, mis de la pression pour qu’elle-même aille vite dans la réalisation de ses propres rêves et qu’on puisse s’installer enfin. (Je ne savais pas alors qu’elle n’avait jamais voulu s’installer avec moi.)

Je me suis mis de la pression. J’en ai mis aux autres. Il fallait que ça aille vite.

J’avais oublié ma crise de quarante ans. Cette fameuse crise où, tentant d’aller vite, ça avait pris trois ans à m’en sortir. J’avais d’ailleurs publié à ce sujet un texte en mai 2016, très sage, sans voir que je ne l’appliquais pas dans ma propre vie : « Aller vite ou l’art de tourner en rond ».

Décidément, j’étais « doctus cum libro », comme aurait dit mon professeur de première année de secondaire. « Savant avec un livre ». Celui qui sait sans avoir vécu et qui ne l’applique pas dans sa propre vie.

Le résultat de cette attitude pressée? Premièrement, je ne vivais pas ce qui m’était donné. Ce n’était jamais assez. C’était une étape, il fallait passer à l’autre. Pensant ainsi, je ne profitais pas de ce que j’avais et je mettais de la pression aux autres pour aller plus vite, plus vite, toujours plus vite.

Mais la pire des conséquences, c’est que puisque je ne profitais pas de ce que j’avais, cela m’a été enlevé. J’ai tout perdu. Complètement. Un grave cancer, une faillite financière, la rupture de mon couple. Tout est parti d’un coup. En un été et un automne, je n’ai plus rien eu. Et j’ai 63 ans. Un âge où le sentiment d’échec pourrait faire que je serais encore plus pressé. Mais j’en mourrais, probablement. Avec l’impression que je ne me serais pas accompli.

Je suis marqué par tout cela. Beaucoup. Et certains jours, je vis encore dans la souffrance. Quand ça arrive, c’est innommable. Une telle impression d’échec de sa vie qui plonge dans l’abîme de l’absurdité et la vision cruelle de ce ça aurait pu être si j’avais pris mon temps m’amène alors dans des gouffres qui font que je n’ai plus envie de vivre. J’ai plutôt envie de démissionner. Ce serait facile d’ailleurs. Je pourrais facilement faire des choix où le cancer pourrait reprendre. Ce serait réglé en peu de temps.

Je dis souvent dans ces temps-là que ça fait « couic » en dedans.

Heureusement, ces états ne durent pas si longtemps. Le temps de quelques prises de conscience, le temps de mon évolution. J’appelle cela mes moments « ouf ». Les moments où tout se relâche, où la souffrance disparaît pour faire place à un repos intérieur qui me fait reprendre goût à la vie.

Je viens de vivre un moment « couic » et maintenant je suis dans un « ouf ». Je ne sais pas quand le prochain « couic » arrivera et je me sens pressé qu’il n’y en ait plus.

Mais il m’est venu dans ma dernière contraction, cette certitude que le problème est, et a toujours été, que j’étais pressé. Pressé de réussir un faux but. Celui de réparer les échecs de mon père. J’avais l’illusion que j’avais l’obligation de réussir là où mon père avait échoué. Dans ma vie professionnelle comme dans ma vie personnelle. Et compte tenu de mon âge, il devenait nécessaire d’être pressé pour le réaliser.

Force est de constater aujourd’hui que mon but n’était pas le bon. Je n’avais pas à « réparer » ce que mon père n’avait pas réussi. J’avais à apprendre à goûter à ce qui m’est donné. Et je ne l’avais pas encore appris.

Il faut donc aujourd’hui que j’apprenne ce que je savais déjà depuis que j’ai 40 ans. À 63 ans.

Prendre son temps.

La patience.

Goûter à ce qui est là sans se préoccuper de ce qui n’est plus ou de ce qu’il adviendra. Faire confiance que ce qui adviendra est pour le mieux et ne se préoccuper que de ce qui est.

Et la vie m’a installé dans une situation où je n’ai plus le choix.

Je ne saurai ce qu’il advient du cancer que de trois mois en trois mois. Il peut être guéri comme il peut reprendre. J’ai à vivre avec un revenu sur lequel je n’ai plus trop de pouvoir. J’ai – à nouveau – à apprendre à vivre seul tout en épurant ma vision du couple : il ne s’agit plus de refaire le couple de mon père mais simplement de goûter à la présence de l’autre en ne m’oubliant pas non plus dans la relation.

Rien dans ma vie ne me permet plus d’être pressé.

Parfois, il m’arrive de me dire que je n’aurai pas le temps de réaliser grand-chose dans le temps qui me reste et dont j’ignore la durée. Et je retombe dans « je suis pressé ». Mais au fond, pressé de faire quoi? Un nouveau bureau de consultation? Je n’en ai pas l’élan intérieur. Tout au plus quelques consultations Skype. Un nouveau couple? Aucune femme n’est à l’horizon.

Rien en moi, ne me permet de « faire » une réalisation quelconque.

Et c’est dans ce temps-là que je me dis : c’est toi, ta réalisation. C’est ton évolution qui compte.

Et je reviens alors à ma crise de 40 ans qui nécessitait une grande évolution aussi.

Et j’entends ma petite voix qui me dit : « Prends ton temps. Tu as le temps de te rebâtir de façon nouvelle et ça va aller vite si tu prends ton temps. »

Cette pensée paradoxale me console. Parce que je sais qu’elle est vraie.

S’il est exact qu’après la mort, j’aurai à faire le bilan de ma vie, je ne crois pas que je vais me demander « qu’as-tu fait de ta vie » mais plutôt « qu’as-tu fait de toi »?

Cette évolution, elle se fait aujourd’hui. Et la plupart du temps, elle m’attend. Elle attend que je regarde courageusement en moi pour voir ce qui reste de ces conflits qui m’ont amené à tout perdre. Elle me demande de guérir, toujours plus en profondeur, toujours plus loin. Et ça, ça s’est fait hier, mais ça se fait aussi aujourd’hui.

Encore faut-il en prendre le temps.

Depuis que j’ai réalisé cela, je me suis dit que je ne serais plus pressé. Mieux encore : que je me surveillerais pour ne plus retomber dans l’impatience. Et que je me ramènerais si jamais ça arrivait.

À l’essentiel.

Au temps d’aujourd’hui.

Celui qui m’est donné, avec ses « couics » et ses « oufs », confiant que ce qui arrivera sera pour le mieux.

Et sans savoir combien de temps il me reste, la seule intention que je peux avoir maintenant est d’accueillir ce qui est là, d’accepter ce qui me convient et de refuser ce qui ne me convient pas pour mon évolution.

Et ça, ce n’est pas nécessaire d’être pressé pour le faire.

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1 commentaire

  1. Ouain
    OUF
    Pas évident
    On se ressemble tellement, nous, les membres………
    Moi c’est pareil, je suis une belle femme de 53 ans, seule et sans travail.
    Je prends tellement mon temps que ça fait plus de 7 longues années sans
    amoureux COUIC, ARK, PK

    Lâche pas mon ami
    Un jour……
    peut-être….

    Merci de ta transparence
    Tendresse
    Lina
    xoxo

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