Le jour où j’ai cessé d’attendre: de la survie à l’évolution.

Le jour où j’ai cessé d’attendre: de la survie à l’évolution.

514
0
PARTAGER

On a tous entendu parler de « vivre le moment présent ». Il existe même des techniques avérées efficaces pour « rester dans le présent ». Je pense, entre autres, à ce merveilleux outil mis au point par un médecin américain et qui se nomme « méditation pleine conscience ». C’est efficace, certes. Ça diminue l’anxiété d’une façon importante. Lorsque c’est enseigné par des gens compétents.

Pourtant, si on cesse de « pratiquer » la technique, l’anxiété revient aussitôt. Et si ça vous arrive, on vous dira simplement que vous avez quitté ce présent merveilleux pour vivre dans le passé ou anticiper l’avenir.

Seulement voilà!

On a oublié quelque chose de fondamental.

Ce que l’on vit dans le présent dépend étroitement de ce que l’on a vécu dans le passé. Et si ce passé n’est pas bien réglé, il conditionne complètement la nature des émotions que l’on vit dans le présent par des pensées récurrentes négatives.

Il importe donc, non pas pour « vivre dans le présent » mais pour « profiter du présent » de régler totalement le passé.

Enfin… totalement est un bien grand mot puisqu’il restera toujours quelque chose dont il faudra s’occuper un jour. Mais tant que cela ne se manifeste pas, il ne sert à rien de rester là à attendre que ça nous pourrisse la vie. Ça arrivera bien assez tôt.

Il est maintenant assez connu qu’au cours de la dernière année, j’ai tout perdu.

En effet, depuis juillet dernier, un cancer du poumon a fait en sorte que je doive cesser de travailler, que je fasse faillite, incapable de payer mes dettes et que je perde celle que je croyais l’amour de ma vie lorsqu’elle m’a quitté au beau milieu de ma chimiothérapie. Ainsi, en quelques mois, je me retrouvais dénudé, dépouillé, emmuré dans mon incapacité d’action.

Ce que peu savent cependant, c’est que pendant plus de deux mois, chaque soir, j’ai prié en hurlant à un Dieu auquel je n’étais pas certain de croire, de venir me chercher parce que je n’en pouvais plus. Et pendant plus de deux mois, chaque matin, je me suis réveillé en pleurant, découragé d’être encore en vie. Jamais je n’étais descendu aussi bas. Jamais je n’avais démissionné autant.

Des gens bien intentionnés me demandaient d’ailleurs pourquoi, avec un cancer du poumon, je continuais toujours à fumer la cigarette. Certains, même, allaient jusqu’à me mépriser pour ça. Lorsque nous ne sommes pas conscients de nos propres addictions, il semble sûrement très convenable de juger celles des autres.

Mais pour moi, c’était inutile et même dangereux de cesser de fumer puisque mourir me convenait parfaitement et que je n’avais pas du tout l’intention de faciliter ma survie.

Dans cette aventure de dépouillement, ce qui fut sans contredit le plus difficile, ce fut la douleur de la perte de l’amour et l’horreur de devoir me demander si je n’avais pas vécu dans l’illusion pendant près de quatre ans. C’est cela qui m’a conduit à désirer mourir. C’est cela qui, d’ailleurs, au moins autant que la cigarette — j’en suis convaincu maintenant — a été le facteur déclenchant du cancer.

 

Ce que j’ignorais, même dans mon effort de trouver un sens à ce « présent » totalement absurde, c’est que j’étais convié ici à guérir mon passé.

J’ai été aidé régulièrement d’un « intervenant spirituel », un homme qui, selon lui, recevait des messages de ses guides à propos de mon âme. Je n’y croyais pas plus que ça, mais comme je n’ai jamais renoncé sans avoir l’impression d’avoir tout fait, il me semblait sage de l’écouter en attendant de mourir. Juste « au cas où ». J’allais alors mourir avec la conviction que j’avais tout essayé.

J’ai été aidé également par mes nombreuses lectures — quand ça va mal, mon besoin de comprendre ce qui se passe se manifeste par une boulimie de lecture — sur le sujet de l’amour.

