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L’ULTRA-MARATHON DES PAUMÉS.

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Il y a eu un ultra-marathon à Orford le week-end dernier. Cinquante kilomètres de « trail ». Un des plus difficiles au Québec il paraît.

Moi, ça m’impressionne toujours, ces gens qui sont capables de pousser la machine à ce point.

Vous connaissez ce concept, l’ultra-marathon? C’est une course. De plus de 41 kilomètres. Il y en a de 50 mais aussi de quatre-mille. En Europe, on peut s’inscrire à un ultra-marathon qui implique, tenez-vous bien, 60 jours de 70 kilomètres sans aucun jour de repos.

Je connais bien cet univers puisqu’une de mes ex est une adepte de ce genre de courses.

C’est un univers « santé physique ». Et c’est bien à la mode, la santé physique. Les gens qui participent à de tels événements comme d’ailleurs les gens qui préfèrent d’autres types d’entraînement sont encensés dans le monde actuel.

Parce que le monde actuel, c’est l’univers de la forme. Il faut être en forme. Ça devient une sorte de mysticisme. Notre corps est un temple et il faut l’entretenir, en être fier, le faire performer.

Les gym sont remplis de ces personnes qui ont résolu de se remettre en forme. On encense les plus de 200 kilos qui décident de se remettre à marcher, puis à courir, bref, à s’entraîner.

Et c’est bien. Très bien même. On ne peut pas être contre la vertu, n’est-ce pas?

Oh, bien-sûr, il y a certaines exagérations. Dans toute pratique de la vertu, on rencontre des « exagérés ». Ainsi, les adeptes de la santé physique ont-ils tendance à former des ghettos. C’est l’univers de Narcisse où l’on s’admire seul et en groupe. « Wow, qu’on est bons! » Et cela ne serait pas trop grave si ce n’était pas une mode si répandue et si un certain phénomène de mépris pour les autres n’apparaissait pas. Pourtant, il y en a du mépris. À tout rompre. Mais toujours de façon subtile. Toujours de façon gentille. Et la plupart du temps bien inconsciemment d’ailleurs et sans aucune mauvaise volonté.  « Tu n’as fais que le 25 kilomètres? Ben bravo. L’an prochain, tu feras peut-être le 50! » « Oh, tu t’entraînes une fois par semaine? Wow, c’est bien. Moi, j’y vais trois fois. C’est vraiment devenu un plus dans ma vie. » « Oh, ton chum ne s’entraîne pas? Dommage pour lui, hein? »

Inutile de vous dire non plus que si vous êtes bedonnant, un peu gros-gras, que vous n’avez pas d’élan pour la remise en forme, il est totalement inutile d’aller prendre un verre dans un groupe qui s’entraîne. Vous y serez accueilli d’une façon telle que vous en perdrez toute estime de vous-mêmes. Toujours en douceur. Toujours en semblant de gentillesse. On vous renvoie, sans appel, le message que « vous n’êtes pas du nombre des élus ». Parce que c’est devenu une religion.

Ainsi, on pourrait trouver, en cherchant un peu, bien d’autres défauts à ces groupes de mystiques physiques. Ils ne sont pas toujours si beaux, toujours si en forme, toujours très bons en relations humaines, un brin narcissique. Mais à quoi cela servirait sinon de tomber à son tour dans le piège du mépris? J’ai d’ailleurs beaucoup de respect pour ces personnes. J’ai été témoin par cette ex de la discipline que cela exige, des efforts constants dont elle devait faire preuve. Selon ses propres mots, j’ai d’ailleurs été « son plus grand fan » à une époque. En même temps, il faut bien dire qu’aller « prendre une marche » avec elle ne consistait pas vraiment à « marcher ensemble » mais plutôt courir derrière elle en disant des dizaines de fois « tu marches trop vite, ralentis ». Il faut croire qu’on ne peut pas être bons dans tout.

D’ailleurs ils n’ont pas vraiment besoin qu’on les encense. La mode de la santé physique s’en charge très bien. Ils font la une des journaux. Ils représentent l’avenir. Qu’on pense par exemple au « Défi Pierre Lavoie » abondamment médiatisé et qui a pour objectif une cause très noble.

Ces gens-là ont beaucoup de mérite. Mais en même temps, ils sont faciles à admirer.

