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LA DÉPENDANCE RÉHABILITÉE

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Quel titre un peu provocant n’est-ce pas?

Quel mot horrible, pour la plupart d’entre nous…

Cette semaine, sur ma page Facebook, j’ai fait réagir bien des gens en publiant sans autre explication une citation du Professeur Amir Levine et du Dr Rachel Heller qui disait ceci :

« L’évolution nous a programmés pour sélectionner un individu afin de lier notre destin au sien. Nous avons été élevés pour être dépendants d’un être cher. Cette nécessité commence dans l’utérus et s’achève à notre mort. »

Plusieurs n’ont rien dit, mais plusieurs autres ont fortement réagi au mot « dépendant », affirmant haut et fort que la dépendance était une mauvaise chose et qu’ils n’étaient pas d’accord avec cette citation. Bien-sûr, ce faisant, ils réagissaient selon leurs croyances, mais ce qui est fascinant, c’est que personne ne m’a demandé ce que ça voulait dire. Trop pris dans leurs réactions sans doute.

C’est cependant une attitude un peu embêtante pour celui qui la possède car si une chose est vraie, il ne suffit pas d’affirmer qu’on n’y croit pas pour qu’elle cesse d’être vraie.  Il vaut sans doute mieux s’informer. (Le lecteur voudra sans doute relire ici mon texte « Pensée critique 101 ou comment se faire une opinion » ainsi que mon autre : « Non, toutes les opinions ne se valent pas ».)

 

Moi aussi, en lisant cela, j’ai été surpris. Moins que mes lecteurs Facebook car ça fait déjà quelques mois, au fil de mes lectures, que je vois ce mot apparaître. Marc Pistorio l’emploie, Sue Johnson aussi. Et voilà que deux autres psychologues, passablement reconnus dans leur domaine, utilisent aussi ce mot « maudit ». Je me suis donc intéressé à ce que ça voulait vraiment dire.

Pour moi, la dépendance était une maladie. Il fallait la soigner.

Et c’est parfois le cas.

Nous appelons-ça le « trouble de personnalité dépendant ».

Mais cela est très spécifique.

Voici d’ailleurs, tiré du manuel diagnostique des troubles mentaux, les critères pour une personnalité dépendante.

Vous devez avoir cinq des huit critères suivants (c’est moi qui surligne en noir) :

  1. le sujet a du mal à prendre des décisions dans la vie courante sans être rassuré ou conseillé de manière excessive par autrui ;
  2. il a besoin que d’autres assument les responsabilités dans la plupart des domaines importants de sa vie ;
  3. il a du mal à exprimer un désaccord avec autrui de peur de perdre son soutien ou son approbation. NB : ne pas tenir compte d’une crainte réaliste de sanctions;
  4. il a du mal à initier des projets ou à faire des choses seul (par manque de confiance en son propre jugement ou en ses propres capacités plutôt que par manque de motivation ou d’énergie) ;
  5. il cherche à outrance à obtenir le soutien et l’appui d’autrui, au point de faire volontairement des choses désagréables ;
  6. il se sent mal à l’aise ou impuissant quand il est seul par crainte exagérée d’être incapable de se débrouiller ;
  7. lorsqu’une relation proche se termine, il cherche de manière urgente une autre relation qui puisse assurer les soins et le soutien dont il a besoin ;
  8. il est préoccupé de manière irréaliste par la crainte d’être laissé à se débrouiller seul.

 

Comprenons-nous bien.

Le trouble existe. Mais il est extrêmement rare.

Dans ma pratique, j’ai eu des dizaines de personnes venues me voir en souffrance en me disant qu’elles étaient « dépendants affectifs ». Aucune n’avait le trouble.

Et c’est bien là le problème. Se dire dépendant nous déprécie, nous accable, nous fait penser qu’on ne vaut pas grand chose.

Or, on a galvaudé le terme « dépendant », qualifiant mêmes de dépendants les gens qui avaient de la peine durant plus de trois mois après une rupture (puis-je vous rappeler qu’un deuil, ça prend au moins un an?).

Le résultat?

On a exagéré cette fameuse autonomie et enseigné comme normaux des traits qui, dans la littérature, sont l’apanage d’un style d’attachement évitant.