J’ai été aidé aussi par ma propre réflexion qui, la plupart du temps, se manifestait par un incessant hamster qui tournait en boucle tous les événements non seulement de la rupture, mais ceux aussi de la précédente. Les gens qui me connaissaient jugeaient qu’en faisant ça, je tournais surtout le couteau dans la plaie. Ils avaient raison, mais mon besoin de comprendre était trop fort pour que je « vive dans le présent » un bonheur que je savais inexistant. Personne alors n’était capable de comprendre que mon présent était, pour l’instant, constitué de mon passé.

Avec ces trois aides, je gravis lentement une sorte d’échelle qui, au départ, me semblait ne mener nulle part. Je poursuivais néanmoins, me disant que, de toute façon, encore une fois, je n’avais rien à perdre.

Je fus d’abord étonné de constater que, lors de mes réflexions, le visage des femmes de mes deux dernières ruptures s’interchangeaient facilement dans ma tête. Je revivais quelque chose avec une, et c’est le visage de l’autre qui apparaissait dans ma pensée soudainement. Il en était de même pour le nom. Alors que je me remémorais une scène et que je voulais crier mon indignation, c’est le nom de l’autre que je criais tout à coup. Comme si les deux avaient été la même femme.

C’est alors que je tombai sur un livre important : « Pourquoi nous aimons ceux qui nous blessent », dans lequel l’auteur se demande pourquoi il tombait systématiquement amoureux « de la même femme avec des visages différents ». Oh, que je me reconnaissais là-dedans.

L’intervenant qui me suivait me fit alors remarquer que ces deux femmes étaient, au fond, très peu importantes. Ils étaient le visage d’un autre comparse caché qui lui, avait de l’importance : mon père.

Je me reconnectai alors avec tout ce que j’avais vécu de souffrances avec lui : son incapacité à répondre à mes besoins; l’attente immense que j’avais qu’il me comprenne alors qu’il ne pensait qu’à lui; mes nombreuses attentes qu’il vienne me chercher en voiture alors qu’il finissait son film d’abord, pendant que je l’attendais; ses exigences camouflées en bonnes intentions qui faisaient que ses promesses n’étaient jamais tenues parce que les exigences étaient trop hautes pour que je puisse les atteindre; l’impossibilité par son silence de le satisfaire en me laissant ignorer ce qu’Il voulait vraiment. Tout me revenait. Lentement. Et, au final, je compris enfin.

Plusieurs idées s’étaient cristallisées en moi : réussir ma vie, c’était réussir en amour; réussir en amour, c’était d’arriver à être aimé par des femmes qui ressemblaient à mon père… qui ne savait pas aimer; faire confiance à des femmes qui étaient comme mon père… qui n’était pas digne de confiance; être compris par des femmes qui étaient comme mon père… qui ne savait pas comprendre.

Selon mon intervenant, je ne pourrais jamais arriver à vivre en couple puisque j’y étais en survie, c’est-à-dire que je recopiais ce que j’avais vécu avec mon père, espérant arriver à une autre issue en utilisant les mêmes défenses que lorsque j’étais petit. Ces défenses, de survie quand on est enfant, n’étaient plus utiles maintenant que j’étais adulte et je devais les abandonner, ainsi que toute tentative de réparation. On ne répare pas le passé. Il est passé. Il faut l’assumer.

J’entrepris alors un très long chemin à traquer ces pensées rigides et malsaines qui m’envahissaient complètement et auxquelles, très souvent, je ne voulais pas renoncer. Cela m’apparaissait tellement injuste de devoir renoncer à ce auquel j’estimais avoir droit.

Je remis donc en question mon jugement. Je m’estimai trop exigeant, trop dépendant, trop intense, trop trop, trop… Pour, finalement, me considérer simplement… de trop. Je n’avais pas de place ici-bas. Mais puisque « Dieu » n’acceptait pas de venir me chercher, je n’avais pas non plus de place dans l’au-delà. J’étais donc simplement une erreur. Personne ne voulait de moi, avec raison.

Je me mis donc en colère contre Dieu. Comment pouvait-il s’arroger le droit de se dire « bon » alors qu’il n’était qu’un ramassis de promesses non tenues et de confiance imméritée? Et c’est alors que je compris que le chemin vers le vrai « Père » était bloqué par ma vision de mon « père ».