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Moi, aujourd’hui, je voudrais plutôt porter votre attention sur d’autres ultra-marathoniens. Un autre type. Du genre qu’on n’encense pas. Ceux qui sont moins faciles à admirer. Les paumés. Ceux qui se battent avec leurs démons. Ceux qui sont aux prises avec des difficultés énormes de sens, de dépendances, de vide chronique. Ceux dont on croit qu’ils n’essaient pas vraiment de s’en sortir car, comme le dit le dicton populaire, « ils ne le veulent pas vraiment » car s’ils le voulaient, ils s’en sortiraient, n’est-ce pas?

Ce sont des paumés, des « loosers », des gens qu’on peut juger car ils n’ont rien et ne peuvent que rarement se défendre. Des gens dont l’estime d’eux-mêmes en a pris un si grand coup qu’ils ont l’impression d’être aplatis comme des crêpes sur le bitume de leur vie.

Eux, on ne les mélange pas avec les autres. On les met à part. On les enferme dans des institutions, les confinent à des quartiers précis, changent de trottoir à leur approche. Ils sont paumés.

Parfois, on leur offre ce qu’on nomme notre « compassion ». Quelques sous « à condition qu’ils n’aillent pas les boire ou ne s’en servent pas pour s’acheter une dose ». Une « pensée spéciale » tant qu’ils ne sont pas de nos amis. Tout compte fait, on leur offre, non pas de la compassion mais, à bien y penser, notre plus belle condescendance.

Est-ce vraiment qu’ils ne veulent pas s’en sortir? Non, pas du tout. Ils essaient au contraire. À tous les jours. À chaque minute, en fait.

Ils font, quotidiennement, l’ultra-marathon des paumés.

Untel n’a pas consommé depuis 5 heures. C’est une victoire pour lui. Bien sûr, il va probablement retomber dans six heures. Mais il aura fait six heures de sobriété. N’est-ce pas merveilleux? Demain, il va réessayer, ou après-demain s’il est trop découragé. Ou un autre jour, quoi. Le temps de se remotiver. Le temps de pouvoir se dire, un peu : je crois en moi. Et il fera peut-être 4 heures seulement. Ou bien 8. Mais il aura réessayé.

Un autre a trouvé une bouche de métro pour dormir cette nuit. Il a eu chaud… un peu. Oh, pas beaucoup, mais il a fait l’effort de trouver cette place. Pour ne pas mourir. Pour tenir encore bon quelques temps. N’est-ce pas merveilleux?

Un autre, avec un cancer du poumon fume encore. Mais il essaie. Très fort. Il est arrivé à ne pas fumer pendant trois jours d’affilée, puis est allé racheter des clopes. Mais il a fait trois jours. N’est-ce pas fantastique? Une autre fois, quand il aura dépassé sa déception de lui-même face à son échec, il se reprendra et fera peut-être huit jours, puis dix, puis trente. Et même qu’un jour, il réussira. Il s’entraîne. C’est son ultra-marathon à lui.

Ils sont paumés. Mais ils ne lâchent pas. Ils n’abandonnent pas, sauf peut-être pour un temps, lorsqu’ils endossent tout le mépris que les autres leur lancent, parfois trop subtilement, parfois carrément.

Personne n’a réalisé que lorsqu’on est paumé, la première cible est son propre mépris envers soi-même. Alors la dernière chose dont on a besoin, c’est que les autres viennent le valider.

Un jour, j’ai été aux prises avec le démon du jeu. Malgré une faillite coûteuse, je continuais à jouer quand même. J’étais un paumé. Un vrai. Puis j’ai joint un groupe de « gamblers anonymes ». Calqué sur le principe des « alcooliques anonymes », ce groupe se réunissait une fois par semaine dans un sous-sol (c’est dans les sous-sols que ça va, des paumés, n’est-ce pas?)

La première fois que j’y suis allé, je me méprisais totalement pour tout ce que j’avais brisé dans ma vie à cause du jeu. On m’a alors remis un jeton. Dessus, il y avait le mot : « bienvenue ». C’était ce qu’on appelle le « jeton du nouveau ». Dans ce groupe, aucun jugement. Que des partages, des expériences de vie, des récits.