Levine et Heller poursuivent leur texte en dénonçant ceci :

« Votre bonheur doit venir de l’intérieur et ne doit pas dépendre de votre partenaire amoureux. Votre compagnon n’est pas responsable de votre bien-être et vous n’êtes pas non plus responsable du sien. Chacun doit prendre soin de soi-même. En outre, vous ne devez pas laisser l’autre perturber votre paix intérieure.  Si le comportement de votre partenaire sape votre sentiment de sécurité, vous devez être capable de prendre vos distances émotionnellement, de « rester centré sur vous-mêmes » et de maintenir le cap. Si vous n’y arrivez pas, c’est que vous avez un problème. »[i]

Supposons que tout cela ne soit qu’un mythe? Supposons que le bonheur dépende de la relation dans un couple? Supposons que si votre partenaire sape votre moral, vous n’avez pas à prendre une distance émotionnelle mais à en parler ou à le quitter s’il refuse d’en parler? Supposons que le souci de votre partenaire pour votre bonheur soit une condition de la vie harmonieuse en couple?

Vous me direz : « Oui, mais si mon bonheur dépend de l’autre, je suis vulnérable… » Bien sûr. En amour, nous sommes vulnérables. C’est bien pour ça qu’il faut s’assurer que l’amour est réciproque et quitter la personne qui ne veut pas notre bien. Mais on est aussi plus forts à deux que seul. Ce partage de vulnérabilité, ça s’appelle « l’intimité ». Je laisse entrer l’autre dans ma vie en faisant la gageure qu’il voudra mon plus grand bien.

Vous pourrez me dire aussi : « Mais si je dépend de l’autre, je ne pourrai plus rien faire tout seul! »

N’oubliez pas que nous ne sommes pas en train de parler du trouble de personnalité dépendant.

Les recherches sur l’attachement ont montré que l’attachement réel à quelqu’un (la dépendance donc) crée en soi une base sécure en installant la certitude que quoi qu’il arrive, l’autre est là pour moi. Cette base sécure, loin de faire en sorte que l’on reste collé sur l’autre, permet au contraire de vaquer à ses occupations de façon tout à fait autonome. En psychologie, cela s’appelle le « paradoxe de la dépendance ».

Je sais bien que le mot n’a plus bonne presse. Mais est-ce que, à cause d’une littérature qui nous a bourré de crâne avec des sornettes, il faut cesser d’appeler un chat un chat? Non. C’est plutôt ce genre de littérature qu’il faut fuir afin de réfléchir adéquatement dans l’avenir.

Un couple est une entité vivante. Le partenaire régule note tension artérielle, notre taux d’hormones et a un effet apaisant sur la douleur lorsqu’il nous tient la main. C’est comme ça. Lorsque nous nous attachons à quelqu’un, le mot le dit, nous sommes « attachés ».

Certaines personnes (50% de la population) comprennent très bien tout cela car ils ont un style d’attachement sécure. Une partie de la population (25%) va continuer à détester ce mot pour de mauvaises raisons. Ils ont un attachement évitant et ils voient tout comme de la dépendance. Une autre partie de la population va adorer ce mot (20%) pour les mauvaises raisons. Ils comptent trop sur l’autre pour combler leurs besoins. Ils ont un style d’attachement anxieux (et probablement des traits de la personnalité dépendante sans pour autant avoir le trouble).

Si vous êtes heureux de cet article, que vous vous dites « enfin, j’ai le droit de dépendre de mon partenaire » mais que votre attachement ne vous propulse pas dehors, à vaquer à vos occupations en pleine autonomie, c’est que vous n’avez pas compris le véritable attachement. Travaillez votre individualité et surtout votre estime de vous-mêmes.

Si vous ragez en me lisant, que vous vous dites que je n’ai rien compris, qu’il est évident que l’indépendance n’est pas un mythe mais un bel objectif et qu’il est hors de question pour vous de dépendre de quelqu’un d’autre, vous êtes probablement dans le 25% évitant. Vous avez le droit, mais vous ratez quelque chose car vous ne connaîtrez jamais complètement le bonheur d’être deux. Si vous en avez l’élan (ce qui est très rare chez les évitants), travaillez sur vous afin de vous ouvrir à l’autre et garder ouvert votre système d’attachement lorsque vous avez envie de vous sauver.

Si vous lisez cela en vous disant : « Mais c’est évident », vous avez sans doute un attachement sécure. Soyez heureux.

Et si vous ne savez pas trop quoi en penser, vous voudrez peut-être passer un petit test pour connaître votre style d’attachement. C’est ici.

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[i] Levine, A, Heller, R. Êtes-vous faits l’un pour l’autre? Les clés de l’attachement. p. 33

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Jean Rochette
Coach personnel, psychologue et psychothérapeute, Jean Rochette se passionne pour nos deux chemins de vie: pour soi (nos enjeux) et pour les autres (la mission). Il est l'auteur de "Faites exploser vos couleurs" et "Des silences ébruités" aux Éditions du Dauphin Blanc. Diplômé de niveau maîtrise (Master) en Sciences de la religion (Université de Sherbrooke) et en Psychologie (Université Laval), il a enseigné pendant 32 ans dans un collège du Québec.

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