Tout y passa. La confiance en mon père, la justice de mon père, l’amour de mon père, la compassion de mon père. Tout cela, il fallait que j’y renonce.

Cela s’est fait. Graduellement. Pas à pas, trébuchant sur un conflit alors même que j’en réglais un autre. Cela semblait n’avoir pas de fin.

Je voulais me sentir aimé. Mais je ne lâchais pas l’idée que cela devait être par quelqu’un ressemblant à mon père. C’était impossible.

Mes lectures aidant, je compris enfin que mon père avait hors de tout doute ce qu’on appelle en psychologie, un style d’attachement évitant (ou fuyant).

En bref, ce sont les personnes les plus sincères que l’on pourrait rencontrer, en même temps que les plus fausses. Fausses parce qu’elles sont constamment coupées de leur cœur et de leur corps, ne vivant que dans leur tête, même les plus fondamentales émotions. Sincères parce qu’elles ignorent elles-mêmes qu’elles sont ainsi. Elles ont une peur bleue de l’intimité, mais se vendent l’idée, lorsqu’elles s’éloignent, que c’est l’autre qui ne convient pas, leur renvoyant l’idée qu’ils sont inadéquats. Elles sont incapables de compassion et d’amour, préférant la pitié et le mépris, qu’elles confondent pourtant avec l’amour. Bref, ce sont des personnes incapables de véritables échanges, de véritable travail en équipe et de véritable partage des responsabilités. Personne n’est jamais assez bien pour elles. Mais elles ne peuvent en prendre conscience car elles sont coupées du plus important: ce sont des égoïstes contrôlantes et narcissiques. Leur propre développement passe d’ailleurs par la connexion à cela, ce qui rend leur tâche de développement fort difficile. Bref, tout ce que j’attendais, généralement normal dans un univers de gens sécures, il était impossible de l’obtenir de ce genre de personnes qui fuyaient leur vie plutôt que de la regarder en face.

Rassuré sur le fait que mes attentes n’étaient pas si exigeantes que cela, que je n’étais pas comme ces dépendants qui ne peuvent rien faire sans la permission ou l’accord de l’autre, bien qu’issu de la même mouture, je vécus alors une expérience immensément révélatrice.

J’avais beaucoup travaillé sur ce renoncement nécessaire à obtenir de mon père ce qu’il n’avait jamais pu me donner. J’avais donc aussi travaillé beaucoup à renoncer à ce genre de femmes semblables à lui. J’allais relativement bien, quoique rien ne se fut encore passé de très significatif et d’emballant dans ma vie. J’étais, disons, dans un bien-être neutre. Une sorte de « bof » qui n’est ni mal, ni bien.

Or, je venais de recevoir ma facture d’électricité. Elle était exorbitante. J’étais totalement incapable de la payer. Je me résignai alors, après beaucoup d’hésitations et sans grande conviction (lire ici sans beaucoup d’attentes ni d’espérance), à faire appel à quelqu’un qui m’avait dit de ne pas me gêner et qu’elle m’aiderait financièrement avec quelques autres si l’argent venait à manquer. Elle tint parole et envoya une trentaine de courriels. Il y eut des réponses, mais bien insuffisantes pour mes besoins. Elle était déçue. Curieusement, moi, pas vraiment.

J’aimais au contraire beaucoup le fait que certaines personnes aient répondu et j’étais reconnaissant pour cela. Je ne pensais pas vraiment à celles qui n’avaient pas répondu, me disant simplement qu’il n’y avait probablement rien à attendre d’elles. Je poussai donc l’expérience plus loin et osai m’ouvrir publiquement, dans un groupe Facebook que j’avais appelé « L’équipe de Jean » et constitué de personnes qui m’avaient assez bien accompagné lors de ma chimiothérapie, de ce besoin pressant d’argent.

À ma grande surprise, dès le lendemain, j’avais reçu plus que ce dont j’avais besoin. Beaucoup plus.

Et mon cœur s’ouvrit.

Le chemin vers le Père aussi.

Enfin, je me sentais aimé. Pour la première fois de ma vie. Et non seulement c’était suffisant, mais aussi plus que ce dont j’avais besoin.