Je suis reparti gonflé à bloc, bien décidé à ne plus jouer. Et cette motivation a duré… trois jours. Trois petits et maigres jours. Et je suis retombé. Dans le jeu et dans mon mépris de moi-même. Et j’ai bien failli ne pas retourner au groupe, anticipant la déception qu’ils afficheraient et le mépris que ça augmenterait chez moi. C’est l’humilité qui m’a sauvé.

L’humilité est différente du mépris. Le mépris est un manque d’amour pour soi, une blessure à sa fierté, un discours intérieur qui dit qu’on ne vaut pas la peine.

L’humilité, elle, est faite de compassion. Une sorte d’affrontement de la réalité rempli de tendresse pour soi. « Je suis un joueur compulsif, c’est comme ça. » Aucun jugement dans cela. Uniquement un accueil. L’accueil d’un fait.

J’y suis donc retourné, m’étant préparé au pire mais l’acceptant à l’avance. Je les entendais me dire que c’était difficile, de ne pas me décourager mais qu’effectivement, trois jours, c’était très peu. J’entendais à l’avance des sous-entendus comme il y en a dans des expressions comme un « bravo » retenu, dit du bout des lèvres, et qui signifie aussi « je ne crois pas que tu vas y arriver ».

Pourtant, lorsque ce fut mon tour de parler au tour de table, mes trois jours furent salués avec une tonne d’applaudissements. Des applaudissements à tout rompre. Sincères. Authentiques. Comme seuls des « paumés » peuvent encourager d’autres « paumés ». On ne parlait pas des quatre jours où j’avais joué. Que des trois où j’avais tenu le coup. C’était merveilleux.

Avec l’aide de ces « paumés », après plusieurs semaines, j’ai fini par tenir une semaine, puis deux, puis trois. Cela fait plus de vingt ans maintenant. Et le plus curieux, c’est que je me considère encore paumé. Parfois, quand j’entre dans un bar et que je vois quelqu’un rivé à une machine à sous, je ne la juge pas. Je sais par quoi elle passe. Je sais qu’il ne sert à rien de lui parler maintenant. Je sais ce qu’elle vivra quand elle repartira en ayant tout perdu. Elle est paumée… comme moi. Je ne suis pas mieux qu’elle. J’ai juste rencontré les bonnes personnes au bon moment.

Bien sûr, certains esprits « bien-pensants » me diront : « Mais elle n’a qu’à se prendre en mains. N’est-ce pas en nous que l’on doit trouver la force de se battre? Tu es psychologue, tu dois savoir ça, Jean? Personne ne peut le faire à sa place. »

Et à ceux qui me diront ça, je répondrai : vous n’avez rien compris.

Oui, c’est en nous qu’il faut trouver le courage, la force, la volonté. C’est bien en nous. Mais l’espèce humaine n’est pas une race de moines solitaires, chacun dans sa grotte, chacun pour sa gueule. Non, cent fois non. Elle est faite au contraire sur le modèle des « vases communicants ». Et il arrive, bien sûr, que la force puisse manquer à quelqu’un. Parce qu’il n’en peut plus. Parce qu’il ne s’aime pas. Parce qu’il a trop échoué. Parce qu’il est paumé. Et alors il a besoin des autres. Il a besoin de leur force, de leur souffle, de leur vie, de leur élan de foi et de courage. Non pas pour s’en servir pour lui, non, ça serait de la dépendance et ça ne marcherait pas. Juste pour réveiller ses propres forces, ses propres capacités de s’aimer, son propre courage d’y arriver. Et s’il ne trouve personne pour lui insuffler cette vie qui est en dormance en lui, il est possible qu’elle ne se réveille plus. Jamais.

Ça, ce n’est pas de la dépendance. C’est de l’interdépendance. Et c’est humain… et vital.

Ça s’appelle de la compassion. De la vraie. De l’amour avec des bras et des jambes.

C’est parce que des paumés comme moi ont cru en mes forces que j’ai pu rallumer la flamme et cesser de jouer. Tout seul, je n’y serais jamais arrivé.

Lorsque j’étais en couple, j’avais l’habitude de dire à ma conjointe : je crois en toi. Elle en était émue, à chaque fois.

Ce sont les gens de « gamblers anonymes » qui m’ont appris ça. Et je leur en serai éternellement reconnaissant.

C’est aussi ma conjointe de l’époque où je faisais mes cours en psychologie qui m’a appris ça alors que, souvent découragé par l’immensité des choses à apprendre pour les examens, elle restait tard la nuit, éveillée avec moi, afin de me faire réviser en me disant constamment « tu es capable, je crois en toi ». C’est grâce à elle si j’ai continué mes cours et que je suis devenu psychologue.

Bien sûr que j’ai arrêté le jeu compulsif par mes propres forces. Bien sûr que c’est ma propre intelligence et ma détermination qui m’ont permis de faire mon cours de psycho.

Mais c’est aussi vrai que j’ai eu besoin des autres pour réveiller parfois ces forces qui me manquaient.

Lorsque j’ai eu le cancer, j’ai aussi eu besoin d’une équipe. Des gens qui étaient là et qui m’encourageaient alors que, maintes fois, j’ai failli abandonner les traitements. J’ai eu besoin de gens qui, tous à leur manière, m’ont serré dans leur bras et m’ont dit : Jean, je crois en toi. Si je ne les avais pas eus, j’ai l’intime conviction que je serais mort aujourd’hui.

Mai vie personnelle a été un immense ultra-marathon. Un ultra-marathon de 64 ans. Un ultra-marathon de paumé. Au cours de ces années, j’ai rencontré bien des gens. Certains méprisants, certains autres accueillants et capables de compassion.

Aujourd’hui, j’essaie moi aussi de transmettre cet élan de vie : je crois en toi.

Il est fondamental. Il est vital.

J’essaie aussi de ne pas garder dans ma vie les gens qui font preuve de mépris. Ils n’ont simplement pas compris encore, du haut de leur piédestal, comment, à leur façon, ils sont aussi paumés que moi. Je ne les juge pas mais je m’en tiens loin car ils ont un effet ravageur sur mon estime de moi. Parce que souvent, je les crois, et ça me tue. Parce qu’à travers ce mépris qu’ils portent en eux, j’entends : « je ne crois pas en toi ». Et ça, ça me connecte à mon propre mépris pour moi.

Je rends grâce au ciel d’avoir dans ma vie des personnes qui ne sont pas comme ça. Des amis précieux, des enfants merveilleux.

J’ai encore des ultra-marathons à accomplir. Des choses pour lesquelles je ne suis pas fier et dont le combat exige que je m’accepte, que je ne me juge pas, que je me prenne comme je suis. C’est un combat, un entraînement de tous les instants. Il m’arrive de ne plus y croire. Et quand je n’y crois plus, certains sont là pour m’encourager, pour me démontrer de la tendresse, pour me transmettre cette foi qui réveille la mienne : Je crois en toi.

Mes ultra-marathons ne feront jamais la manchette. Ils ne sont pas à la mode du jour.

Je ne pourrai jamais me péter les bretelles avec mes succès, non plus qu’avec mes défaites. Je ne gagnerai jamais de médailles. Mais je me bats. Toujours. En comptant sur les miens.

Les ultra-marathons des paumés, ce sont ceux dont on parle le moins. Ceux qu’on n’encense pas. Ceux pour lesquels il y a beaucoup plus de défaite que de succès. Il n’y a pas de temple de la renommée pour les paumés en marathon. Pas de médaille non plus. Personne n’écrit vraiment sur eux. Personne n’a le goût de dire à un « drogué », un « alcoolique » ou un « toxico » : je crois en toi. Personne sauf quelques-uns à qui je dis : « bravo ».

Des gens qui ont compris qu’au fond, tout le monde a quelque chose à travailler. Nous sommes tous les paumés de quelqu’un. Personne ne doit se juger. Tout le monde doit s’encourager.

Il a été dit un jour : « Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton voisin alors que tu ne vois pas la poutre qui est dans le tien? » C’est encore et toujours vrai.

Il a aussi été dit un jour : « Nous sommes tous pécheurs. » Mais cela a été abandonné car on jugeait cela méprisant. Ça l’était peut-être à certains égards, mais surtout je pense parce que c’était mal compris.

Je propose donc de le remplacer par : « Nous sommes tous paumés. »

Alors entraidons-nous, échangeons nos forces respectives, acceptons généreusement de dire aux autres « je crois en toi ». Mêlons nos souffles de vie.

Avec tout notre amour.

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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