Et c’est là que tout a vraiment changé.

J’avais quitté la survie. J’étais enfin parvenu à évoluer. Je n’avais plus l’attente que les gens incapables de me donner ce que je voulais y arrivent un jour. Je n’avais plus l’espérance toxique de réparer mes relations avec mon père, ni de réparer mon père pour qu’il me donne ce qu’il n’avait jamais su me donner. Plus encore. L’amour était toujours présent. J’aimais encore tendrement ce père. Mais avec beaucoup de compassion car j’avais compris non seulement dans ma tête mais aussi dans mon corps et mon cœur qu’il était handicapé. Un handicapé de l’amour qui n’avait pas su évoluer au-delà de ses propres conflits. La blessure qu’il avait vécue avait fait de lui un être encore plus souffrant que moi, et il avait été incapable de dépasser cette souffrance. Cette tendresse ne pouvait disparaître. Mais les attentes, elles, étaient bel et bien parties. Je savais désormais, qu’il n’y avait rien à attendre de lui.

Un événement devait bientôt me le confirmer.

C’était un samedi. Celui tout avant Pâques. J’avais renoncé à me préoccuper de la cigarette pour l’instant. Je me disais : « Je verrai après Pâques ».

J’étais dehors et il me restait encore la moitié de mon paquet. Je venais de me passer la réflexion : « il m’en reste suffisamment pour aujourd’hui, j’irai en racheter demain ». J’étais là, fumant cette cigarette, lorsqu’une grosse quinte de toux me prit soudainement.

Oh, ce n’était pas inhabituel. Cependant, cette fois-ci, quelque chose se passa en moi. Je regardai mon paquet de cigarettes, je revis mon père et mes deux ex -conjointes et en moi monta une conviction : il n’y a rien à attendre d’eux. Mais cette conviction alla plus loin. Toujours en regardant mon paquet, je me dis aussi : il n’y a rien à attendre de cela non plus. C’était la première fois de ma vie que je faisais, de l’intérieur, le constat d’un lien entre mon addiction à la cigarette et mes attentes face à mon père. Sans trop réfléchir et toujours centré sur l’idée « il n’y a rien à attendre de cela », je me levai d’un bon, alla briser ce qui restait de cigarettes dans la poubelle, jetai le cendrier déjà plein, et pensai à autre chose.

Je n’ai plus fumé depuis ce temps.

De temps à autre, cela me manque, bien-sûr. Une addiction reste une addiction. Mais quand ça arrive, la pensée revient aussi : « il n’y a rien à attendre de cela ». Et je ne recommence pas.

Est-ce que cela va durer? Je ne sais pas du tout et je ne me donne pas de performance à accomplir. Ce serait encore comme vouloir me montrer adéquat pour mon père et donc à nouveau quêter sa reconnaissance.

Si je rechute, je rechuterai. Et j’aurai aussi à accueillir cette rechute en me regardant avec compassion. Mais je ne crois pas pour l’instant que cela va arriver. Car bien honnêtement, effectivement, il n’y a rien à attendre. Ni de mon père, ni des femmes qui lui ressemblent, ni de cette cigarette qui brise plus qu’elle d’aide.

J’ai envie aujourd’hui de passer à autre chose. De plus beau. De plus vrai aussi.

Sans autres attentes que ce qui est normal.

Vivre, aimer vivre et laisser vivre.

Aimer et être aimé en retour, dans le partage équitable, dans la sécurité d’un amour vrai et sincère avec quelqu’un qui a la capacité de s’ouvrir et de travailler en équipe.

Accueillir ce qui vient, d’où que ça vienne en rejetant les pièges des équivalents paternels.

Et continuer d’évoluer sur ce chemin magnifique qu’est la vie.

——————————–

Vous avez aimé cet article et vous désirez contribuer? La publication de ces textes est désormais une des seules façons que j’ai de gagner ma vie. Si donc vous en avez les moyens et l’élan, vous pouvez faire un don en cliquant plus bas.



PARTAGER
Article précédentLa fête du choix de la maternité
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

AUCUN COMMENTAIRE

REPONDRE

eighteen − 5 =